JOURNAL
25 Janvier
C'est bientôt le départ. Aujourd'hui, je prends la liste de ce que je dois emmener, et je commence la préparation du sac à dos. Ca devient intéressant. Mon contact à Rio n'a pas reçu mon e.mail. Erreur d'adresse ? Premier accroc ? Enfin, j'ai de quoi me rattraper : l'adresse de la soeur d'un copain (je le remercie s'il vient à lire ces lignes), le numéro de téléphone d'un musicien qui travaille dans les favelas, le nom d'un prof d'université, spécialisé dans la video, un contact sur Belem dans le milieu des paysans sans terres, un autre sur Récife où je vais vivre le carnaval de l'intérieur d'un "bloc" (sorte d'association professionnelle ou syndicale), un avec un prof d'une école du centre de Sao Paulo. (grand prix du Brésil de F1 le 25/02), une enquète à mener, à la recherche d'un héritage pour le compte d'une amie. (merci pour la confiance), l'adresse d'un riche propriétaire (40 000 ha !), prévenu de mon arrivée.
Les infos annoncent une marée noire sur Rio. Toujours cette compétition entre le Brésil et la France !
Mercredi 02 Février
2000
Me voilà donc à Rio. Des kilomètres de plages, Copacabana,
Ipanema... Et des milliers de pas pour les découvrir. (
J'espère vous envoyer quelques photos la semaine prochaine).
Imaginez : vous vous imprégnez bien des conseils de prudence
délivrés par le guide "Lonely Planet" (c'est de loin
le meilleur), et lorsque vous remontez de votre premier petit
déjeuner, la serrure de votre porte ne fonctionne plus. Mieux,
le serrurier de service vous dit que quelqu'un l'a fermée de
l'intérieur !!! Première frayeur pour un pauvre petit ressort
cassé.
Aujourd'hui, je pars à la decouverte de la ville proprement
dite.
A la semaine prochaine depuis Manaus.
Jeudi 03/02
Premier contact avec la vie nocturne de Rio, le HELP, une des
plus grandes discothèques d'Amérique du sud, paraît-il.
Heureusement que je sors sans mes lunettes, sinon, j'aurais eu de
la buée sur les carreaux. Il y en a pour tous les goûts :
brunes blondes, métisses, noires, blanches (bronzées), toutes
plus belles les unes que les autres. Elles provoquent avec des
danses plus que sensuelles, et si vous ne réagissez pas, il
arrive qu'elles viennent vous faire des caresses dans le dos...
ou ailleurs. Difficile de résister ! Tout va bien jusqu'à ce
qu'elles vous parlent argent. Eh oui, la femme se vend, vous ne
saviez pas ? Plus elles sont belles, plus elles sont chères,
normal, et plus on avance dans la nuit, plus les prix diminuent,
toujours normal, c'est un marché comme un autre...
J'ai ainsi appris que j'avais des goûts à 600 FF de l'heure.
J'ai toujours eu des goûts au dessus de mes moyens. Le budget de
deux jours !!! Pfff... Quand elles voient que vous ne voulez pas
payer, elles partent aussi vite qu'elles étaient venues.
Je suis allé me coucher, me promettant de faire des économies !
Dommage qu'ici, je ne trouve pas d'équipement pour vous envoyer
mes photos.
Je cherche.
Vendredi 04/02 SURPRISES !
Surprise en découvrant la une des journaux écrits et
télévisés : on y relate la présence de topless sur
Copacabana. Une photographe du magazine ELLE Brésilien traque la
seule poitrine nue qui se trouve sur la plage. Pour l'amateur de
naturisme que je suis, un reportage sur nos plages françaises
ferait sensation ici.
Dans ce domaine, le Brésil ne sortirait même pas des
qualifications.
Surprise en me retournant sur ma serviette, de constater que mon
short avait disparu avec 23 Reals dedans (92 FF), mes clops et
mon briquet.
J'étais pratiquement assis dessus. Pour un peu, il m'enlevait
avec. Fort, très fort, parce qu'il faut vous dire que je me
méfie.
Dimanche 6 Fevrier
Il s'appelle Luis Albert, il a quarante quatre ans. Vous le
trouverez sur Copacabana, face au restaurant Bob's, près d'un
petit kiosque a sandwichs. Il ramasse les canettes vides en
métal et, à partir de 17h, il range les transats, le tout pour
7 reals par jour (28 F).
Il parle parfaitement l'anglais et possède le français très
très correctement !!! Il est passionné de culture et d'histoire
françaises.
Il m'a servi de guide dans Rio. Lorsque nous sommes arrivés
devant la station de téléphérique pour monter au Pain de
Sucre, il a hésité. Il a fallu que j'insiste.
Au moment où la cabine a commencé à bouger, il m'a dit,
mi-fier, mi- mort de trouille : "Alea jacta est, le sort en
est jeté ! Jules César a dit ça en franchissant le Rubicon, en
retournant à Rome."....
Ca ne s'invente pas.
Si un jour vous passez par là, cherchez le, il vous aidera
autant que vous l'aiderez à survivre.
Demain, c'est l'Amazonie. A plus.
Mardi 8/02
Je suis bien arrivé à Manaus, après avoir survolé une grande
partie du Brésil : Escale à Sao Paulo et Brasilia.
J'ai trouvé pour demain un hôtel qui va me permettre de revenir
dans mes previsions de budget (aux dépends de la sécurité,
bien sûr).
Dès demain, je me mets en quète d'une excursion dans la forêt
amazonienne.
Vu les prix, je ne m'attends pas à faire le choix de la plus
confortable.
Jeudi 10/02
Ce matin, j'étais entre deux eaux et j'avais la gueule de bois.
(Couleur locale en Amazonie) J'ai mal digéré la bière d'hier
soir !
Amis voyageurs internautes, le Brésil est très en avance sur
nous question Internet. (Il n'ont pas France Telecom pour leur
piquer le maximum de pognon, comme d'hab... !!!). On trouve
facilement des Cyber cafés. Il faut se munir d'adaptateur
110/220 V et d'un raccord permettant de connecter votre
"port serial adaptator" pour l'envoi de photos, afin de
ne pas piquer l'indispensable connection de la souris.
Il y a un maximum de pubs télévisees pour des sites Web.
Je suis très surpris de la nostalgie qui se dégage de la
musique que l'on entend dans les rues. Cette musique a la couleur
des Novelas (séries télévisées glamour) dont les brésiliens
ont la recette. Ce n'est pas désagréable. J'ai le sentiment de
faire un retour vers les années soixante. Manaus a une dimension
plus humaine malgré ses deux millions d'habitants. Chaque jour,
le centre est un immense marché où grouillent des milliers de
gens souriants, gentils, commercants quoi.
Il est agréable de déambuler dans les rues... jusqu'à une
certaine heure où restent les couche-tard qui ne sont pas très
intéressants... moi par exemple...
Avant de déserter les rues, ils se rassemblent autour des
"lanchonetes" (buvettes où l'on peut manger), et
écoutent les chansons d'amour des groupes locaux, buvant de la
bière pendant que les enfants cirent les chaussures.
Vendredi 11/02
Pour mon expédition, j'ai choisi une agence en me fiant aux
commentaires de mon guide préféré (L. P.), mais aussi en
fonction de la personnalité de celui qui l'a créée. Elle est
plus chère de 400 FF qu'une autre agence au commercial brouillon
et pressé (je sais de quoi je parle).
Mark est canadien, s'est marié avec une amazonienne et écrit
des nouvelles... Ca crée des liens.
J'ai bien fait. Nous ne sommes que 3 (un couple d'italiens), et
le guide, Conrado, très compétent, parle l'anglais et
l'allemand. (Mon brésilien est encore insuffisant).
Après la classique rencontre des eaux entre le Rio Negro et le
fleuve Solimoes, qui ne se mélangent qu'après 18 km, nous
sommes remontés dans un bras parallèle au second, et avons
dormi dans une maison fottante.
La pêche aux piranhas est impressionnante de facilité (voraces
ces petites bètes). Personnellement, je ne me baignerai pas
comme le font tous les mômes sur les berges.
Toute aussi impressionnante, la capture des caïmans, la nuit, à
la lueur des torches. Ca m'a rappelé la chasse aux grenouilles
sur nos étangs (amis connaisseurs bonsoir).
Question : Ce sont des coups de feu ?
Réponse de Conrado : Non, ce soir, il y a une fète par ici. On
peut y aller si tu le désires.
Demandez à un malade s'il veut la santé !!!
Comment vous de décrire ces moments où on partage la vie de ces
gens sans se sentir dans un péage à touristes ?
Bingo, forro endiablé (danse populaire locale), élection de la
miss de la soirée sur 4 planches disposées de facon à leur
faire gagner quelques cm...
Arrive alors le préfet, un vrai, de plus de 2m50 de
circonférence (je n'exagère pas). Bien sûr, il vote pour les
trois candidates en mettant dans leur urne en carton, les plus
gros billets, bien sûr.
Et lorsqu'il s'avance vers le micro qui le réclame avec moulte
pommade, son chemin le fait passer devant moi, et il me serre la
main !!! Certainement aura-t-il reconnu en moi la seule personne
ici qui, avec lui, n'a pas le type amazonien !
Hein ? Non, il ne reste plus de traces de colonisation ...
Quand arrivent les danseuses, je fais part à Conrado de mon
regret de ne pas avoir ma caméra. Qu'à cela ne tienne. On se
paye 20 mn de pirogue motorisée, avec pour seul éclairage,
celui de la lune et d'une voûte étoilée.
Dans une chaleur étouffante, à peine ventilée par la vitesse
de la pirogue,au milieu de cette faune hostile, je me dis qu'il y
a eu des galères, qu'il y en aura d'autres, mais que là...
Carpe Diem.
Sans torche, avec seulement 10 ampoules pour éclairer le lieu,
délimité par la buvette d'un coté, et une petite église en
bois de l'autre, mon film en noir et blanc aura des couleurs
éternelles dans ma mémoire.
Lundi 14 Février
Mon expédition en forêt amazonienne est terminée. Je confirme
mon bon choix quant à l'agence.
Hier, Dimanche, après avoir visité une presqu'île du Rio
Negro, le retour n'a pas été de tout repos : vent de force 3-4,
petits creux de 1m à 1m50.
Belle séance de tape-cul et de douches à répétition dans le
canoë. En homme averti, je disposais d'un sac plastique dans
lequel j'avais mis mon sac et ma caméra, tenus entre mes pieds,
car avec les mains... je tenais les bords de l'embarcation.
C'etait un peu limite parfois, sur les 6 km de traversée.
Hier soir, j'ai fait la connaissance de ce qu'ils appellent ici
un night-club :
3 reals l'entrée (12 FF) pour se balader au milieu de filles
pratiquement nues qui enlèvent le peu qu'elles portent pour un
show sur la table des clients. Caresses autorisées. Ainsi, près
de moi, une fille offrait son corps à 4 hommes déchaînés en
prenant toutes les positions sur la table... et tout le monde se
marre. Décidément, Brasil é Brasil...
Pour plus si moyens, (il y a toujours affinité s'il y a moyens),
et c'est parti pour une chambre d'hôtel !
C'est surréaliste, crazy, dingue, excitant, dégradant,
amusant... difficile à définir.
Une femme s'est approchée et m'a expliqué comment cela
fonctionnait : ça devait se voir que j'étais ... sur le cul.
Quoi ? Ah non, ça, c'est ma vie privée ! Non, je n'ai pas
d'image non plus, j'étais de sortie, pas au boulot.
Parlons business : Manaus est une zone franche. Sony, Toshiba,
Philips et bien d'autres ont installé ici des usines de
production, profitant de la main-d'oeuvre bon marché, refrain
bien connu à notre époque. L'argent circule. Amis
investisseurs, à vos calculettes ! la cuisine française a une
place à prendre, comme d'autres activités bien sûr.
Ce soir, c'est le départ vers Belem.
Jeudi 17/02
Belem, à première vue...
Autant vous le dire tout de suite, Belem n'est pas le coin de
paradis que je cherche pour le mois d'Avril.
C'est très très pauvre, très très sale et... très
"craignos". La première image que j'eus en me
promenant dans les rues du centre, est celle d'un gardien
d'immeuble, fusil à pompe à la main. Ca met tout de suite dans
l'ambiance.
Concernant la violence, plus présente ici qu'ailleurs, elle est
fortement relayée par les médias, jusqu'à faire une bande
dessinée pour montrer comment une jeune fille avait été
victime d'une balle perdue au cours d' un assaut de la police.
(Rio).
Les angolais rois de la drogue à Rio, l'attaque d'un bateau de
voyageurs sur le Rio Negro à Manaus, le jour de mon départ,
l'assassinat d'un leader du mouvement des paysans sans terres à
Belem, le corps du meurtrier baignant dans son sang, à la une du
journal d'aujourd'hui... Les règles de sécurité que je me suis
fixées, me paraissent quelque peu dérisoires ici.
Je ne me suis pas encore promené dans les rues camera au poing.
J'attends d'avoir plus de repères pour cela.
Je n'ai d'ailleurs pas trouvé d'endroit pour envoyer mes images.
Demain matin, je vais jeter un coup d'oeil vers le marché de
Belem "Ver o peso". Sa réputation n'est pas très
bonne pour les touristes, mais il est incontournable ici.
Une découverte intéressante, (grâce à L.P.), un magasin de
plantes médicinales amazoniennes, aux senteurs divines, dont
certaines ont apparemment des propriétés qui font que le Viagra
n'a aucune chance de développement ici.
Vendredi 18 Février : tout baigne
Belem est sans doute une des villes les plus arrosées du monde.
Les pluies sont violentes et courtes. J'en ai eu un bon exemple
hier soir.
Ma découverte m'a amené dans un quartier nomme Doca où se
trouve un immense centre commercial tout neuf, tout propre,
fréquenté par les classes plus aisées.
Le contraste avec le quartier du centre est déroutant.
Un orage s'est abattu sur la ville. Après une heure de trombes
d'eau, je me suis décidé à prendre un taxi, accompagné d'un
"groom", muni d'un para...sol.
Une petite rue plus loin,une voiture calée au milieu, et nous
voilà flottant dans 70 cm d'eau, dont 25 cm à l'intérieur.
Toutes les affaires du "motorista" flottant à nos
pieds. L'embrayage n'a apparemment pas apprécié... le chauffeur
non plus.
Dimanche 20 Février : Colère ?
Tant pis, je prends le risque d'être traité de petit touriste
qui croit tout savoir et avoir tout compris de ce pays, après
seulement 3 semaines de séjour.
Mais cette envie de dénoncer ce qui semble être une évidence,
est plus forte que la crainte de l'erreur, et les arguments sont
là...
Le marché "Ver o peso" (voir le poids), permet surtout
de constater l'état de délabrement d'une population vivant dans
l'insalubrité la plus totale.
On a peine à imaginer les conditions dans lesquelles ces gens
survivent, alors qu'ils commercialisent une infinie richesse
amazonienne, qu'il serait un délice de découvrir dans des
conditions normales.
Comment alors ne pas s'offusquer des discours flatteurs et
prometteurs des éminences grises, dans les journaux et à la
télé, bien portantes, et bien pâlottes, comparées à la
santé et à la couleur de ceux qui mendient dans les rues.
Plus qu'ailleurs, l'éducation fait défaut, et plus qu'ailleurs,
son absence démontre son utilité.
Mais, bien sûr, il faut entretenir la misère pour faire vivre
une organisation de style mafieux. Sur une autre échelle, nous
connaissons cela aussi en France.
Le Football, le sexe, la drogue, les jeux, autant de poudre
jetée aux yeux de ceux à qui on reproche de ne pas savoir ce
qu'on évite de leur apprendre.
Alors, pour le business, pour son bien être, on édifie des
centres commerciaux ultra sophistiqués, où les prix élévés
tiennent à distance ceux que l'on ignore, lorsqu'ils tendent la
main dans la rue.
Je n'aborde pas le sujet de la religion, mais je commence à
avoir une idée, aidé en cela par le commentaire de celui qui a
monté un documentaire que vous avez dû voir sur vos écrans,
pendant ce mois de Février : "Si tu veux faire de l'argent,
fais de la religion au Brésil".
Bon, quant aux chaînes de télé, je préfère m'abstenir, vous
allez croire que je suis en colère.
Allez, amis voyageurs, ce n'était pas le jour des plages et des
petites pépés. Ca viendra.
Mercredi 23 Février : Je suis transporté
A Fortaleza, j'ai retrouvé les bons côtés de la société
moderne... et les mauvais : il est impossible de raconter un
voyage au Brésil sans parler du problème des taxis, qui voient
arriver les touristes comme des distributeurs à reals.
Ainsi, à cause d'eux, j'ai changé mon programme et ne me suis
pas rendu à l'hôtel dans lequel une chambre m'était
réservée. Trop éloigné de la gare routière où je devais
prendre un bus le lendemain matin : 30 R pour aller à l'hôtel,
autant pour aller à la gare routière le lendemain à 6h, 280 FF
d'économisés.
Plus, si on considère la différence de prix entre la chambre
qui m'attendait et celle que j'ai trouvée, face à la gare, dans
un hôtel que je recommande pour sa qualité et son accueil, à
ceux qui ont envie de fuir les pièges à touristes du centre, ou
qui, comme moi, ont un car à prendre : Hotel Amuarama Av Dep.
Oswaldo Studart 888 T (085) 272 21 11
Environ 50 USD (quand même)
Jeudi 24 : Point de chûte
Tout commence comme dans un bon vieux western : Un étranger
descend du car qui arrive de la grande ville, couvert de sueur et
de poussière, devant un des deux hôtels du village : Mundau,
150 km à l'ouest de Fortaleza, entre deux et trois mille
habitants (Au pif, personne n'a su me le dire).
Cet étranger est le seul client. Toutes les chambres étant
libres, on a de la peine à en choisir une... et la cuisine
étant en réaménagement, on demande à une voisine d'assurer
les repas.
GENIAL, surtout dans un endroit aussi beau que ce bout de terre
qui vient mourir dans l'océan en escaladant d'ímmenses dunes
vierges.
Ce village de pêcheur est ni plus ni moins une favela. La
différence (énorme), est que ici, la grande cité est
éloignée, et il est difficile d'y faire de mauvais coups sans
être repéré.
Tout le monde se connait, et on découvre par ci par là, la
présence de maisons confortables. L'hôtel en fait partie et est
adorable.
Alors, l'étranger que je suis déambule dans les rues, suscitant
la curiosité des rares personnes qui s'y trouvent, puisqu'il
sort à l'heure où les autochtones avertis restent à l'abri des
rayons ardents du soleil...et quand je dis ardents...
Immenses plages, où de temps en temps passent un camion, un
vélo, un pêcheur, le filet sur le dos... mais aucun baigneur.
Lorsque la fraîcheur revient, la place se remplit pour les
traditionnelles parties de football et de volley, d'autres font
leurs emplettes dans les boutiques du centre, autour de la petite
église sur laquelle une plaque indique la provenance allemande
des fonds qui permirent sa construction... Un buggy passe !...
une grosse BMW !!!..., puis un gosse sur son mulet, qui revient
des champs en raccompagnant sa vache... ouf !
L'étranger taille une bavette avec le bistrotier de service, qui
laisse tomber ses deux clients habituels. L'occasion est trop
forte pour lui d'aborder d'autres sujets de conversation, et pour
l'étranger de faire progresser son portugais. (dur, dur...).
J'étais tombé sur une photo de ce village et je m'étais promis
d'y aller. Tant pis pour Jericoacoara, autre destination prévue,
je passerai deux jours ici.
Deux guerriers en chemise kaki, viennent me renifler avec de
grands sourires, et me donnent une relative impression de
sécurité.
La nuit tombée, va pour la télé : Terra Nostra, la novela qui
porte la bonne parole (environ deux heures tous les soirs), un
match de foot, apparemment très important, comme les autres, et
à partir de 10h, hop, chants religieux, messes et tutti quanti.
Moi qui râle devant la pauvreté de nos programmes français !!
Point de chute.
Dimanche 27 Février : l'erreur
Tout d'abord, je dois
vous dire que ce message est le premier que je vous envoie en
direct, sans passer par la société Bugs Berry, dans laquelle je
remercie au passage Alban pour sa gentillesse et sa compétence.
C'est grâce à lui si je peux faire cette tentative, dès
l'instant que je trouve le matériel nécessaire bien sûr. C'est
le cas, je suis de retour à Rio, d'où le titre : l'erreur.
Erreur de ne pas avoir réservé d'hôtel avant de venir,
confiant que j'étais dans mes repérages de ceux qui proposent
des appartements "sous le coude", c'est à dire
normalement, ici. Arrivé à 0h 30, me voilà en train d'arpenter
Copacabana et bingo, mon homme était là... le carnaval aussi,
et son invasion de touristes qui faisait que tout était plein,
enfin, en façade, car en bon carioca, l'homme avait de la
ressource, et me dégote une chambre dans un petit hôtel propre,
à deux pas de la plage... vous avez deviné ?... glaces partout,
télé avec deux chaînes qui diffusent 24h sur 24h des films X,
et surtout, toute la nuit, les gémissements des filles qui
viennent faire leurs passes, après avoir cueilli leur client au
Help (voir plus haut). Impossible de dormir si on rajoute les
commentaires de couloir et les douches à répétition. Vous
savez, les prix ont augmenté, on parle en centaines de dollars
désormais. Programmer une bonne nuit de sommeil après 4h30 de
bus et 4 heures d'avion, était une erreur, sans gravité, je
vous l'accorde.
Lundi 28 Février : Un voisin à histoires.
Soudain, une porte claque, dans une chambre voisine.
" Ca y est, c´est reparti !", se dit l´homme.
Les éclats de voix d´une fille, en portugais, mais aucune voix
masculine.
L´homme est allongé sur son lit et relit les images prises au
camescope, en fin de soirée.
" Sympa... manque d´éclairage, mais quelle ambiance
!".
Il s´agit d´un défilé de carnaval bien populaire sur
Copacabana, huit jours avant le vrai.
"... Vraiment sympa...".
Une douche se met en route.
" Et voilà, après la douche, les cris de plaisir, la
redouche, quelques blablas, une porte qui se referme, jusqu´au
suivant...".
Le bruit de la douche est si fort que l´homme a l´impression
d´être dessous.
"...Hier c´était déjà pas mal, avec la séance de photos
pendant une heure et demie... comme si on y était... mais là,
c´est tellement proche... c´est trop fou ici... ".
Il s´approche de la fenêtre qui donne sur la cour intérieure,
enfin, une cour intérieure... un couloir vertical de 4m sur 4m
où les fenêtres se font face... La porte des toilettes, celle,
coulissante de la douche...
" Et moi qui doit faire des économies !!".
De petits gémissements commencent à être audibles par dessus
le bruit des grosses gouttes d´eau qui tombent sur le carrelage.
L´homme baisse le son de son camescope et retourne à la
fenêtre.
"... En plus des films X à la télé, c´est vraiment dur
de résister... Mais deux cents reals, c´est deux cents
reals...!!".
Cette fois, la fille prend réellement son pied et ses cris
résonnent dans l´hôtel. Pas un son de son partenaire. L´homme
entend le bruit sourd des corps qui cognent sur les cloisons. La
fille dit quelques mots de temps en temps, ça se calme, repart
de plus belle, une fois, deux fois, trois fois... "Eh ben,
celle là en a pour son argent!!!...".
Un cri plus fort que les autres, un grand boum sur le mur, puis
le silence revient, sauf la douche... qui s´arrête... des hum
!! à répétition... des commentaires féminins... la porte de
la douche... les bruits qui s´éloignent...
"... Il va l´achever...l´enfoiré !!...".
Après un échange rapide de phrases inaudibles, un gros "
C´est pas vrai ?!!...", en francais !!!.
L´homme prête d´autant plus l´oreille, qu´il est français
lui aussi.
"... Tu fumes la moitié du seul pétard que j´ai pu
trouver depuis que je suis là, tu prends ton pied, et tu me
laisses en plan parce que je ne veux pas rajouter d´oseille ?...
oui, oui, allez, casse toi...".
Le mot "trabalhar" dans la réponse de la fille, une
porte se referme, le silence revient.
" Putain, pour une fois que j´y avais mis le prix!!"
L´homme, qui peinait déjà à se retenir, explose de rire, et
un immense "Connard !!!" emplit le couloir vertical,
aussitôt suivi de la radio, à fond.
L´homme reprend son camescope et se dit qu´il enregistrera la
prochaine séance, parce qu´ici, c´est vraiment trop fou.
C´était l´histoire d´un voisin. (cf "l´erreur" du
27 février)
Mercredi 2 Mars : Pause et bilan...
A la fin de ce mois
passé au Brésil, il est temps de faire un premier bilan.
Pour reprendre une expression entendue à Rio ;" Le Brésil,
c´est le Far West." On peut tout y gagner ( et gros !), et
tout perdre aussi vite.
Des boîtes annoncent avec force gros caratères dans les
journaux spécialisés, des progressions de 400 % !!!
Dans toutes les villes traversées, les trottoirs mélangent le
noir, le blanc et la couleur brique, les trois couleurs de peau.
La couleur de l´argent s´est par contre mal mélangée avec le
"negro" et le "vermelho"... mais ce n´est
pas propre à cet immense pays (14 fois la France).
Ce premier mois fut un peu "marathon" à cause de cette
obligation de faire ses 5 vols (ou moins) en seulement 3
semaines.
Mais cela permet de détecter immédiatement les différences
entre chaque ville, chaque état.
En plus, les uns aiment bien dire ce qu´ils pensent des autres.
Coté perso, je ne suis pas un "affairiste", et n´ai
pas non plus l´intention de me "poser", mais il y a
ici des opportunités certaines.
Exemple d´un "5 à sec", qui s´est installé dans
plusieures villes en affichant "Metodo frances", signe
de qualité et sésame de beaucoup de portes.
Devant la dureté de la vie, les brésiliens ne sont pas d´un
abord facile, mais un sourire, quelques mots dans leur langue (
ils apprécient l´effort) , et la vie devient miel.
A ce sujet, je commence à avoir quelques compliments sur mon
portugais à l´accent brésilien, mais je ne comprends toujours
pas lorsqu´ils parlent entre eux.
Ce que je ressens là, sur cette immense plage de BOA VIAGEM à
Recife (peut-être dix à douze kilomètres) ?
La mer à mes pieds, dans un transat, je vous écris,le chapeau
sur la tête, une musique langoureuse dans les oreilles, mon
poisson grillé arrive...
J´ai l´impression de me faire un immense pied de nez. J´en
profite, bien sûr, mais je commence a réfléchir à ce que
celà devra me laisser comme leçon, et à la manière de m´en
servir à l´avenir.
Je pensent a ceux qui bossent, à ceux que j´aime. Je n´oublie
pas les blessures. Je vis quoi, peinard, en ouvrant grand les
yeux et les oreilles.
Budgétairement, je suis à la rue, mais l´arrivée et le
séjour à Rio entrent pour 50% dans les dépenses. Maintenant,
j´ai une vitesse de croisière dans les clous.
Coté video, je bosse regulièrement, mais à vrai dire, je n´ai
pas encore rencontré le sujet idéal que j´attends, à moins
que le seul récit du voyage...
Mon deuxième roman avance, lentement, mais sûrement.
Ici, le carnaval se prépare comme dans tout le pays. J´ai un
peu hypothéqué mes chances d´apprendre les danses en
m´explosant un gros orteil sur un trottoir (re : ou ce qui en
reste).
Entre la plage de Boa Viagem, le centre de Recife, et Olinda,
petite ville située à 12km au nord, le Carnaval est particulier
ici.
C´est avec lui que continuera mon histoire brésilienne.
Samedi 4 Mars : Quel carnaval !?
A dire vrai, le carnaval me pose un problème : avec la caméra
à la main , je ne peux en profiter (pré-carnaval de Rio), et
sans elle (pré carnaval de Recife), je regrette trop souvent de
ne pas capter les images qui s´offrent à moi, et il me les faut
!
Alors, j´ai pris mon courage à deux mains et me suis lancé
dans celui de Recife, le fameux "Galo de Madrugada", si
réputé dans le pays.
Dans la foule, je m´attache la caméra autour du poignet, et...
c´est parti.
Autour des semi-remorques cracheurs de Watts, sur lesquels les
orchestres jouent des rythmes endiablés, la foule se déchaîne,
danse, s´asperge. Je progresse de points en points, fonction des
emplacements où la police surveille. Je filme.
Ce carnaval-là, n´a pas la couleur à laquelle je m´attendais,
ce qu´ils montrent à la télé 24h sur 24h.
Il est plus populaire, plus violent, plus alcoolisé. Dans ce
pays, la misère aiguise toutes les facettes de l´homme, les
bonnes et les mauvaises, jusqu´à l´inimaginable.
Je traverse la fête en remontant le défilé pour filmer un
maximum d´orchestres.
A part une main que j´empêche de prendre mes cigarettes, un
policier qui me bouscule pour arrêter un homme devant moi (
toute délicatesse exclue), j´arrive a l´autre bout, m´assois
prendre une bière bien méritée, une "Antartica",
(plus gros consommateur de campagnes publicitaires), vendue en
bouteilles d´un demi litre, qui me file mal à la tête. C´est
fini, je n´en boirai plus.
Je rentre, un peu déçu.
Dimanche 5 Mars : Quel Carnaval !? Suite
Aujourd´hui, je me suis levé tôt pour aller à la plage. Le
but de ma journée est le carnaval d´Olinda dont on me dit tant
de bien.
Pendant que je me prépare, dans la chambre exiguë de ma
"pousada" (petite pension, peu chère), la télé
montre l´endroit où je me rends, en direct. Il me semble
qu´effectivement, là...
Un taxi me dit 20 reals, je dis 15, il accepte. Je me dis que mon
brésilien progresse aussi vite que mon portugais. Il me laisse
à l´entrée d´une foule compacte, au pied d´un village situé
sur une colline.
Après seulement quelques pas, je sens que quelque chose vibre en
moi : une ambiance de joie, un mélange de couleurs vives et de
beauté à tous les étages, et puis, la musique...
Perché sur un promontoire, au bas de la rue, les images que je
prends montrent cette folie, cette douceur, cette pauvreté,
cette gentillesse, cette sensualité, cette agressivité...
Caméra fendant la foule, fixe ou à bout de bras, je me dis que
ce ne sont pas les mêmes images que prennent ces gens de la
télé, du haut de leur tourelle.
Je suis pris dans une bousculade, mais cette fois, je sens que
les gens qui m'entourent ne cherchent pas à passer. Ils sont
autour et me poussent vers le coté. Je me dégage et reviens dix
mètres en arrière, en regardant les façades, puis j'observe
l'endroit de la bousculade pour repérer les têtes. Une attire
mon attention : taille moyenne, casquette vissée sur la tête,
il ne s'intéresse pas à la fête.
Je traverse, et continue tout de même mon ascension.
Sublime, inoubliable.
Les gens me font des sourires, envoient des bises à la caméra,
m'aspergent... d'autres sont carrément inquiétants.
Après m'être arrêté filmer des danseuses à une fenêtre, je
repère l'homme à la casquette devant moi. Je ne bouge pas, lui
non plus. Partant du principe qu'il ne devait pas être seul, je
remarque deux ou trois personnes qui pourraient bien être des
comparses.
Je continue.
Quelques centaines de mètres plus loin, en me retournant, je
reconnais l'oeil et la casquette de mon "ladraon".
Un oeil qui sait bien ce qu'il veut, par dessus une épaule, bien
décidé à réussir son affaire, attendant le bon moment, en bon
chasseur.
A ce moment, je constate qu'il n'y a pas de policiers, comme à
Recife, à part ceux où le taxi m'avait laissé.
Brusquement, devant moi, un homme détale en bousculant tout le
monde. Une femme crie, je ne comprends pas les mots, personne ne
réagit.
Bon, cette fois, c'en est trop. La casquette est toujours à dix
mètres de moi, je décide de faire demi-tour, et très vite.
Une colonne de jeunes filles déguisées en indiennes descend la
rue, je me mélange au groupe qui les suit, bouscule moi aussi,
change de colonne, de cotés, choisissant les endroits où les
gens dansent ou s'amusent, je quitte mon chapeau.
J'arrive tellement vite sur le premier carrefour, que 2
compagnons ne m'avaient pas vu arriver. Le premier décoche un
tel coup de coude à son compère, que celui ci fait un bond que
je repère.
Ils me passent de chaque coté, une main s'accroche à ma poche,
je pousse tout, ils n'insistent pas.
Dans la foule, un homme me dit " Be carefull, and good
luck" en montrant la forme que je tiens cachée sous mon tee
shirt. J'avais bien besoin de ça ! Je sens la caméra dans la
sueur de mon ventre.
A quelques mètres de l'endroit où je m'étais montré, perché
que j'étais sur un bloc en ciment, la caméra bien à bout de
bras, je comprends l'erreur.
Les sifflets se multiplient, les petits coups de doigts sur les
épaules aussi. Je fonce. J'entends la voix d'une femme qui dit
"E pericoso agora !" ( C'est dangereux maintenant ).
Le flic est là, le taxi aussi. La poche de mon bermuda est
ouverte, l'argent est là, mais les photocopies de mon passeport
et de ma carte de touriste ont disparu avec, oh horreur, le
récépissé du paiement de ma pousada.
Au moment de partir, un couple demande si je vais vers Boa
Viagem. Ils m'inspirent confiance, je dis oui. Pendant le voyage,
devenant un peu parano, je regrette, surtout qu'ils parlent
distinctement de moi, du "Frances".
On est arrivé. Je sors mes 15 reals, ils ne me laissent payer
que 10, et le compteur du taxi indique 13... Moi qui croyais
avoir fait des affaires avec le premier !
J'ai prévenu la pousada que je ne connaissais personne, même si
on me demandait par mon nom, mon prénom...
Je suis dans ma chambre, fatigué, abasourdi. J'ai l'impression
d'avoir vécu une heure et demie de rêve.
J'ai vu ceux qui, pour moi, font le vrai Brésil, ceux à qui il
reste tout à faire. Je n'en veux pas à ceux qui ne voyaient que
les quelques deux mille reals qu'ils pouvaient tirer de ma
caméra.
Avant de profiter de ce qu'ils voient à la télé, à travers
des publicités alléchantes, pleines d'allégresse, de bonne
humeur et de bien vivre, il faudrait d'abord qu'ils mangent à
leur faim.
De plus, je suis pour eux une proie facile, avec mon profil
semblable à ceux qui leur en font baver dur, avec mes yeux bleus
dix centimètres au dessus de leur tête... caméra à la main,
en plus...
Demain, j'y retourne déguisé, les poches vides, et à moi la
fête !!!
Mardi 7 Mars : Le carnaval
Le carnaval, c'est le Brésil, mais le Brésil n'est pas le
Carnaval. Je m'explique.
La manière dont les brésiliens fêtent le carnaval est unique
dans sa démesure.
Du défilé de splendeurs à Rio, à ceux, plus musicaux, de
Salvador et de Recife, à l'euphorie plus populaire d'Olinda, en
passant par ceux de l'intérieur, fêtes costumées de village,
celui des gens aisés, dans les quartiers hyper surveillés,
celui des hollandais d'Hollanda, celui des indiens avec plumes et
danses typiques, celui des églises, mais oui, "sans boisson
et sans drogue", (Keep cool mon frère), ils sont autant de
variétés, mais ont tous un point commun : la masse
impressionnante de gens qu'ils drainent.
La télé diffuse des directs 24h sur 24h, et les carnavals se
font concurrence, donc font de la pub !
Ainsi, Olinda concurence Recife. C'est là ou je me suis rendu,
mon billet de 50 reals dans la chaussure, et les petites coupures
dans le slip de bain, perruque et lunettes de soleil à
l'italienne.
Vous savez, j'ai revu l'homme à la casquette. On s'est croisé
à 20cm.
En bon pro, il a regardé mes mains et mes pieds. Je ne sais pas
s'il m'a reconnu, et je ne m'en suis pas préoccupé : les poches
de mon short étaient vides et personne n'a essayé d'y mettre
les mains. (dommage, elles sont percées !).
Ici, la rue où tout le monde pisse est en pente, et
l'indésirable liquide descend, traverse une rue pour continuer
dans la suivante. (Amateurs de certaines fêtes du sud-ouest de
la France, vous reconnaissez ?)
En fait, c'est une immense bousculade, et, ici, les gens n'aiment
pas être trop chahutés. (contrairement à Pampelune ou Bayonne
où ça fait partie du jeu).
Il est marrant aussi de voir les hommes réajuster leurs
"dinheros" dans leur slip ou leur chaussette.
Mais bon sang, que c'est beau !
Au pied des maisons coloniales, les couleurs vives se fondent sur
les peaux nues caramel, café, noires, ocres... des chevelures
crépues chatains claires... des yeux émeraudes... !
A en juger par les réactions de la population aux sons des
cuivres d'un groupe de musiciens, nos bandas du sud-ouest
feraient un malheur ici. A organiser, peut-être.
Bref, ce fut le pied et aussi très fatigant.
Mais le Brésil, ce n'est pas le carnaval :
Pendant ces deux semaines, toutes les habitudes sont changées,
les lieux d'animation ferment, certains magasins aussi.
On a l'impression que tout le monde se méfie de tout le monde.
Les hôtels sont bondés, les nouvelles têtes envahissent les
rues, l'"Antartica" coule à flot, l'insécurité
règne.
A bien y réfléchir, je n 'apprécie pas cette période, surtout
pour faire comme certains touristes, dans les tribunes, à
regarder les autres danser. J'attends que le Brésil reprenne son
rythme normal, celui que j'ai connu les semaines passées.
Mercredi 8 Mars : Contact
Je commence par une précision : je ne suis pas exactement à Boa
Viagem, la plage réputée de Recife, mais à son extrémité
nord, du nom de Polo Pina, près de l'hôtel où mes deux
premières nuits étaient retenues... et d'une favela.
Ce soir, ma dernière soirée à Recife, j'avais prévu d'aller
dîner dans un petit restau à l'extrémité sud de Boa Viagem,
plus animée.
Il faut savoir que le voyage en taxi coûte 7 reals (28 FF),
autant au retour, 10 reals pour aller retirer de l'argent, autant
au retour... le taxi est une véritable ruine et le bus... eh
bien la confiance me manque.
Le dîner terminé, je décide de marcher un peu sur l'avenue, en
bord de mer.
Je donne le reste de mon repas, que j'avais fait empaqueter, à
un pauvre qui dort sur le trottoir, puis, voyant que j'avais fait
la moitié du chemin, je décide de faire tout le trajet à pied.
Depuis que je suis ici, je me suis habitué à la présence des
policiers le long de l'avenue. Ma confiance est totale.
A trois cents mètres de l'arrivée, je m'arrête regarder des
footballeurs, ils partent, moi aussi.
Alors que j'arrive a cent mètres de ma pousada, je repère deux
hommes qui sortent des dunes, et constate en même temps qu'il
n'y a plus de policiers.
Prudent, je prends la première ruelle, pour ne pas croiser leur
chemin.
Je fais 20 mètres, ils sont sur moi. La vue d'un pistolet dans
la main de l'un des deux, me paralyse. Je leur dis "Je n'ai
rien", ce qui était faux, j'étais passé à la banque en
prévision du départ (environ 700 FF). J'en oublie même de leur
dire en portugais. Je crains qu'il ne me tire comme un lapin. Les
coups pleuvent, mais j'esquive bien sauf un, qui m'est porté à
hauteur du cou, avec le révolver... en plastique, qui éclate en
morceaux.
Alors, dans la fraction de seconde qui suit, mon soulagement me
fait retrouver mes sens et une force décuplée par la vue de mon
sang. En un mot, la mouche a changé d'âne.
Le premier part en gueulant et en se tenant le nez, le second,
celui qui m'avait porté le coup, détale et je ne peux le
rattaper.
Taxi, policiers, les deux compères repérés, je laisse tomber
et refuse de suivre les policiers en taxi.
C'est bon !
Je regagne ma pousada où la gardienne me met une pommade miracle
sur les entailles provoquées par le jouet, et m'annonce que je
suis le quatrième client à être agressé dans la semaine...
Elle aurait pu le dire avant !
Il faut vous dire qu'avec les deux mille balles de médicaments
que je traîne avec moi, je n'ai ni alcool, ni désinfectant !
S'ils m'avaient tranquillement braqué, je me serais retrouvé
nu, j'aurais tout donné. J'ai eu beaucoup de chance et j'en tire
les lecons suivantes :
- Ne plus me promener
à pied après 22h dans les endroits non surveillés.
- Ne plus sortir le soir en claquettes (J'aurais eu mes
chaussures, je me serais senti moins "à poil").
Eviter de rester trop longtemps au même endroit, car mes
habitudes se repèrent facilement. Cela remet en question mon
projet de rester tout le mois d'Avril dans le même lieu.
- Ne pas insister, une fois que je vois que mes agresseurs battre
en retraite.
- Me méfier de ces villes champignons, nouveaux centres
touristiques, où un immeuble sur cinq est en construction, avec
les favelas à leur pied.
- Avoir plus de considération pour mon instinct qui me
prévenait de l'insécurité grandissante autour de moi.
Il est trois heures du matin, je ne dors pas, normal.
"Le bonheur, c'est toujours pour demain."
Jeudi 9 Mars : transit
Je n'ai pas dormi. Je suis a l'aéroport. J'ai changé mes plans.
Je pars pour Salvador. Je ne me sens pas en état de faire un
voyage de 4 heures en bus pour me rendre a Maceio, qui,
semble-t-il, présente les mêmes caractéristiques de ville en
expansion touristique.
Cela n'arrange pas mon budget (900 FF), mais sur place,
j'essaierai de trouver le moyen de me déplacer avec le minimum
d'affaires et de frais. Côté santé, tout va bien. J'ai une
tronche à avoir heurté un récife (Ah Ah !!), mais ce n'est pas
douloureux. Ma main droite est un peu enflée. (Elle a rencontre
une péninsule).
Au revoir Recife, bonjour Salvador de Bahia.
Lundi 13 Mars : Contraste
Je suis dans un hamac. Les yeux fermés, j'entends le ressac de
la mer, le chant des cocotiers sous la brise, et les rires des
enfants qui jouent dans la maison voisine.
Quand je les ouvre, j'aperçois un coin de ciel bleu au milieu de
la verdure et des fleurs de bouguinvilliers, de Graxa et de Murta
(famille du muguet).
Je loge chez une particulière. (C'est particulier d'écrire
ça).
Je suis à PRAIA DO FORTE, 80 km au nord de Salvador de Bahia.
Comment je suis arrivé là ?
Maîtrisant encore mal la langue, et fatigué par les
évènements et le voyage, je n'ai entendu que le "8"
dans les 78 km que le chauffeur de taxi m'indiquait pour aller
dans le coin idyllique que je cherchais.
Je lui demande de changer de direction, et de ne plus aller dans
le centre de Salvador, première idée de destination.
Cette erreur m'a bien sûr coûté une fortune (400 balles), mais
ça valait le coup.
Ce village de pêcheurs, vivant du tourisme (brésilien), se
situe à la fin de la route des cocotiers, et au début de la
"Ligne verte", espace qui fait l'objet d'un plan de
protection de l'environnement.
Ici, les rues sont en sable, les pousadas, les restaurants, les
magasins, sous les arbres. La vie s'étale jusqu'à une heure
avancée de la nuit, sans problème, et la musique est partout.
Je comprends pourquoi les Mick Jaeger et autre Janis Joplin, sont
venus se ressourcer ici pendant les années soixante.
J'ai eu la chance de me rendre le premier soir dans un restaurant
ou une jeune brésilienne de 27 ans parle le francais tel qu'elle
l'a appris en Belgique où elle a travaillé.
Elle m'indique la pousada d'une femme de sa famille, et me voilà
chouchouté par tout le monde.
Je n'ai pas encore tout compris, je compte 8 femmes, jeunes
filles et petites filles, pour un seul frère que je connais.
Aujourd'hui, Graca m'a accompagné à Salvador pour y trouver
Internet. Elle en a profité pour parfaire son francais.
Ce soir, avant de me coucher, je parle et comprends parfaitement
le portugais, aidé en cela par 2 Caïpirinhas et deux pétards
d'herbe du coin.
Je ne vous donne que la première recette :
Dans un seau à champagne, 5 citrons verts coupés en huit, 20
cuillerées à café de sucre de canne, vous pressez et
mélangez.
Vous videz la bouteille de Cachaça avec une vingtaine de
glaçons.
Vous touillez cinq minutes, remplissez le seau de glaçons et
servez.
Saude !
Bon, écrire que tout va bien serait un pléonasme.
De plus, il y a plein de sujets intéressants sur la protection
des tortues de mer, la sauvegarde de l'environnement, un belge
handicapé qui monte une école dans le village voisin...
Tout ça, plus Salvador à découvrir, la pêche en mer, et mon
deuxième roman a écrire, la fin de mon séjour brésilien
devrait arriver "tranquilou".
Le bonheur, c'est pour aujourd'hui.
Jeudi 16 Mars : C'est le pied
Vous pouvez me rendre un service : trouvez-moi une paire de
claquettes de sécurité: je me suis explosé l'autre gros orteil
(cf Recife), contre une des bouches d'égoût qui dépassent des
rues en sable.
Hier, j'ai pris la décision de rester à Praia du Forte pour une
semaine ou deux.
Pour fêter ça, la Caïpirinha a coulé à flots après le repas
au restau avec ma propriétaire.
Pour l'anecdote, lorsqu'elle demanda au patron, coiffé d'un
chapeau de paille aux larges bords qui cachaient ses yeux, quelle
était la spécialité de la maison, celui ci répondit avec un
grand sourire , découvrant une impeccable dentition : "La
spécialité de la maison est d'avoir de bons clients."
Alors, la grand-mère s'est mise aux percussions, et toute la
famille a chanté, dansé, tapé dans les mains.
Je suis allé chercher ma caméra pour fixer l'évènement, et,
dans l'obscurité, je n'ai pas vu l'obstacle : boum.
Une nuit blanche, terminée sur la plage, une visite chez le
sorcier du coin. Je tairai le cérémonial. J'ai eu l'impression
de toucher du doigt (de pied) cette partie du Brésil qui m'avait
encore échappé.
mercredi 22 Mars : Question de questions
Pourquoi ne pas écrire ce qui me trotte dans la tête depuis
deux jours?
Je ne nie pas qu'à la suite de l'anecdote de Recife, je suis
devenu méfiant, à la limite de la parano.
Mais je trouve des raisons aux réactions que je provoque:
Il est impossible, dans cette partie du pays, de passer inapercu
avec le profil que je me traîne.
Les gens adorables le sont avec moi, les traficants me reniflent,
les voleurs me repèrent, les spécialistes des
"programa" changent de place pour se mettre en face de
moi aux terrasses des cafés, on attend que je sois seul dans un
coin pour me brancher, les gamins me tournent autour comme des
moustiques...
J'en suis à un short, deux fois les photocopies du passeport
piquées, une agression, le neveu alcoolique de la propriétaire
ne quitte pas ma caméra des yeux, un individu pour le moins
louche quitte son pote pour venir me croiser de très près sous
les cocotiers à la tombée du jour (montée d'adrénaline, mais
j'étais prêt), un chanteur fait une superbe chanson à coté de
moi sur ses conditions de vie comparées aux miennes (couvert de dinhero que je parais). Lorsqu'il vit que je comprenais les
paroles, au demeurant très simples, il m'invita à sa table. (je
n'avais pas le bon accord à l'harmonica!).
Ils ont beau dire que l'éducation est ici plus "organisée
qu'ailleurs (il y a même des cours pour adultes), on apprend
vite qu'il s'agit d'une à deux heures par jour, quand ils ont
lieu.
Bref, je ne suis pas à l'aise...
Avant de partir vers d'autres horizons, j'essaie de trouver, à
travers mon guide, un endroit plus... naturel.
Ici, tout est drivé par un allemand qui vit dans un ghetto de
luxe à 250 dollars la nuit, à l'entrée du village.
Zone protégée pour l'environnement et la reproduction des
tortues de mer, elle est tournée vers le tourisme pour les
bahianais friqués, qui viennent passer leurs week end à
s'empiffrer sans se mélanger aux autochtones.
Grâce à cela, c'est un endroit vraiment sympa et tranquille,
mais les touristes étrangers qui séjournent quelque temps en
dehors du ghetto se repèrent vite, et parmi les ouvriers à 150
reals de salaire minimum par mois (600 balles), qui construisent
les villas de luxe, s'il y en a un de véreux, gonflé a
l'antartica, il est pour ma pomme.
C'est dommage, et c'est pourquoi je réfléchis.
Car j'ai une idée de projet bien sympa pour tout le littoral
nord de Salvador, jusqu'à la limite nord de l'état.
C'est un projet culturel que j'évoquerais plus tard, après
avoir obtenu un rendez vous avec un responsable d'association.
Et puis, je n'ai pas envie d'aller me réfugier dans un endroit
aménagé, pour des gens comme moi. J'ai envie de rester avec
eux, même s'il leur paraît plus facile de me piquer mes
dinheros, que le faire à leurs compatriotes, bien plus aisés
que moi.
En résumé, ma décision n'est pas prise. Je repense à Mundau,
à Jericoacoara que je n'ai pas vu, à Manaus où je me suis
senti bien (mais il n'y a pas la mer), au sud de Rio qu'il me
plairait de découvrir, à des îles idylliques... Vous l'avez
compris, il est question de questions.
Samedi 1er Avril : Je reste
Dans ce village où aucune grille ne ferme portes et fenêtres,
aucun tesson de bouteilles ou clou sur les murets qui séparent
les maisons, là où la mer vient caresser des plages de rêve,
où les tortues viennent pondre, là où le seul risque est de
prendre une noix de coco sur la tête, où les gens s'organisent
pour en faire un lieu de paix, apprécié des habitants de
Salvador, où la musique rythme les pas des jolies filles dans
les ruelles, où la température oscille entre 25 et 30 degrés,
là... où je me sens moins... seul,
JE RESTE DEFINITIVEMENT.
Mercredi 5 Avril : Poisson
Vous l´avez compris, le précédent message était un poisson
d´Avril. Tout n´est pas si rose. Tout n´est jamais
complètement rose n´est-ce-pas ?
La sécurité ? J´en avais déjà touché deux mots dans le
message du 22 Mars.
En plus, rétrospectivement, je suis marqué par la réaction
violente que j´ai eue à Recife. En vingt saisons de rugby, je
n'avais jamais ressenti celà. Ca me perturbe, c´est une partie
de moi que je ne connaissais pas. C´est difficile à expliquer,
mais disons que cette anecdote m´a rendu plus agressif que
craintif. Pas bon.
C´est vrai que la température est bonne, mais il pleut souvent
depuis le début du mois.
C´est vrai que de ma vie, je n´ai jamais croisé autant de
strings sur des corps aussi beaux, mais il y a aussi un bon
nombre de gros culs moches et poilus, et de gueules patibulaires
mais presque, comme disait qui vous savez.
C´est vrai que j´ai la possibilité de disposer d´un matériel
performant pour mieux communiquer avec vous, mais je l´attends
depuis deux semaines, mon correspondant ne vous a pas transmis
les photos depuis le carnaval,(5 semaines), et, ici, internet me
coûte 4 fois plus cher qu´ailleurs.
C´est vrai que j´ai fait une rencontre plus que sympathique,
avec plage, la nuit, et tutti quanti, mais le fils à papa suisse
vient de débarquer avec ses dinheros, et elle disparaît pour un
temps dans l´hôtel de luxe du coin.
Hein ? Mais non, celle là n´est pas une prostituée, c´est une
femme qui travaille.
"Tudo bem, é a vida" dit-on, le pouce levé.
Puisque j´en suis là, je vous promets un sujet sur le sexe au
Brésil, vu par un touriste célibataire de 51 ans, voyageant
seul. Je suis sûr qu´il intéressera plus de gens que de citer
les variétés de fruits du marché de Belem.
C´est vrai que le projet auquel j´ai pensé, et que
j´évoquerai dans mon prochain message, est une idée
intéressante, mais le temps de trouver le bon responsable local
pour le faire avancer... (dès l´instant où je ne veux pas
passer par l´allemand de service...)
C´est vrai que la maison dans laquelle j´habitais était
sympathique, mais il y avait le bruit des voisins, celui des
travaux de construction d´un hôtel en face, les moustiques
furieux qui l´habitaient, et les visites nocturnes interrompues
par la chienne de Graça. (Qui m´avoua, le jour de mon départ
pour la pousada d´où je vous écris, avoir vu quelqu´un
enjamber le mur d´enceinte, il y a quinze jours, quand le couple
de français et leur bébé étaient là.
C´est vrai que j´ai encore les moyens financiers de faire une
longue étape, et découvrir un autre endroit, mais à trois
semaines du retour, j´ai atteint le budget que je m´étais
fixé (30 000 FF), et je ne veux pas hypothéquer mes projets
futurs.
C´est vrai que mon second bouquin avance, mais bon sang qu´il
est dur de se concentrer pour raconter cette histoire ici !
Et puis, j´en ai marre du poisson !
Alors ? Je plie tout et je me casse? Pour continuer à faire
comme d´habitude : Passer ?
Vendredi 7 Avril : De l´aide.
Sur la route de terre rouge, le bus zigzague entre les flaques
d´eau laissées par les pluies de ces derniers jours. Le soleil
n´est pas encore levé, mais il fait déjà chaud. Il est cinq
heures du matin.
Lorsque les premiers rayons de soleil paraissent, la brume
recouvre la cîme des arbres de la forêt, au fond des vallées.
La seule halte a lieu dans un village lugubre : une sorte
d´immense clairière, avec, au centre, deux routes qui se
croisent et quelques maisons autour, accolées à la lisière, à
cent mètres des voies.
Devant elles, des ombres assises, couchées qui se demandent
déjà ce que sera cette journée, attendant on ne sait quel
évènement... le passage du bus en est un. Tiens, il y a un
gringo, aujourd´hui.
Après une heure et demie de cahots, une route asphaltée où un
virage succède à un autre, une bande continue dont le chauffeur
ne tient pas compte... personne en sens inverse.
Une heure plus tard, l´arrivée dans une petite gare routière,
où la présence du gringo provoque quelques coups de coude et
commentaires. Le temps de prendre un "cafezinho", et
mon rendez-vous est là pour m´emmener à destination.
Au milieu de nulle part, à quelques kilomètres de la modeste
ville Mata de Sao Joao, une petite église, au fond d´une cour,
des frères, des soeurs et des enfants.
Sachant que j´avais envie d´aider, Dona Rosa m´a emmené dans
cette crèche.
Une des réalités du Brésil est là. Les enfants ne viennent
pas pour apprendre en priorité, mais parce qu´ils peuvent y
manger.
Une soeur me fait visiter les lieux et en bon ex-agriculteur que
je suis, je m´étonne de voir le jardin inculte. Je suis encore
plus étonné par l´explication : Les voisins, trop pauvres,
viennent dérober les fruits et les légumes lorsqu´il y en a.
Un mur d´enceinte ? Trop d´argent et vraisemblablement
insuffisant.
Trois cochons attendent leur heure dans un local nauséabond,
trois lapins s´ennuient à mourir, une jeune fille et un jeune
homme nettoient les quelques fruits et légumes, don d´un
supermarché, et les enfants chantent dans l´église avant
d´aller en classe.
Combien sont-ils ? Cent, cent cinquante ? de 3-4 ans à 10-12 ans
?, dans leur tenue Petrobras. (Fait aussi de la pollution et de
la Formule Un).
La soeur m´explique que quelques projets ont été tentés, mais
les meilleurs, ceux qui apportaient de l'argent, ont été
interrompus par la politique !!
Le bruit court que, quoi qu´il arrive, les frères ont toujours
de l´argent pour subsister. Facile comme excuse pour limiter une
éducation qu´eux seuls donnent gratuitement.
Je suis athée, Dieu merci (Pierre Desproges), mais ce que je les
ai vu faire ici tient du sacrifice à l´état pur.
Lorsque je pénètre dans les classes, avec la soeur,
supérieure, je pense, les enfants me chantent une chanson de
bienvenue, puis c´est l´heure du goûter. Ils regardent ce
gringo comme on profite d´un divertissement rare qui ne changera
pas le cours des choses.
En quittant les lieux, sous les signes de mains et les sourires,
Dona Rosa me montre les cabanes où vivent leurs familles.
Nous ne sommes qu´à 58 km de Salvador, et nous sommes déjà
dans l´"intérieur", avec tout ce que ce mot comporte
de souffrances et de pauvreté. Nous sommes loin des immeubles et
hôtels de luxe qui poussent sur le littoral nord de Salvador,
effaçant les favelas.
De l´aide, oui, mais quoi ? Comment ?
L´argent genéré par un cinéma de plein air ou une
bibliothèque itinérants sur le littoral nord ?
C´est une idée, vous pouvez peut-être m´aider à avancer ?
Vous l´avez compris, je suis resté.
Jeudi 13 Avril : Journal des journaux.
Un petit mot sur l´actualité brésilienne.
Après l´avant, le pendant, et l´après Canaval, le sujet le
plus brûlant fut la dénonciation de corruption du préfet de
Sao Paulo par sa femme, qui a tout déballé, et il y en a.
Ici, les paris vont bon train sur la durée de sa vie. Mon
sentiment : elle ne craint rien, son ex mari est noir.
Bref, ça a éclaboussé tout le pays, et donné des idées aux
sénateurs bahianais, qui se sont copieusement accusés, et
insultés. Etonnant, cette fois, ils n´en sont pas venus aux
mains.
Depuis, les dessous de table sont mis au grand jour, ça claque
les portes au nez des journalistes de la télé, un préfet fait
tabasser les journalistes d´un quotidien à Recife.
La presse écrite me semble faire son travail ici.
La télévision me semble plus discutable : on fait des fictions
pour traiter l´actualité, il existe une émission qui montre
les cas de violence et de vices, avec des images exagérement
grossies, ralenties, répétées, arrêtées.
Mais alors, on a affaire à du sensationnel !!!
Après un accident qui fit plus de vingt victimes à la suite
d´une collision entre un camion et un autocar, on fit, deux
jours après, une partie d´émission télévisée pour aider a
retrouver le corps d´une jeune prof, emmenée bizarrement dans
un hôpital, au lieu de la morgue, après avoir été déclarée
morte, et disparue depuis. On ne soupçonnait pas moins qu´un
réseau de trafiquants d´organes. Cela s´appelle supposer
qu´ils sont bien organisés ici !!! Non ?
Et puis la télé, c´est une télé pour blancs, où il n´y a
que des blancs pour tous les sujets qui traitent de
l´administration de ce pays.
On apprend aussi qu´à Salvador, à l´approche du 500tenaire du
Brésil, on a démoli un monument édifié par les indiens, avec
moulte protection de la police militaire... on y voit comment des
policiers tabassent les suspects (ou non) et tirent sans raison
sur une voiture qui passe, comment on abat avec x coups de feu,
à travers les grilles des cages, des lions et des lionnes, à la
suite d´un accident sur un enfant, dans un cirque, à Recife...
comment démissionne le ministre de la justice, en désaccord
avec une action anti-drogue, menée à la frontière colombienne
(il a dû s'attaquer aux sources de revenu de certains de ses
confrères)... comment on apprend aux enfants, les danses et
chants du prochain carnaval. Ils font des "répètes"
collectives, à l´ombre des arbres... comment on se vante de
l´augmentation du salaire minimum, passé à 600 balles
!!!...comment on fait une descente dans une favela à Rio, pour
débusquer les petits malins, qui, déguisés en policiers, ont
soulagé de leurs dinheros et autres commercialisables, les
occupants des véhicules qu´ils arrêtaient à un barrage, dans
une rue, en centre ville... comment on raconte, avec la novela
Terra Nostra, la naissance du Brésil. Ils changent les costumes
et les accessoires, et on est en plein dedans, 500 ans après.
Le Brésil est un pays en devenir avec des attouts et des
richesses énormes. Il manque une chose : le respect de l´autre.
Ils ont tous des raisons d´en manquer : les indiens et les noirs
pour tout ce qu´on leur en fait baver, les blancs parce que ça
fait partie de leur façon de faire.
On annonce des surfacturations à cinq fois le prix de la
prestation (451% d´avenant sur le budget initial d´une
construction routière !!! Ca jase !!).
Ne riez pas, on a les mêmes en France.
Tout de même, ici, ce ne sont pas des couleuvres que l´on fait
avaler, dans les shows télévisés des partis politiques,
pendant une ou deux minutes, interrompant la novela
préférée... ce sont des boas !!!
On voit un tueur d´enfants dans sa cage de prison, sous tous les
plans, jusqu´à l´expression de ses pupilles... fascinant !
On voit des spots du ministère de l´éducation, apprenant
qu´en mettant une graine, dans un peu de terre entourée de
plastique, il pouvait en sortir une plante !!! Fascinant, je vous
dis.
Hein ? Si, ils disent d´arroser.
On voit du foot, des pubs pour l´Antartica, baromètre d´une
journée de beaucoup de consommateurs...
Bon, mais nous, on a bien laissé repartir Pinochet !!!
Le Brésil est un pays FAN TAS TI QUE, mais il est aux
Brésiliens, et pour aller à sa rencontre ....
Une personne sensée, brésilienne, pauliste de surcroît, me
faisait remarquer que les gens ne font pas d´effort quand on
veut leur apporter de l´aide..., imaginez !
C´est qu´ils n´ont plus trop confiance, et je les comprends :
A force de se faire enculer, on finit par se demander si on
n´est pas pédé, et on se méfie. (J´aurais du écrire : on
surveille ses arrières).
Amis poètes, passionnés d´actualité, je retourne à ma source
d´infos...
Ah, une dernière chose, je ne pourrais jamais vivre en
permanence au Brésil : la nuit y tombe très tôt. (5h et demie,
6 h), et après, la nuit, pour un gringo comme moi, il faut
serrer des fesses si on veut se faire un tour en ville. (Comprend
toutes les sources de dangers existants).
Et puis, moi, j´aime la nuit et, heureusement, le poisson aussi
(bis).
Dimanche 16 Avril : Puis il y eut ce samedi de pluie...
... La déception d'un brésilien, venu chercher un gringo qui se
déballonne, pour aller chercher les "meninas" sur des
plages plus sauvages : la pluie, "cuidado", lui
avait-on dit la veille, et puis les deux cents reals qu'il
demandait...
Les sourires des locaux, à qui la fraîcheur semble faire
oublier le rictus réservé aux touristes, moins nombreux, qui
eux, par contre, font la gueule...
Un italien qui fait le pitre devant son restaurant, amusant son
personnel...
Les jeunes filles en tenues légères, allongées sur le muret,
à l'abri des toits des terrasses de leur maison...
Deux allemands qui râlent après une voiture qui les
éclabousse...
Un jeune garçon en maillot de bain qui danse sous la pluie, au
rythme d'un air qu'il est le seul à entendre...
Les conversations qui deviennent plus intimes, des confidences
qui s'échangent...
Il y a toujours le regard de ceux qui se demandent ce que je fous
encore ici...
Une femme, un seau à la main, qui marche pieds nus dans les
flaques rouges...
Les deux marchands de Beu qui passent. Ces deux là, pas un flic
français ne les laisse passer sans demander leurs papiers...
La nouvelle chanson sur Pria du Forte, à tue-tête. Paraît que
c'est la chanson d'un local...
Les sourires qui sont encore plus délicieux, quand ils sont
humides... et qui donnent encore plus envie d'être accepté...
Un frimeur qui épate sa petite amie en passant à fond dans les
flaques, avec son ford, sans se préoccuper de l'eau qu'il pousse
vers les maisons. Un trou, des centaines de litres d'eau qui
montent vers le ciel, retombent sur le capot, et noient le
moteur. Les gamins se précipitent en riant, sentant les
dinheros, poussent... et l'homme cherche désespérement de la
monnaie, en demande au bar d'en face, qui n'en trouve que
lorsqu'il commande une bière (classique). Pendant qu'il la boit
à grandes gorgées, les commentaires vont bon train autour de sa
copine, restée de marbre, dans la voiture... En ce samedi de
pluie, premier jour de pluie continue, j'ai vu des choses
nouvelles dans les comportements...
Il y a quelque chose de bon pour moi, ici, mais je le cherche
toujours.
Samedi 29 Avril : Les indiens dans la ville
Le Brésil vient de fêter ses 500 ans. Cette commémoration,
annoncée comme un carnaval bis, ne semblait pas intéresser de
la même facon toute la population.
En tant que touriste de passage, je me devais d'assister aux
défilés et autres spectacles organisés en cette occasion. Je
ne l'ai pas fait, craignant les manifestations de ceux que 500
ans de politique colonialiste ont laissés dans la misère.
J'avais vu juste. Pour décrire l'ambiance, j'ai choisi quelques
titres du journal "A Tarde", seul journal vendu dans la
supérette ou je fais mes courses.
18/04 Un supplément titre : "Brésil, ethnie unique au
monde."
"Les indiens furent les premiers habitants."
"Le blanc fut toujours considéré comme la classe dominante
du pays"
"La lutte pour la possession des terres continue"
"Les noirs furent les plus exploités par la
colonisation"
"... 5 millions en 1500..." (environ 160 aujourd'hui)
"Les indiens sont toujours victimes de discriminations de
toutes sortes."
"Le mouvement des travailleurs sans terre (MST), proteste
dans tout le Brésil." Photo : Protestants défilant sous la
banderolle : "Porto Seguro : 500 ans de bienvenue" !
"Nau Capitania (répliques des premières caravelles), part
demain pour Porto Seguro."
"La marche des indiens quitte Salvador."
"Les Sans Terre rappellent les massacres."
"Le ministère ne veut pas utiliser la force."
23/04
"Violence pendant la commémoration des 500 années."
"Le président admet que les protestations sont
légitimes."
" 61% des blancs brésiliens ont du sang indien ou
noir."
27/04
"L'église demande pardon aux indiens et indigènes."
"...Ils n'empêcheront pas notre résistance..."
"Les armateurs pointent les erreurs du projet."
"...Le projet, élaboré par le francais Hermès Schlmosff
(!), fit naufrage pour raisons techniques..."
(Investissement par le gouvernement fédéral pour la fabrication
de la Nau Capitania : 4 millions de reals environ 16 millions de
FF.Ce sont ceux-là qui font tout le mal de ce pays. Ca, c'est
moi qui le dis).
Il y a aussi :
"Le gouvernement manoeuvre et reporte le vote du salaire
minimum..."
De Gaulle aurait dit " Le Brésil est le pays du futur, et
il le restera"
Ah, la "Selecao" a gagné sans convaincre, 3-2 devant
l'Equateur.
Bon, il y a de l'eau dans les rues de Praia du Forte. Paraît que
aménager les rues serait trop pratique, et ferait de l'ombre aux
recettes du ghetto de luxe. (Ca, ce sont les mauvaises langues
qui le disent)
Vu ce que je pense de certains, et ce que les autres pensent des
gens comme moi, vous vous demandez ce que je fais là.
Moi aussi.
C'est pour cela que j'ai décidé de rester jusqu'au 24 Mai.
Mardi 8 mai : De la chance.
Tiens, mais c´est jour férié en France !
"Saudade" est un mot brésilien dont on dit qu´il n´a
de traduction dans aucune autre langue. Il signifie vague à
l´âme, nostalgie...
Le poète a dit : "La saudade est une chose bien rangée
dans l´armoire de la chambre du fils disparu, ou une douleur
dans le bras qu´on a perdu.
Ca va mieux ?
J´ai la saudade de mon piano. A les regarder écouter la
musique, à les écouter en jouer, jusqu´à choisir le style qui
me plaît sur le moment :
classique, jazz, forro, samba, salsa cubaine, mandoline à
l´italienne, jouée à la perfection par un pêcheur,
accordéon, guitare, percussions, tambours, tambourins, berimbau,
casseroles, montants de portes, capots de voiture, livres de
classe... les chants et les sifflets dans les rues, en marchant,
ou devant une lanchonete... les tubes des années 60, 70, 80...
Lennon, "Imagine"..., la musique populaire brésilienne
dont je commence à retenir les airs qui m´entrent par les
veines... bref, j´ai des fourmis dans les doigts. (Heureusement
que je n'ai pas parlé des petits culs qui avancent en décrivant
des cercles).
Je m´en doutais un peu, alors, pour pouvoir faire un peu de
bruit moi aussi, j´ai amené mon harmonica.
Et voilà. Voilà qu´avec le temps, je maîtrise de mieux en
mieux ce petit instrument, et je suis encouragé par mes
progrès.
Donc, je m´entraîne, tous les soirs, dans un coin reculé de la
plage, pour ne pas déranger.
Ce soir, un chien, un croisement de boxer avec le train de 7
heures, se plante devant moi et aboie.
J´arrête, le temps qu´il s´éloigne avec son maître. Il se
couche. Je recommence, lui aussi. Je regarde derrière moi et ne
vois personne sous les cocotiers. Je lui demande s´il n´aime
pas ma musique, et, curieusement, il semble mieux comprendre
quand je m´amuse à lui dire en portugais !!
Je reprends, et là, il ne dit plus rien.
Il fait comme moi, il regarde les deux bateaux à l´horizon, les
récifs, que la marée descendante découvre lentement, les
copines, serveuses dans le restaurant du francais, qui font
trempette un peu plus loin. Alors, le cabot se lève et se met à
hurler, l´enfoiré.
J´éclate de rire, lui parle, il s´arrête. Puis, il part jouer
avec un autre, tenu en laisse par un promeneur, qui se le tape
sur toute la plage, en regardant dans ma direction, attendant que
je rappelle "mon" chien.
Des surfeurs me saluent en rentrant.
Soudain, "mon chien" déboule de derrière, poursuivi
par un nouveau confrère.
Celui ci est tenu en laisse par un bout de gamin dont les jambes
ne sont pas assez longues, qui s´étale de tout son long et se
fait traîner sur deux mètres.
Le chien fait un peu de rodéo avec son pote, et vient
s´étendre lourdement entre mes jambes, peinard, me recouvrant
de sable. Le gamin me demande si c´est le mien, je dis non,
j´explique,... et le chien a l´air heureux d´écouter ma
musique à trente cm de ses oreilles...
Une jeune femme passe, silhouette, déjà, dans le crépuscule...
le gamin me salue et embarque les deux chiens... Puis, sous le
clair de lune, je rentre par le port, où des ombres se baignent,
se promènent, où des pêcheurs travaillent à la lueur d´une
lanterne dans un bateau accosté.
Un autre chien vient me renifler alors que je suis assis, et sa
maîtresse, en sortant de l´eau, lui dit qu´il est l´heure de
rentrer.
J´en fais autant, pour vous écrire, avant d´aller faire un
tour au bar des pêcheurs, où on parle un peu plus vrai, où on
me dit qu´on n´aime pas les personnes comme moi, où les filles
du musicien dansent la samba dans la ruelle, où on m´a invité
pour la première fois à pêcher en mer, en vrai...
Je vous assure que ce joueur de mandoline mériterait de faire un
enregistrement. C´est le régal des bahianais qui viennent en
week-end ici.
Un soir, je sens que je vais jouer avec lui.
Vous comprenez pourquoi je suis resté plus longtemps ?
Si oui, vous avez de la chance.
Mais, de la chance, il en faut toujours un peu, suffit de la
provoquer.
Permettez que je provoque.
Jeudi 18 mai : Réponses
Je suis sans doute resté au Brésil pour flâner 20 jours de
plus sur les plages désertes.
Je suis sans doute resté au Brésil pour parfaire mon portugais,
qui ressemble désormais à quelque chose, pour y trouver la fin
de mon roman, ou pour recevoir des saluts plus sincères, pour
qu'on vienne me parler et me dire de me taire, pour mieux me
connaître à travers ceux qui me découvrent, pour voir
Francisca et sa fille dans mon hamac, avec le chat de celui qui
me soigna le pied, gardien de la maison que je loue, pour me
délecter de sa peau de soie et de son sourire triste, pour que
le Brésil me rentre un peu plus dans les veines avec ses
mystères, ses craintes, ses envies, ses souffrances, sa musique,
sa honte, sa violence, sa douceur, ses différences, ses espoirs,
ses déceptions, sa vérité sur l'homme...
... C'est sans doute pour tout cela que j'étais venu... Le
chemin parcouru a été différent de celui qui était
programmé, c'est tout...
... et c'est bon.