danielrabillard.comGénération cancer
A Hélène C., Pierre F., Hélène P., Guy B., Lucette, François, Isabelle,
Jacques, Pierre C., Françoise... et moi, et moi, et moi...
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L’histoire commence un jour de janvier 1949, en France, dans la chambre d’une ferme berrichonne. Selon les informations que j’ai pu recueillir sur cette époque de ma naissance, l’hiver était vraissemblablement rude, avec suffisament de neige pour que les amis de mon père viennent tendre les « saunées ». Placées dans des couloirs préalablement nettoyés où quelques grains d’avoine étaient lâchement semés, ces fils parsemés de boucles de crins étaient les pièges à alouettes dont les hommes surveillaient les vols, à l’abri de quelques bottes de paille, réchauffant leur intérieur de nombreuses pintées de gnôle. Le soir, à la veillée, elles traversaient la cuisine pour être réparées pour le lendemain. Suivait la traditionnelle « coinchée ». Dans la cuisinière, un feu ronronnait. Dans la chambre un bébé dormait. Lorsque les prises étaient suffisament conséquentes elles faisaient le régal des clients de quelques restaurants de la ville... et des gardes chasses qui venaient se servir parmi les douzaines qui recouvraient les feuilles de journaux étalées dans une chambre vide. C’était l’époque où mon grand père cultivait la vigne et fabriquait un vin que d’aucun trouvait bon au milieu des piquettes locales. Il était aussi dresseur de chevaux de trait, ce qui, pour avoir vécu quelques épisodes de retours mouvementés dans la cour de la ferme, n’était pas toujours de tout repos. J’arrivais à la fin de ce qui allait s’appeler le « baby boom » d’après guerre, pour être aujourd’hui le « retraite boom », le «maison de retraite boom », le « pompes funèbres boom » ou encore le « frais de succession boom ». Mes premières années se passèrent ainsi dans un environnement naturel et sain. Pourtant, les bols de lait que j’avalais à cette époque, ne suivaient pas toute cette chaîne sanitaire obligatoire aujourd’hui. Ils sortaient tout droit du pis des vaches que ma mère trayait à la main avant l’installation de la trayeuse électrique. Entre la traite et le client n’existait que le bon vieux torchon en coton. Si on en croit toutes les mises en garde et les mesures prises pour garantir la qualité du lait mis à la disposition des consomateurs de maintenant, j’ai dû, en un an, avaler plus de bactéries que n’importe quel enfant dans ses dix premières années deux mille. Les bactéries de l’époque devaient être plus saines, de gentilles bactéries, que mon corps de bébé savait apprivoiser. Et je ne fus pas le seul à être immunisé contre ces bactéries car plus tard, lorsqu’une cité sortie de terre à quelques centaines de mètres de la ferme, ma mère écoulait deux cents litres de lait par jour qui faisaient le régal des enfants au petit déjeuner. Et j’ai très peu souvent entendu dire que le lait avait... tourné. Il est vrai que l’herbe que les vaches mangeaient croissait dans un air pur, et s’éveillait le matin avec des gouttes de rosée translucides avec lesquelles on conseillait de mouiller son visage pour avoir un bon teint. Ce devait être aussi le moment de « tuer le cochon », comme cela se pratiquait dans les fermes. Les narines du nouveau-né que j’étais découvraient l’odeur de la cochonaille qui occupait la totalité de la grande table de cuisine où on nettoyait les intestins, hachait la viande, préparait la soupe qui était servie le soir même de l’évènement. Quelle horreur dirait-on aujourd’hui, de tuer un animal sans passer par la case abattoir et se plier aux analyses de base garantissant une nourriture propre à être consommée sans risque d’attraper des maladies. Mais, la qualité des boudins, des rillons, des pâtés aux recettes des grand mères... Et puis, si les plantes étaient « naturellement bio », la nourriture des cochons donnait une viande incomparable. Sans doute ne disposions-nous pas encore de cette voiture qui ferait aujourd’hui le régal des collectionneurs, une citroën je crois, avec son habitacle carré, son marche-pied, ses grandes ailes qui donnèrent les lignes avant de la future traction. Non, la famille se déplaçait avec une calèche aux lignes légères, aux roues finement décorées d’un liseret jaune, dont je vécus la lente agonie tout au long de ma jeunesse, au fûr et à mesure qu’elle fut déplacée et offerte aux affres du temps. La seule pollution que nous émettions était celle causée par les crottes de la jument sur le chemin de terre qui menait à la ville, les jours de marché. Sans doute, les maladies dont on parlait le plus à cette époque, portaient les noms que l’on trouve sur les collections de cartes postales qui couvrent les étales de nos brocantes de village : angine de poitrine, jaunisse, « gros rhumes », et à la base de tous les remèdes, les fameuses ventouses : petite motte de coton que l’on enflammait sous un verre avant de le retourner sur la peau du dos. La pose de ce dispositif « aspirateur » du mal était du ressort des membres de la famille ou des amis les plus avertis. Pas de radio ni de télévision, et lorsque les amis ou voisins ne venaient pas en découdre avec les cartes, on passait les soirées à tresser les paniers d’osier. Les informations s’échangeaient en fin de semaine, sur la place principale de la ville où s’étalait le marché, et arrivaient dans les maisons, parfois transformées par les vapeurs des excès de vin dont les estomacs s’étaient remplis. II
Bien sûr qu’il reste peu de choses dans les tiroirs de ma mémoire sur les
premières années d’école, mais un souvenir reste cependant bien clair et je
serais curieux de savoir pourquoi celui-ci est vivant, sachant notre mémoire
sélective et capable de graver définitivement les faits qui l’ont marquée.
C’était l’époque des porte-plumes, des tables d’école à deux places avec encriers incorporés et logement sous l’écritoir pour livres et cahiers, des doigts couverts d’encre violette et des blouses grises. La poussière de craie envahissait le bureau de l’instituteur et l’estrade sur laquelle il était posé, et donnait l’âge des tableaux en fonction de la dose qui y restait incrustée. On y chantait les tables de multiplication, tachait les lignes d’écriture, se levait d’un bond à l’entrée de tout visiteur... Chaque jour on se rendait en rang par deux sur le trottoir de la rue qui menait au réfectoire et, quelquefois, on traversait la ville pour se rendre au « dispensaire » où, comme son nom ne l’indiquait pas, on dispensait des soins médicaux. Le suivi médical des élèves dont je faisais partie s’effectuait dans cet établissement, près des douches publiques, aujourd’hui bibliothèque municipale. La personne qui me pesa, me mesura, m’examina, docteresse où infirmière, me trouva jaune et me demanda si je n’étais pas malade. Je fus d’autant plus inquiet que sur le mur de la salle était une affiche sur laquelle apparaissait le dessin d’un crabe, invitant à lutter contre le cancer. Je suppose que c’est la raison pour laquelle je me souviens de l’anecdote. Aujourd’hui j’écris « crabe » car je sais que c’est en rapport avec la manière dont la maladie se développe dans le corps, qui ressemble au dessin des pattes de ce crustacée. Mais dans ma tête d’enfant, et fonction des connaissances que j’avais, cela était pour moi le dessin du microbe qu’il fallait combattre. Et nul doute qu’on allait trouver rapidement le vaccin qui permettrait d’éviter d’être atteint par cette maladie, comme on avait vaincu la rage ou la tuberculose. Ces noms barbares entraient dans les oreilles des enfants que nous étions par la bouche des parents, des instituteurs, des médecins... Pasteur, Pierre et Marie Curie étaient passés par là. Alors, s’entendre dire que ma physionomie pouvait annoncer une maladie - pourquoi pas celle qui était piquée au mur ? - m’apparut le signe d’un manque de chance d’en être atteint avant qu’elle ne soit vaincue, et cette peur cristallisa l’évènement dans ma mémoire. Peut-être que s’il y avait eu une photo de gâteau au chocolat sur la cloison, j’aurais seulement eu peur des crises de foie. La poliomiélite, maladie causée par un virus qui se loge dans la moelle épinière et provoque des paralysies, était celle dont on entendait parler, en phase d’éradication. Elle donnait lieu au style de plaisanterie douteuse qui naît souvent dans la tête des adultes et se propage par la bouche des enfants. Ainsi, dans les fêtes de village, lorsque l’un d’entre nous n’était pas capable d’attraper la « queue du mickey dans le manège des chenilles », on lui demandait avec élégance s’il avait eu la « polio ». III
La fête annuelle du village où habitaient mes grands parents maternels était des plus simples. Au pied du grand tilleul, un parquet pour les bals, un manège de chevaux de bois, et des jeux pour les enfants. Il fallait par exemple trouver avec la bouche un anneau dans une assiette de farine, faire la course aux sacs ou celle avec un oeuf dans une cuillère portée entre les dents, ou encore celle qui nous faisait faire deux ou trois fois le tour de la place par les rues adjacentes. Mes grands parents occupaient une dépendance de la maison bourgeoise où ils travaillaient, située sur cette place plantée sur le flanc de la vallée. J’y passais la majeure partie de mes vacances. Mon grand père prenait soin du parc où, au pied de majestueux cèdres du Liban, il cultivait des fleurs et notamment des roses que les patrons emmenaient chaque fin de semaine pour embellir leur appartement. Il faisait partie de ceux qui savaient « tuer » le cochon et les voisins faisaient appel à ses services chaque année. Ma grand mère, elle aussi, assumait quelques responsabilités auprès de la communauté. On l’appelait par exemple pour faire des piqüres, exécuter quelques tâches ménagères d’importance, aider les malades. Une maison voisine était occupée par un frère et trois soeurs, tous agés, vivant ensemble dans une seule pièce en haut d’un escalier en pierre. Au rez-de-chaussée, une grange contenait tout le matériel témoignant d’une époque où la famille devait cultiver la vigne. Lorsque ma grand mère allait les assister, j’étais un enfant source de toutes les attentions. La plus jeune des soeurs, Hélène, ma préférée, tomba malade et ma grand mère se rendit chaque jour à son chevet. L’ambiance de nos visites, quand je l’accompagnais, n’était plus celle des premières rencontres où les plaisanteries étaient de mise. Maintenant seul le battement de la comtoise et le ronronnement du poêle, au milieu de la pièce, couvraient le silence. Ses deux autres soeurs se muraient dans leur coin. Le frère lui, passait tout son temps à ne rien faire dans le jardin, et rentrait seulement le soir pour avaler une soupe et se coucher. Je ne comprenais rien du mal qui la rongeait. Elle ne se plaignait pas d’avoir de la fièvre, ne toussait pas, semblait avoir toute sa clairvoyance, mais ne se levait plus, comme si elle avait définitivement décidé d’être faible, de se laisser aller à maigrir, et puis elle était jaune, très jaune. Dans ma tête, il ne pouvait s’agir que de la jaunisse. Un après-midi, de suite après être entré dans leur pièce, on me demanda de ne pas rester, de retourner jouer dans le parc, ce que je fis après l’avoir regardée, mais elle ne me voyait plus, je l’ai senti. Dans les années qui suivirent, j’appris leur disparition, l’un après l’autre, sans que je ne retourne jamais dans cette maison où l’enfant que j’étais aimait entendre le claquement des machines à coudre. Pour tous les bons services que ma grand mère leur apporta, elle reçut en héritage la maison de pierre avec la ruine du four à pain au pied de l’escalier. Derrière, du jardin abandonné, on avait une vue superbe sur la rivière et l’autre versant, jusqu’aux premières maisons de la ville. Là, deux cliniques étaient à la disposition des malades et répondaient dans de bonnes conditions aux premiers secours, aux naissances et aux chirurgies de moindre importance comme l’appendicite. Le médecin était une figure importante, qui savait tout des problèmes des familles, aussi bien confident, conseiller, endossant souvent une responsabilité dans la municipalité. Mais les remèdes de la médecine parallèle étaient encore le recours de nombreuses familles dans les campagnes. On priait, prononçait les phrases clés des formules guérisseuses, préconisait la racine de gentiane, l’huile de foie de morue, telle ou telle composition de tisane, on passait les mains en murmurant... C’était une époque où en entendait de temps en temps un homme crier « Peaux de lapins, peaux !... » dans la rue, ou encore un autre, employé de la mairie : « Avis à la population !... ». Son roulement de tambour était de moins en moins parfait au fûr et à mesure qu’il arrivait à l’autre bout du village après avoir accepté les pintes de vin que les concitoyens lui offraient en compensation des nouvelles qu’ils dispensaient : « Le conseil municipal se réunira en la date du... ». |