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Albert Ré, ce héros...


Pour tous les lecteurs de  "Rassemblez-moi", Albert Ré est un des personnages du roman, mais qui est-il exactement et que fait-il?


   Albert Ré est un héros.
C´est un héros car il est né à la suite des trois guerres consécutives qui ont opposé son pays a son voisin germain, sans parler de celles qui ont précédé contre les anglais, les espagnols, et pour tout dire, contre tous les voisins a un moment ou a un autre.
C´est un héros car il a aussi échappé a l´opération de maintien de l´ordre en Afrique du Nord, dénommée plus tard guerre d´Algérie et n´a pas non plus ¨fait¨ ni ¨défait¨ l´Indochine.
C´est donc un héros sans médaille, sans date a commémorer, sans défilé, sans tambour ni trompette.
Il a simplement fait partie du ¨baby boum¨, le « boum » des naissances d’après guerre, comme il participe actuellement au ¨retraite boum¨ et bientôt au ¨funérailles boum¨, avant le ¨boum¨sur les frais de succession.
Albert Ré est ¨Monsieur Boum¨.
La chute du haut d´une meule de foin dans la ferme de ses grand parents en Limousin, au cours de laquelle il se cassa les deux jambes, le mit très en retard dans cette année charnière ô combien importante qu´est celle de l´entrée au collège. Boum !
On expliqua a ses parents que les bases qui lui manquaient allaient le pénaliser tout au long de sa vie. Alors, coté études on fit au plus court.
Albert Ré allait donc se consacrer aux mathématiques puisqu´à l´époque de son adolescence, savoir calculer les pourcentages du chiffre d´affaire destinés aux primes et aux salaires, semblait satisfaire aux besoins primaires des individus.
Le boum de l’industrialisation de l´agriculture lui permit de rencontrer un jour le représentant en lubrifiants en visite dans la ferme de papy. D´une parole à l´autre, d´un stage de formation où se révéla le bagout sans égal d´Albert, à une période d´essai au cours de laquelle il écrasa la concurence, et le voilà lancé dans la grande aventure de la vie professionnelle.
Arrivé en pleine ère de la mécanisation il vit gonfler son portefeuille client et son propre portefeuille sans qu’il se rende vraiment compte de sa chance. Albert Ré a bien gagné sa vie, sans effort particulier, sans se poser de question, sans imaginer des stratégies révolutionnaires plus rentables.
Ainsi, un peu plus de quarante années après ses débuts faciles, Albert est un retraité aisé.
Puisqu’il devait être écrit que sa vie se règlerait au cours de ses visites à la ferme de ses grands parents, il arriva un jour où un lointain cousin parisien, travaillant à la bourse, était de passage en compagnie d’une collègue de travail qui mettait pour la première fois avec horreur les pieds à la campagne.
Probablement stressée par ses conditions de travail, la jeune femme semblait négliger jusqu’à sa santé, tirant continuellement sur sa « gauldo » coincée entre l’index et le majeur jaunis aux ongles sales. Sa mine blafarde et ses cheveux raides et collants donnaient au personnage une allure plus proche de la baba cool préoccupée par l’ouverture de ses bons chacras, que de la financière prompte à profiter de la bonne affaire pour investir l’argent de ses clients.
Peut-être est-cela qui plut d’entrée à Albert. Peut-être apprécia-t-il aussi son penchant pour l’apéro et le vin rouge sans aucun doute point commun avec le lointain cousin qui n’arriva pas à la fin du repas, s’écroulant lamentablement de sa chaise pour dormir bruyament.
L’action amusa beaucoup papy et mammie et permit à Albert d’avoir le champ libre pour partir à l’assaut de la parisienne émêchée qui avait oublié les règles de bonne conduite, si tant est qu’elle les ait connues un jour.
Ainsi naquit une histoire qui dura trois ans, commença par un mariage où on se jura fidèlité, continua par l’installation de la belle à la campagne où elle travailla chez un assureur, pour aboutir à un divorce et au retour de la dulcinée dans son milieu parisien dont la teneur de l’air en gaz carbonique lui manquait tant.
Albert Ré ne fut absolument pas chagriné par la tournure des évènements, au contraire. Dès le début, il constata l’impossibilité d’harmoniser sa vie avec celle qui mangeait et buvait tout son pognon.
Lorsqu’il aborde le sujet aujourd’hui, et c’est rare, il avoue volontiers que c’est la première  personne dont il a dit ouvertement et en face que c’était une conne, et sans aucun doute la première personne dont il ait pensé qu’elle l’était.
Dès le début, il comprit qu’il aurait beaucoup de mal a supporter l’odeur de la cigarette et l’haleine fétide de sa femme. Mais il n’y eut rien à faire, elle n’envisagea jamais de tenter d’arrêter de fumer alors que cette manie se développait à une vitesse grand V, provoquant le boum du chiffre d’affaires des cigarettiers et celui des cancers du larynx et du poumon aujourd’hui, avec autant de retraites en moins à payer.
Ce qui est intéressant dans l’analyse de la vie d’Albert Ré, est que justement il ait toujours pris les autres pour des cons. Son comportement dans la société fut dépendant du regard particulier qu’il eut toujours sur les autres, et également de celui que les autres portaient sur  lui.
Ses catégories les plus classiques étaient, et sont encore à un degré moindre, le «con qui a réussi », le «con pas con » et le « con qui est et le restera », le pire.
Cette philosophie du relationnel mena Albert Ré dans une sorte de solitude d’où on venait le tirer pour qu’il raconte ses « conneries », amuser la galerie de cons, et retourner chez lui, seul.
Deux secteurs lui permirent d’exprimer ses connaissances et ses analyses : le foot et la chasse.
Au foot, ses envolées lyriques qui amusaient si bien la galerie, prirent fin en même temps qu’il commença de surveiller sa femme lorsqu’elle voyageait avec l’équipe. Le goût immodéré de celle-ci pour tout ce qui était alcoolisé lui faisait oublier ses limites pendant les troisièmes mi-temps, a fortiori quand les dégats commençaient d’être causés pendant le match à la buvette du stade. Albert repéra vite quelques joueurs et supporters prêts à profiter des débordements de la parisienne, et là, parfois, il se demanda si on ne le prenait pas pour un con.
Ensuite, la chasse lui offrit le terrain propice au développement de ses shows au cours desquels il étonnait même ceux qui croyaient tout connaitre de son répertoire. « Ce con de Ré » faisait rire, et s’il sentait souvent de la moquerie et de l’hypocrisie dans les simili félicitations qu’il recevait, sa passion pour la chasse méritait bien de les supporter.
Aujourd’hui encore il promène toujours avec autant de plaisir son fusil et son dernier chien dans les territoires limousins où il a acheté une action, mais il s’est définitivement fermé aux fêtes arrosées qui suivent les activités cynégétiques. Il ne s’agit même pas d’éviter un environnement de cons. Non, il a dépassé ce stade. Le con, c’est lui. Il s’en est persuadé le jour où il admit qu’il ne pouvait pas être le seul a être intelligent. Alors, il banit définitivement le mot « con » de son vocabulaire, peu de temps après avoir enterré un notaire qu’il aurait aimé mieux connaitre, notaire qui lui avait parlé d’un défunt dans la vie duquel il avait compté. Et lui ne s’était rendu compte de rien. Quel con !

S’il fallait ajouter quelques détails au résumé de la vie d’Albert Ré, cela se ferait en nombre de bons de commande, milliers de litres d’huile et tonnes de graisse.

Il flirta avec la politique locale lorsqu’il fut appelé à participer à une liste électorale pour les municipales. Sans aucun doute, les actions de sponsoring menées par la marque qui l’employait, (achat de maillots aux sportifs, de ballons, organisations de vins d’honneur, achat d’espaces publicitaires sur les programmes des manifestations...) lui valurent d’être connu et considéré par ceux qui désiraient prendre en main le destin de la cité, et recherchaient les moyens financiers de mener à bien leurs objectifs.
Ayant, selon son habitude, traité les élus en place avec son qualificatif préféré, Albert opta pour la liste d’opposition et ce fut un échec retentissant. Il se fit rappeler à l’ordre par son employeur qui venait de voir s’évanouir ses chances de fournir en lubrifiants les services techniques de la ville. Il se rattrapa cependant en ramenant à lui toutes les communes voisines qui avaient la même couleur politique que sa liste vaincue.
La vie sentimentale d’Albert, mis à part son mariage raté, fut une succession d’aventures aussi courtes que rares. « Se payer une femme » est la formule la plus appropriée à la description de ses relations avec le sexe féminin.
En effet, il ne manqua pratiquement aucune occasion de s’offrir une professionnelle lors des visites au siège de sa société pour telle ou telle formation ou présentation de nouveaux produits. Il arriva ainsi qu’une publicité télévisée pour une huile lui rappelle un visage, une chambre d’hotel, une position, un orgasme.
Localement, il entretient des relations épisodiques avec quelques femmes seules qu’il « aide » à subvenir à leurs besoins par le biais de petits cadeaux.
Sinon, au fond de son coeur, c’est un grand solitaire, et quand il impose ses histoires avec sa voix de ténor et son incapacité à se rendre compte qu’il en fait trop, c’est pour mieux cacher qu’il en souffre.
Albert a compris très tôt que le mot retraite signifiait que sa vie se limiterait à sa maison, son châlet à l’étang, son quatre-quatre, son dernier chien, ses promenades à la chasse et ses longues heures de méditation sur les fondements irrationnels de notre société qu’il croyait être le seul à critiquer, tant son entourage était préoccupé à en respecter les règles.
Il sentit que ce serait insuffisant et se mit à chercher de nouveaux centres d’intérêts pour occuper son temps et rencontrer d’autres gens.
Le cercle des poêtes locaux l’agaça rapidement par le besoin qu’ont ses membres à décortiquer l’oeuvre du voisin pour y trouver une quelconque justification. Albert aimait pourtant lire les récits en vers de ses faits de chasse décrivant la nature telle que ses racines paysannes lui faisait apparaitre.
Il tenta la peinture mais ne réussit pas à être satisfait du rendu d’une de ses premières toiles et se sentit encore plus coupé du monde en peignant. Il eut déjà ce sentiment avec internet quand il commença de chatter en marge de la correspondance professionnelle qu’il devait effectuer. Les heures passaient sans qu’il éprouve une réelle satisfaction et trouve un quelconque intérêt.
Et puis, un jour de marché, il retrouva un vieil ami d’école, fraîchement retraité lui aussi. Ils s’installèrent à la terrasse du bar-tabac-pmu-salle de jeux-dépot de presse-loto-dépot de pain-épicerie, et commencèrent de décliner le long chemin qui les amena à leur situation présente.

Il faut dire qu’ils ont de quoi raconter aux nouvelles générations. Demain, les écoliers d’aujourd’hui parleront de leurs débuts difficiles sur les ordinateurs scolaires qui ne disposaient que de quelques gigas pour travailler.
Albert et Jean René ont connu les portes-plumes, les encriers dans les tables en bois, les doigts couverts d’encre violette, récité les tables de multiplications par choeur, en les chantant. Ils ont porté des blouses grises, puis bleues, connu l’avènement du stylo à bille et du cahier à spirale. Ils ont participé à des « colles » les jeudi après-midi, au lieu de vagabonder dans la campagne à grimper dans les arbres. Ils ont planché au certificat d’études, au brevet, et s’il n’y avait pas eu cette fâcheuse lacune dans les soi-disant bases nécessaires à la conduite des études, il y aurait eu le bac.
Oui, au cours de ces retrouvailles, ils ont pris conscience d’être sorti d’une époque pour entrer dans une autre, ceci aux alentours des années soixante, et ils ont pris plaisir à en parler.
Ils sont passé de l’époque où l’information se diffusait les samedis sur les champs de foire, distillée par ceux qui avaient la chance d’avoir accès à la lecture des journaux, à celle où les emails livrent ou remettent en cause instantanément l’information qui émane des pouvoirs en place.
Quelle énorme différence dans l’organisation sociale que de pouvoir instantanément comparer, analyser les évènements se déroulant à la surface de notre planète !
Quelques apéritifs plus loin, une fois n’est pas coutume et l’évènement valait bien un écart de conduite, Albert accepta volontiers l’invitation à se rendre au domicile de Jean René.
  Jean René Lamur a gardé de sa jeunesse son espièglerie, sa vivacité d’esprit et sa sympathie qui en ont fait un homme respecté et aimé par son entourage professionnel tout au long de sa carrière.
Il travailla toute sa vie pour la même banque dans laquelle il entra à l’époque où ces organismes occupaient le terrain dans les villes de petite et moyenne importance.
Il commença à l’heure de la manipulation des billets de banque et des titres, connut son heure de gloire avec la création de l’argent-dette et l’utilisation du chèque, et se retira dans sa maison de campagne lorsque le virtuel sur internet exécuta sa mission avec le concours de la carte à puce. En même temps, les organismes bancaires se retirèrent du terrain qu’elles avaient exploité pour ne laisser derrière elles que des machines électroniques servant à déposer ou retirer de la monnaie.
La technologie l’a remplacé et il a la désagréable impression que durant toute sa carrière, ses patrons n’ont eu qu’un seul objectif : trouver un moyen technique qui remplacerait la main d’oeuvre coûteuse. Cette idée est d’ailleurs partagée par bon nombre de ses amis débarqués du milieu du travail après que leur patron eût emprunté à la dite banque l’argent nécessaire à l’achat de la machine utilisée en lieu et place des bras et des têtes.


A suivre...



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