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La planète des femmes jaunes
I J’avais très peur.
Blotti contre la poitrine de ma mère, j’entendais les cris et les hurlements à quelques mètres de là. Nous étions cachés derrière des rochers recouverts de mousse. Ma mère avait l’habitude de m’emmener sur son dos dans la forêt pour ramasser le bois, cueillir les fruits ou chercher de l’eau. L'attaque fut soudaine. Dès les premiers sifflements de flêches, elle me bascula sur sa poitrine et s'enfuit en criant dans la forêt. Toutes les femmes en firent autant, et les hommes restèrent, pour faire face. Elle courait, courait, et j’avais l’impression qu’on n’avançait pas. De temps en temps une branche fouettait mon visage. Il y avait de la brume. Le bruit sourd des coups portés se mélangeait à celui des brindilles écrasées sous les pieds. Devant, au bout de la course, c'était le village, la sécurité. Derrière, on entendait l'éclatement des têtes sous les coups de massue, les cris de folie, sans savoir à quel camp ils appartenaient. Mon peuple vivait sur les bords d'un cours d'eau qui descendait joyeusement des sommets alentours. Notre vie était simple, faite de cueillette, de chasse et de pêche. Le torrent était riche en poisson, surtout sur notre berge. De l'autre côté, un clan enviait cette richesse, mais disposait d'un terrain dont le sol contenait un matériau brillant qu'on ne possédait pas. Les voisins se servaient de cette matière pour fabriquer des objets dont ils paraient leurs femmes, ce qui les rendaient plus belles que les nôtres qui trépignaient de jalousie. La conjonction de ces deux différences fut la source de nombreux conflits, qui laissèrent s'installer, au fil du temps, une haine profonde des uns envers les autres. Les guerres étaient continuelles. Batailles rangées qui duraient des jours entiers, des mois, des années. Chaque attaque apportant un peu d'expérience, les survivants se voyaient ainsi mieux préparés, aguerris. Ce fut mon cas. Un jour, assis au pied de l'arbre sacré dont les feuilles, ou les racines, en tous les cas l’âme, recevaient les conseils des ancêtres, on commenta un fait familier depuis longtemps : la perte des combattants, morts noyés en traversant les eaux dangereuses du torrent pour envahir l'autre rive, ou lors des retraites, vainqueurs ou vaincus. Cette constatation était insupportable. Autant on pouvait admettre que les proches les plus valeureux meurent frappés par un gourdin, ou transpercés par une lance, prolongée d'un éclat d'os soigneusement aiguisé, autant notre peuple était accablé lorsque l'un des nôtres coulait, épuisé, dans les remous des eaux. Pour les premiers, les sages organisaient des funérailles somptueuses, avec des offrandes, des chants, des danses. Pour les seconds, ils étaient plus discrets, mais leur peine était à son comble. Ils évoquaient la malchance, le destin, et ces disparitions semblaient injustes. Les anciens décidèrent d'utiliser les services d'un cousin, qu'ils avaient jeté hors du village, pour avoir entretenu une relation avec une fille de la tribu de la rive opposée. Ils lui demandèrent de mandater sa femme pour espionner ses frères, jusqu'à ce qu'elle sache s'ils ne ressentaient pas, eux-aussi, cette injustice. Ils avaient raison : les voisins et néanmoins ennemis, étaient arrivés au mêmes constatations. Ils avaient cependant pris de l'avance dans leur préparation, en enseignant la nage à ceux qui étaient en âge de se battre. Mais la rumeur courait également chez eux que la construction d'un pont économiserait bon nombre de vies pendant les combats, et serait très profitable aux échanges entre les deux villages après la victoire, puisque, eux-aussi, malheureux hasard, envisageaient de gagner. Il y eut donc une trève, et la construction d'un pont commença. Les tractations furent fastidieuses et fatigantes pour savoir qui ferait quoi, et comment, , mais elles eurent comme avantage indiscutable la prolongation de la durée de la paix. Et même si ce fut une belle occasion de montrer un savant mélange d'honneur, de supériorité, de goût pour le pouvoir, de ruse, de malhonnêté, de rancunes, de trahisons ou d'ententes intéressées, au moins, pour la première fois, les hommes du village n'étaient plus contraints de monter la garde, ni de rester mobilisés pour prévenir les attaques de l'adversaire ou pour organiser les raids. La prise de conscience du bien vivre en temps de paix avait l'avantage d'être partagée par l'adversaire, et laissa dans les deux camps les mêmes doutes concernant le bien-fondé des batailles. Les femmes pouvaient s'aventurer plus loin dans la forêt pour effectuer leurs cueillettes seules, ou avec leurs enfants. Les hommes prenaient le temps d'aménager leurs huttes, ou leurs cavernes. Les familles se retrouvaient autour des feux en toute sécurité, goûtant des plaisirs oubliés, réalisant par là combien ils étaient importants pour leur équilibre dans leur condition d'être humain. Pour les deux tribus, cette période laissa un goût nostalgique auquel on fit souvent référence lorsque les conflits reprirent. Hé oui, ils reprirent. Une leçon bien apprise, mais vite oubliée, n'est pas profitable. Certes, il n'y avait plus la même motivation pour aller se battre contre un ennemi plus proche avec lequel, suprême déchirement, on avait créé des liens, le temps d'une pause sans haine ni douleur, avec même, parfois, des sentiments d'amour réciproque. Les partisans de la guerre totale commençèrent d'utiliser des méthodes plus radicales, ayant pour but de rendre insuffisante toute tentative de pardon. Il s'agissait la plupart du temps d'hommes et de femmes désireux de se venger d'une action dans laquelle ils avaient souffert dans leur chair ou dans la perte d'un proche. Ils ne pouvaient admettre s’être battu pour finalement vivre en paix avec leur ennemi. Evidemment, il y avait là de quoi oublier de considérer l'avenir de leurs descendants, de quoi propager une culture de haine, aussi. De part et d'autre du torrent, furent menées des opérations punitives, visant les femmes, les enfants et les vieillards, et non plus seulement les hommes armés, seuls investis jusqu'alors du droit de mourir au combat. Les conflits entre les deux tribus cessèrent définitivement le jour où elles trouvèrent un motif indiscutable pour s'associer : un étranger venu d'on ne sait où, traversa notre territoire. Personne n'imaginait qu'il puisse exister un être aussi laid, presque sans poils, vêtu de peaux de bêtes inconnues, détenteur d'armes nouvelles bigrement efficaces, qui envoyaient les flêches à deux ou trois lancers de crachat de plus que celles connues à ce jour, vociférant des sons qu'il devait accompagner de gestes pour aider à se faire comprendre. Il venait de ces contrées que certains étaient partis découvrir, un jour, sans jamais revenir. Ainsi, les sages répétaient-ils inlassablement, que ces destinations étaient celles des hommes qui désiraient abandonner leurs familles, plongeant ainsi les éventuels aventuriers devant un choix manichéen. Ils oubliaient bien sûr que s’ils vivaient là, c’était parce que leurs ancêtres avaient fait un long voyage. L'envie d'en savoir plus sur ses origines et son mode de vie fut plus forte que celle de le faire passer de vie à trépas. Devant cette énigme, les voisins-ennemis tinrent le même raisonnement, et affichèrent clairement leur besoin de faire une nouvelle pause pour s'associer. Quelles étaient donc les conditions de vie qui régissaient cet être venu de nulle part ? Il partagea notre quotidien, échangea quelques techniques de fabrication d'armes ou de bijoux, enseigna la science du dessin et l'utilisation des couleurs. Puis, un matin, il quitta la vallée, discrètement. Pas assez toutefois pour échapper à la surveillance des gardes que chacune des deux tribus avaient désignés. Mon père fit partie de ceux qui suivirent cet étranger, et raconta son voyage au retour. Pendant de longues journées, ils marchèrent dans des contrées hostiles, et gravirent une montagne au sommet de laquelle ils souffrirent du froid, découvrant un nouveau matériau, la neige, capable en fondant de leur fournir l'eau dont ils avaient besoin, mais aussi de brûler leurs pieds et leurs yeux. De l'autre coté de cette barrière de terre, que seuls les esprits avaient pu édifier, ils firent une découverte déterminante pour l'avenir de notre communauté : des êtres de la même nature que celui qui nous avait visité vivaient à l'abri d'une autre vallée. Pour la seconde fois depuis la mise au point des détails techniques de la construction du pont, au-dessus du torrent, les chefs des deux tribus se réunirent avec leurs conseillers, pour élaborer une stratégie visant à espionner ces nouveaux voisins. Ainsi, on ne tarda pas à savoir que leur sol disposait, lui aussi, de richesses inconnues, et qu'ils utilisaient des techniques nouvelles, leur permettant entre autre d'envoyer des projectiles à des distances encore plus importantes, avec, suprême délicatesse, la possibilité de les enflammer. Malheureusement, un groupe d'observateurs fut repéré, attaqué et anéanti. Ce fut le début d'un nouveau conflit. Les voisins n'étaient plus seulement des alliés, mais étaient devenus des frères. Ils pleuraient les mêmes morts lorsque les combattants revenaient de cette contrée, de l'autre coté de la montagne. Il fallut alors organiser une protection, puisque, depuis sa lointaine base, l'ennemi venait lui aussi attaquer par surprise, même la nuit, ce à quoi personne n'était habitué. Peut-être leurs dieux n'avaient-ils pas besoin de se reposer après le coucher du soleil... Ce fut encore une période bien mouvementée, empreinte de peurs, de chagrins, de souffrance, d'incertitude. Le comble des malheurs était la disparition accidentelle des proches sous des avalanches, ou dans de profondes crevasses de glace, d'où ils ne réapparaissaient jamais, morts sans avoir combattu. Rien de pire pour de valeureux soldats. Les adversaires souffraient aussi de cette constatation, et ils le firent savoir par un prisonnier. A cette occasion, on découvrit qu'il vivait en fait en toute liberté. Simplement, était-il tombé amoureux d'une de leurs femmes, et ils l'avaient accepté, respectant les sentiments que leur soeur ressentait pour lui. Il faut avouer que si tout le monde s'accordait pour dire que les hommes de cette autre contrée étaient laids et ne ressemblaient à rien, il n'en était pas de même pour leurs femmes, que chacun s'accordait à trouver belles, leur attribuant un charme dont nos mères et nos soeurs étaient, selon nous, dépourvues. Une première réunion fut organisée entre les chefs des deux communautés. Il fut question de savoir comment regrouper nos forces et notre savoir-faire, pour percer un tunnel dans une partie de la montagne, qui permettrait d'aller sur l'autre versant sans avoir à franchir les sommets enneigés et dangereux. Des deux cotés tout le monde souhaitait que ce projet aboutisse. Déjà, avant que les travaux ne commencent effectivement, il ne fut plus question d'attaques, et la vie redevint ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : les mères enseignaient la préparation de la nourriture à leurs filles, les pères apprenaient à leurs fils à chasser et à pêcher, les amoureux pouvaient se retrouver sans danger dans leurs cachettes éloignées du village, on construisait des maisons, préparait des fêtes... Ces travaux durèrent longtemps, et les deux communautés, de part et d'autre de cette immense barrière naturelle, commencèrent d'entretenir des liens plus étroits. Des naissances eurent lieu, des échanges se mirent en place, des transports furent organisés, une vie nouvelle commença pour ceux qui s'ouvraient au monde extérieur. Lorsque les travaux furent terminés, la menace de la reprise des combats se fit pressante. Elle était alimentée par ceux qui, dans les deux camps avaient fourbi des armes et avaient bien l’intention de les vendre. Stratégiquement, les spécialistes demeuraient perplexes quant à la manière de franchir le col par le nouveau passage. Il était évident qu’une poignée d’hommes placée à l’entrée ou à la sortie du tunnel, pouvait tenir tête à une armée entière et l’empêcher de passer. Plusieurs solutions furent étudiées : creuser un autre couloir afin que chaque camp dispose du sien, mais le problème restait entier, ou former des groupes de combattants spécialisés formés pour passer par les cîmes afin d’empêcher l’ennemi de protéger l’entrée sur son territoire. Les discussions allaient bon train de chaque coté de la montagne. Les uns insistaient sur la manne que représenterait la possession des richesses voisines, à condition de consommer les armes dernier modèle qu’ils avaient mises au point, les autres insistaient sur le confort qu’apporterait la commercialisation des produits de leur terre en les troquant contre les productions de leurs voisins. Quant aux femmes, elles travaillaient sur l’oreiller auprès des plus belliqueux pour prêcher la paix. Jusqu'au jour où l'innatendu se produisit. II
La cité voisine, de l'autre coté de la montagne, se
situait au bout de la terre, au bord d'une étendue d'eau immense.. Mon père et
ma mère avaient décidé depuis quelque temps d'habiter cette nouvelle contrée,
où il était possible de manger d'excellents poissons qu'ils apprirent à pêcher
dans cette eau au goût salée.Toute la famille était sur la plage, moi, mes parents, mes deux frères et mes trois soeurs, lorsqu’on vit arriver des monstres à l'horizon. La nouvelle se répandit jusque dans le petit village, de l'autre coté de la montagne, et toute la population se regroupa sur la berge, pour observer, dans un premier temps. Ensuite, les chefs demandèrent aux femmes de partir avec les enfants et les vieillards, pour se mettre à l'abri dans la montagne, là où le passage avait été construit. Ils craignaient ce qu'ils voyaient s'approcher, et ils avaient raison, car ce qu'ils prenaient pour des animaux affamés sortis des eaux, étaient de simples constructions flottantes, en bois, dirigée par des hommes, comme nous . _ Lorsque vous dites qu'ils avaient raison, vous voulez dire qu'il aurait mieux valu que ce fut des animaux, plutôt que d'autres hommes ? Concentré pour se souvenir des évènements de sa jeunesse qu’il raconte, Gabriel sursaute lorsque « la voix » l’interpelle. _ Bien sûr, oui, la suite nous le montre, et vous la connaissez. _ Sachez que nous ne connaissons que ce que vous nous racontez. _ Mais vous savez que je ne me trompe pas ! _ Ce que nous savons, c'est que cent pour cent de ceux qui se trompent, croient avoir raison. Gabriel fait la moue et secoue la tête. Il est agacé lorsque la voix lui assène ce genre de phrase indiscutable. La voix en question est indéfinissable. Impossible de savoir s'il s'agit de celle d'un homme ou d'une femme. Elle envahit la pièce et le cerveau de Gabriel. Lorsqu'elle se manifeste, il a le sentiment qu'elle le touche, qu'elle éveille toutes ses facultés de réponse, quel que soit le sujet. Elle lui chuchote des mots qui hurlent. Il savait que sa démarche l'amènerait à ce genre d'entretien, avec un ordinateur, mais celui-là semble avoir reçu une programmation spéciale. D'abord par le fond, en martelant des phrases toutes faites, et en posant des questions précises sur des événements anodins. Et par la forme, avec un son à la fois réprobateur ou charmeur, amical ou agressif. Ce savant mélange, Gabriel essaie de l'analyser. La réussite de sa démarche dépend en effet de sa faculté à comprendre ce que la machine a envie d'entendre, pour mieux la séduire. Tout irait mieux si elle ne savait pas détecter le mensonge. Depuis le temps que Gabriel est confronté à cette technique, il n'a plus grand chose a raconter sur son passé. Tout est déjà enregistré : les grands évènements de sa vie, ses douleurs, ses joies, tout. A chaque fois qu'il a été nécessaire d'obtenir le moindre certificat administratif, il a enregistré le contenu de son existence dans un ordinateur officiel. La machine sait donc tout sauf les détails et, cette fois, elle semble s'y intéresser. Gabriel n'apprécie pas de devoir tout raconter, depuis le commencement, conscient du temps que cela va prendre, et lui faire perdre. _ C'est tout pour aujourd'hui. A demain, neuf heures. Gabriel se lève, dépose le gilet-détecteur d’émotions dans un tiroir qui se ferme automatiquement, doucement, en silence. Les portes de la salle s'ouvrent et se referment derrière lui. Gabriel emprunte un long couloir. Une porte de la salle d'attente s'ouvre, et il croise l'homme convoqué pour prendre sa place. Dans l'allée principale, il s'assoit sur un siège moelleux, dont il programme la destination afin qu'il le conduise à sa chambre, glissant délicatement sur son coussin d'air. Gabriel se sent prisonnier. Aucune vue sur l'extérieur n'est possible dans ce complexe administratif. Il plaint ceux qui travaillent ici, ils méritent une récompense pour accepter de vivre ainsi enfermés. Mais, après tout, peut-être que personne ne vit ni ne travaille ici. Peut-être est-ce seulement un ordinateur qui gère ce lieu. De retour dans sa chambre, il se laisse tomber sur le lit, jetant un oeil critique sur la froideur de la décoration de l'endroit où il est condamné à attendre. Lorsqu'il pense à tout ce qui lui reste à raconter pour obtenir son autorisation, les jours que cela va prendre, auxquels il faut ajouter la durée du voyage, il reçoit un coup dans l'estomac. Aujourd'hui, la communication téléphonique avec Angélique est courte et empreinte de tristesse. Gabriel explique son inquiétude quant à la durée des formalités à remplir, vue la méthode de l'ordinateur à vouloir revisiter sa vie, depuis ses premières années, aussi loin que sa mémoire peut retrouver des images. Angélique lui répéte plusieurs fois qu'il n'aurait pas dû partir, même s'il avait été dans ce cas déclaré hors-la-loi, personne ne serait venu l'arrêter, et il n'aurait pas été renvoyé. Mais Gabriel ne veut pas vivre caché, son avenir est près d'elle, au grand jour, profitant du présent comme cela fut le cas pendant les mois qu'ils ont déjà partagés. Le bruit de quelques baisers ponctuent leur conversation, et Gabriel s'étend sur le lit, laissant l'écho de la voix d'Angélique envahir son corps, jusqu'à ce que le sommeil l'emporte vers des rêves où il aura le bonheur de toucher le visage de celle qu'il aime. A l'heure fixée, Gabriel pénètre à nouveau dans la salle de l'entretien, s'installe dans le fauteuil, enfile le gilet qui s'offre automatiquement à lui, et attend que la voix le questionne. Après quelques minutes de silence, il perd patience. _ Je suis là, j'attends vos questions. _ A la fin de notre précédent entretien, nous avons cru comprendre que vous vous méfiez des hommes. Tous les hommes ? Gabriel flaire un piège, il doit être prudent. _ Depuis ma naissance, je n'ai jamais cessé de les voir se disputer des territoires, des richesses, toutes sortes de valeurs qu'ils ont abandonnées depuis. Alors, j'ai grandi en me méfiant d'eux. Les animaux, on connait plus ou moins leurs limites. Les hommes non. On croit au début qu'ils ont une supériorité, un atout, une faculté de réflexion que les animaux n'ont pas. On a tendance à leur faire confiance, on croit mieux les comprendre. Puis on se rend compte qu'ils sont commandés par les instincts les plus primitifs. On s’attend à ce qu’un animal trahisse un jour ou l’autre. Quand cela se produit, personne n'est surpris. Tandis que l'homme déçoit à chacune de ses trahisons. _ Avez-vous déjà trahi ? Gabriel est sur ses gardes. Cet ordinateur joue avec sa sincérité. Il sent qu'il va se perdre dans des explications, des aveux, des analyses, autant de choses qui vont prendre du temps, sans qu'il soit sûr d'être bien compris. Il a toujours éprouvé le besoin de couper les cheveux en quatre, sans savoir exactement d'où lui venait cette mauvaise habitude. Sans doute, devrait-il chercher dans les mystères de son bagage génétique. Bien sûr qu'il a trahi, mais quel exemple va-t-il choisir pour se justifier, parmi les promesses non tenues, les mensonges par omission ?... _ Oui. _ Continuez de nous raconter votre jeunesse. Ouf ! Ca a marché. Il n'a pas besoin de se perdre dans des anecdotes douteuses qui pourraient jouer en sa défaveur. Il raconte comment il savait déjà courir sur les bords des ruisseaux, échapper à la surveillance des maîtres qui dirigeaient désormais les siens, depuis qu’ils avaient débarqué sur la plage. Parmi ceux-ci, Gabriel distingua deux groupes distincts : un premier bien organisé, dont tous les membres portaient les mêmes vêtements, arborant des armes inconnues capables de tuer plusieurs personnes à la fois, et un second beaucoup plus démuni qui était au service du premier. Ce dernier groupe gagna de l’importance en contraignant les tribus locales à respecter les désirs, et plus tard les lois, des mieux armés. Les envahisseurs attribuèrent aussi de nombreuses faveurs aux autochtones qui acceptaient de coopérer. Ils devaient convaincre leurs frères qu’il était préférable pour eux de suivre les règles des nouveaux arrivants et qu’ils avaient tout à gagner à les protéger de ceux qui se rebelleraient contre ce qu’ils qualifiaient d’invasion. En même temps qu’arrivaient de nouvelles têtes, le vocabulaire s’enrichissait de nouveaux mots : envahisseur, colonisateur, collaborateur, agent de renseignement, milice, rebelle, terroriste, traitre, espion, police, armée... Malgré tout, le poête n’y trouvait pas son inspiration. Dans tous les cas de figure et sur tous les territoires, la constante de cette situation était la présence face à face d’un groupe de locaux et d’un groupe d’étrangers intéressés par leur terre. Depuis la nuit des temps, aussi loin que peut remonter notre mémoire collective, de la même façon que chez les animaux, le statut le plus difficile à défendre car le plus inaccepté, est celui d’être « étranger au territoire ». Les femmes qui accompagnaient les étrangers étaient de deux conditions bien distinctes : les distinguées qui passaient leur temps à soigner leur apparence, raconter leurs escapades extra-conjugales et les prouesses de leurs chérubins, pendant que leurs maris dirigeaient la colonie d’une main de fer ; les professionnelles du divertissement, chargées de satisfaire les troupes afin qu’elles supportent l’éloignement de leur terre natale. III
Pour
sortir du joug des envahisseurs, le père de Gabriel décida d’emmener sa famille
en Sumer, la terre dont on disait le plus grand bien. Le voyage fut long et
périlleux. Par chance, toute sa famille survécut.Il leur fallut traverser des régions hostiles, endosser le statut d’étranger indésirable, payer des droits de passages exhorbitants, pour arriver enfin à destination complètement dépouillés, à la merci des profiteurs. Ce pays était sous le contrôle de rois au pouvoir immense, se disant être en contact avec les dieux. Leurs connaissances étaient infinies : ils maîtrisaient les maladies et leurs remèdes, savaient reconnaître et lire des signes qui leur permettaient de garder des informations en mémoire et de communiquer entre eux, et ils enseignaient tout cela à des initiés. Gabriel n’était pas autorisé à assister aux cours, mais chaque discussion était pour lui l'occasion de s'enrichir. Il comprit comment ces peuples étaient organisés pour fabriquer la nourriture en cultivant la terre, ou en élevant des animaux destinés à produire la viande et le lait. Il apprit comment les hommes étaient employés pour extraire les minéraux du sol. Le savoir de ces rois, à cet endroit de la planète Terre était à la fois une chance et une contrainte pour les habitants. Une chance par les activités qu'ils créaient, permettant à tous ceux qui travaillaient pour eux d'avoir accès à des choses matérielles jusqu'alors inaccessibles : des chariots et des chevaux pour se déplacer, des maisons de pierre, une nourriture abondante. Une contrainte par les règlements draconiens qu'ils imposaient, laissant peu d'espace de liberté aux autochtones, qui, quelque soit le niveau de responsabilité qu'ils pouvaient atteindre, ne parvenaient jamais à jouir des mêmes avantages. Il fallait cependant veiller à se trouver dans le camp du plus fort, car ces rois et leurs peuples ne cessaient de se combattre au nom de leurs dieux pour occuper les territoires voisins et imposer leur mode de pensée. Gabriel parle d’un peuple à l’allure imposante et aux intentions guerrières, les Rephaim, qui avait la main mise sur le travail du fer, obligeant quiconque voulait se procurer des armes solides, à passer un marché avec eux. A l’époque, Gabriel se demanda comment des êtres qui avaient tant de capacités, de connaissances, de faculté d'analyse et d'organisation, pouvaient continuer de tout gâcher tant ils se montraient avides de pouvoir. Le problème venait effectivement de leurs dieux qui étaient les premiers à entretenir des conflits entre eux, se servant des hommes pour monter des armées, jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne l’emporte et soit considéré comme unique, régnant sur tous les habitants de la Terre, et pourquoi pas de l’univers. Ainsi, ils donnèrent définitivement le mauvais exemple de conduite à ceux qui les servaient : les hommes. Ils connaissaient tout des planètes et des étoiles, et les noms qu’ils leurs attribuèrent restèrent à jamais ceux qui sont utilisés aujourd’hui. Gabriel se passionna pour l'astronomie, et détaillait en cachette les dessins sur le positionnement des étoiles, et les noms qu'ils donnaient aux formes qu'elles dessinaient dans le ciel. Celle qui lui était la plus familière s'appelait la « Grande Ourse ». Il apprit que la planète tourne sur elle-même autour d’un axe qui lui aussi décrit un cercle dans le ciel et passe ainsi d’un signe à un autre, divisant ce cercle en douze partie qui durent chacune 2150 ans. Chaque arc porte le nom du signe traversé et lors du passage de celui du bélier à celui des poissons, les hommes décidèrent de remettre à zéro le compteur des années, il y a trois mille neuf ans. Ils nommèrent la durée totale du cercle « La grande année », d’une durée de 25765 années environ. Le dernier changement d’âge que Gabriel ait connu fut celui du passage de l’ère des poissons à celui du Verseau en l’an 2150. Tout ce que ces dieux et leurs rois avaient pu laisser de connaissances et d'anecdotes, fut respectueusement gravé sur des tablettes d'argile. Certaines subsistent dans des musées, témoignant d'une époque où la vie des hommes fut tracée pour des millénaires : faire la guerre au nom de leur dieu. Une loi était commune à tous les peuples que Gabriel rencontrait, au hasard des pays que son père faisait traverser à sa famille: celle du plus fort. Il commença de se passionner pour tout ce qui pouvait déplacer des objets dans le ciel. Son intuition était que la maîtrise de cette technique lui donnerait le pouvoir. Très vite, il comprit l'intérêt à inventer des engins capables d'envoyer des projectiles dans le camp adverse, tout en restant hors de portée de ceux de l’ennemi. La vie sur Terre était ainsi, et les conflits qui commençaient de part et d'autres d'un ruisseau, pour l'acquisition d'un terrain, continuaient entre vallées, entre régions, entre pays... La guerre devint une activité importante, qui générait du commerce, dans l'organisation nécessaire à lutter contre les pénuries qu'elle provoquait, la fabrication et l'acheminement des armes, le travail de reconstruction qu'elle engendrait. La phrase « Il faudrait une petite guerre pour que tout aille mieux », devint rapidement « Sans guerre, pas de commerce possible ». L'homme organisa sa survie et son ascendance sociale autour de ce qui provoquait sa propre destruction. Gabriel ne comprenait pas cette incohérence. Après la mort de son père, continuellement à la recherche de l'endroit idéal où vivre en paix, Gabriel arriva dans une magnifique région. A cette époque, le roi du pays, répondant au nom de Charlemagne, créa l'école. L'école de Gabriel fut d'abord celle de la survie : apprendre ce qui est bon à manger, à boire, comment et où se le procurer. Ce fut ensuite celle de la vie en société, vivre en communauté, partager, protéger. Gabriel sut très vite reconnaître le profiteur et l'honnête, le sincère et l'hypocrite, le flambeur et le besogneux. Quel bonheur pour lui de s'assoir chaque jour sur les troncs d'arbres disposés en carré, servant de bancs aux élèves chahuteurs. Il apprenait avec avidité ce qu'on lui enseignait, bien que, parfois, il constatait des différences avec les informations que les sumériens lui avaient fournies, sur la rotondité et la giration de la terre, par exemple. Mais il se taisait, craignant la colère des maîtres qui disaient connaître la vérité, allant jusqu'à traiter d'hérétiques les contestataires, et les condamner à mort. Pour ces malheureux, il était réservé un sort particulier, agrémenté de tortures, se terminant souvent dans un bûcher. Quiconque partageait les idées du condamné y réfléchissait à deux fois avant de les exprimer. C’était le but. En plus, en purifiant par le feu les éventuels effets de ces mauvais esprits, on satisfaisait le ou les dieux qui avaient pris soin de façonner une terre plate, ronde ou carrée avec un ciel prêt à tomber sur la tête des impies. Gabriel grandit ainsi avec l'habitude de remettre en question toutes les informations qu'il recevait, et sourit chaque fois qu’il entendit dire que les hommes originaires de la région qu’on appela Moyen Orient furent les premiers à maîtriser l’astronomie et les mathématiques. Son sens de l'observation et son esprit critique s'aiguisèrent au fil des années. _ Qu'avez-vous retenu de tout ce que vous avez appris au cours de vos années d'école et comment vous en êtes vous servi ? _ J'en ai gardé le goût d'apprendre, de ne pas s'arrêter à ce que l'autre dit en insistant, découvrir par moi-même, chercher la vérité, respecter celle de l'autre. J’ai appris que l’école ne commence ni ne s’arrête à la porte au dessus de laquelle est inscrit le mot. L’école c’est la famille, les amis, les médias, les livres, l’observation... La machine reste silencieuse. Il imagine le travail des microprocesseurs, des logiciels qui traitent sa réponse. Il s’agace d’être ainsi interrogé, tel un enfant qui attend un bon point à la fin de la bonne réponse. Alors il se laisse aller à livrer ses sentiments. _ Etre un bon élève, étudier et apprendre avec constance, ne mène pas forcément vers la bonne connaissance. Tout dépend du contenu. Il fut une époque où on enseigna à certains africains que leurs ancêtres s’appelaient « Gaulois », et aux enfants de ceux qui enseignèrent cette stupidité, que la colonisation fut facteur de progrès pour les pays occupés. Progrès ? Il suffit de voir le retard pris par la plupart d’entre eux, le nombre infime de natifs qui possédaient un niveau d’étude décent quand le colonisateur s’est retiré. L’école fut la plupart du temps au service des ambitions du pouvoir en place. Au service, ou victime de ces mêmes ambitions. Car s’il fut toujours reconnu qu’il faut diviser pour régner, couper le cordon de la connaissance est encore plus efficace. Un peuple qui sait commence à s’organiser. Quelque soit le type de société, les mouvements revendicatifs ont toujours vu les étudiants à leur tête. De toutes les formes de scolarité qui furent tentées par l’homme, la pire fut celle qui se mit au service de l’argent. « Nous serons les premiers sur le marché ! », criaient les élèves avant d’entrer en classe le matin. D’autres chantaient l’hymne national, certains priaient un dieu, ou remerciaient un président ou un roi bienfaiteur. Ils ne le remerciaient pas pour les bonnes conditions de vie qu’ils n’avaient d’ailleurs pas, mais tout simplement parce qu’on leur disait que sans lui, ce serait pire. On les orientait ainsi vers une éducation manipulée, intéressée, incomplète voire inexacte. Il fallait réussir à mettre l’éducation au service d’une société pour l’améliorer, l’humaniser et non pour en faire un outil de propagande ou de manipulation. Pour harmoniser tout cela à l’échelon de la planète, ce ne fut pas l’affaire d’un siècle. Déjà, il fallut attendre que tous les habitants de la Terre parlent la même langue et rélèguent au rang de seconde langue le dialecte de leur pays. Imaginez les grincements de dents et les manifestations que cela provoqua pendant des millénaires ! « Perdre notre langue, c’est perdre nos racines, notre identité ! » disaient ceux qui ne savaient déjà plus lire ni écrire la langue de leurs ancêtres de seulement cinq cents ans. _ Merci. À demain neuf heures. IV
Gabriel sursaute. Il n'a pas vu le temps s'écouler. L'heure est venue de retourner dans sa chambre. Sur le clavier du siège qui doit l'y conduire, il lit l'inscription « foyer », et presse le bouton. Le siège emprunte plusieurs couloirs, tapissés de photos de l'univers, de planètes connues ou inconnues de lui, de la Terre mère où il désire vivre jusqu'à la fin de son temps. Il pénétre dans une salle ronde, au plafond transparent, en forme de voûte, laissant apparaître un ciel semi-obscur, constellé d'étoiles. Photo où réalité, il n'en sait rien. Un homme, installé à une table, le salue et l'invite à s'assoir. Il lui indique comment se procurer une boisson, et lui offre. _ Je m’appelle Outro. Vous êtes venu chercher l'autorisation d’aller là-bas, vous aussi ? _ Oui, moi c’est Gabriel. C'est une photo, ou la vue réelle ? Demande-t-il en montrant le plafond. _ C'est la vue réelle, mais vous n'y verrez pas apparaître la Terre. Nous sommes sur ce qu'ils appellent en bas « la face cachée de la Lune ». Sans doute pour ne pas affecter les nostalgiques. Vous en êtes à combien d'entretiens ? _ Je vais commencer le troisième demain. _ Ah... Elles ne vous ont pas encore interrogé sur vos femmes ? _ Elles? Mes femmes ? _ Elles ne vous laisseront entrer que si elles considèrent que vous avez été honnête avec elles. Ce fut le cas, au cours de votre vie ? _ Ben... je pense, oui. _ Mon vieux, ce genre de réponse ne va pas les satisfaire. Il va vous falloir être plus convaincant, sinon, vous allez rester ici. Une femme vous attend là-bas ? _ Oui. _ Ah, alors ça, c'est une bonne chose ! Elle pourra toujours intercéder en votre faveur, si besoin est. Ce n'est pas mon cas. Je ne connais personne. Je veux simplement connaître la vie de cette planète telle qu'on me l'a décrite. _ Comment vous l'a-t-on décrite ? _ Un hâvre de paix, d'amour, de beauté, où les choses naturelles et les valeurs humaines ont la plus grande importance. Je peine à y croire tant il y a de différence avec Xeros, la planète d'où je viens. Là bas, les premiers colons ont voulu faire une copie conforme de la Terre. Ils ont réussi : tout le monde est en guerre contre tout le monde. _ On vous l'a bien décrite, mais il a fallu beaucoup de temps pour que cela devienne et demeure ainsi. _ C'est depuis que les femmes ont pris le pouvoir, c'est ça ? Racontez-moi. _ Ecoutez, je suis déjà en train de tout décortiquer devant un ordinateur qui analyse ce que je dis, je n'ai pas envie de continuer avec vous. Je viens ici pour me distraire, me reposer, oublier tous ces tracas administratifs qui m'empêchent de retourner sur la Terre maintenant. _ Je comprends, mais votre problème est vieux comme le monde : les règles qui gèrent les sociétés les plus libres, sont un frein à la liberté de chacun. Gabriel s'ennuie. Il se reprend à rêver de communautés où chacun fait comme il lui plaît, laissant les autres faire comme bon leur semble, dans un respect mutuel. Chaque fois qu'il a exprimé cette façon d'imaginer son monde, il s'est entendu dire « Il ne faut pas rêver ». Mais il continue d'y croire, car son chemin l'a conduit dans le pays d'Angélique, où la vie ressemble enfin à ce qu'il attend. Maintenant, il lui faut obtenir l'autorisation d'y retourner. _ Vous ne nous avez pas encore parlé de votre mère. _ Ma mère était malade, je l’aidais pour les tâches les plus difficiles. Elle souffrait souvent de maux de têtes, de reins, subissait de fréquentes chutes de tension. Mon père s'occupait d'elle, tant il en était amoureux. Je me suis souvent félicité des sentiments qui liaient mes parents : pas de scènes violentes, pas de fausses séparations... _ Vous avez assisté à des situations de ce genre, quand vous étiez enfant ? _ Oui, j'ai plusieurs fois vu des hommes trainer leur femme par les cheveux, pour aller la battre à la maison. J'ai été témoin de plusieurs lynchages de femmes qui avaient trompé leur mari, de l’hilarité de ceux qui brandissaient le drap ensanglanté de leur vierge. La femme qui trompait son mari était une trainée, sauf pour ceux dont elle était la maîtresse. Celles qui s’offraient le plaisir d’avoir plusieurs amants étaient des putains, les hommes qui couchaient avec plusieurs femmes étaient des séducteurs. J'ai connu les harems, la traite des blanches, les circuits de prostitution... Heureusement, tout cela a disparu sur Terre. Je me souviens des réunions que les voisines faisaient chez ma mère, avec l'accord de mon père, pour parler de leur problème de couple, et s'entraider, quand l'une d'entre elles souffrait. Ainsi, je peux dire que j'ai assisté à quelques unes des premières réunions féministes qui ont existées. Quand on sait ce que ce mouvement a réalisé depuis... _ Vous essayez de nous dire que vous défendez la cause féministe depuis le début ? Nous supposons que vous avez un nombre incalculable d'exemples à nous donner. Où étiez-vous à l'âge de l’adolescence ? _ J'étais toujours dans le même pays. Je changeais souvent d’endroit, fuyant l'envahisseur. Ce pays fut en effet très convoité, par toutes sortes de peuples, venus du sud, du nord, de l'est. A l’ouest, il y avait l’océan. Il fallut attendre de savoir naviguer avant d’emprunter cette voie pour découvrir d’autres territoires, ceux des hommes à la peau rouge. Défendre cette terre a donné une âme au peuple qui l'occupait. Lorsque les limites ont été définitivement acceptées par tous les voisins, il y a environ mille ans de cela, dans les années deux mille, les habitants ont commencé à constater les bienfaits du mariage des cultures qui occupaient son espace. A l'âge où mes amis jouaient encore aux billes avec des cailloux, je rendais des services aux soldats. Je leur procurais de quoi fumer, leur vendais du vin ou de la viande que mon père se débrouillait à trouver. Etre connu et entretenir l'amitié avec les hommes armés, a toujours été profitable. Entre chaque période de guerre, les policiers remplaçaient les militaires. Il était important d'en connaître, et d'être apprécié d'eux. Ils avaient les armes, les clés des prisons. Leurs chefs écrivaient les lois pour leur propre intérêt. Ils étaient donc les mieux placés pour profiter de ce système de passe-droit, d'avantages donnés à ceux qui aident les plus forts à le rester. _ Vous défendiez la cause féministe, mais vous encouragiez les ambitions guerrières des hommes, depuis votre jeune âge. _ La loi était ainsi faite : il fallait se battre pour obtenir ou garder quelque chose. Les hommes détenaient le pouvoir, il fallait suivre leur mode de pensée, ou subir. _ Subir quoi ? _ Se sentir exclu d'un système qui ne laisse pas de place à tout ce qui lui est étranger. _ C'est la défense de tout système pour sa survie. C'est pour cela que dans votre curriculum vitae, nous apprenons que vous avez été vendeur d'armes ? Gabriel se cale dans le fauteuil. « On y est ! », pense-t-il. _ Je vous ai parlé de mes premiers boulots, très jeune, avec mon père. Pour aider mes frères et soeurs quand mes parents sont décédés, j'ai continué d'entrenir des relations commerciales avec tous ceux qui avaient le droit de porter une arme. Cela m'a amené à travailler avec les plus grands : Atila, Alexandre le Grand, César, Napoléon, Ho Chi Min, Hitler, Bush, sauf Nyarcek, le dernier. _ Pourquoi vous êtes-vous arrêté avant ? _ J’ai compris que je servais la cause que je combattais. _ Vous avez mis du temps à comprendre. _ Du temps ?! Rien, j'ai compris tout de suite. Le temps que j'ai fait ça est une goutte d'eau dans mon existence. A la fin, je vendais tout ce qui volait, avait la capacité d'observer l'ennemi, et pouvait déclencher une attaque si besoin était. Ensuite, j'ai vendu tout ce qui volait et apportait des informations sur l'univers. C'était peu avant la disparition des noirs sur Terre. Il n'y avait déjà plus de rouges depuis longtemps. _ Ou étiez-vous à la disparition des rouges ? _ Je travaillais pour le général Coster. Pour réussir dans mon métier, il me fallait connaître tout de ce qui se passait dans le monde, et avoir comme clients, les plus gros consomateurs du produit que je vendais. J’ai travaillé avec lui jusqu’à ce que les hommes à la peau rouge le massacrent, lui et ses hommes, avec des armes que je lui avais vendues et que ses soldats avaient fourni aux indiens contre des pépites d’or. _ Vous avez donc contribué à la disparition de la race rouge ? _ Et à celle des noirs. Quiconque ne s’est pas élevé contre l’esclavage, la colonisation qui pilla les ressources des pays occupés, l’ignorance dans laquelle on laissa les peuples sous développés, le dénuement sanitaire visant à les faire disparaître, la passivité devant les plus grands génocides, quiconque a laissé faire contribua à leur disparition. _ Mais alors, tous les grands tortionnaires ? _ Mes VIP. Je vendais des armes, et participais à la plus lucrative activité de l'homme sur la planète, puisqu'à cette époque, ce marché arrivait largement en tête en tant que pourvoyeur de devises. Je réussissais plutôt bien dans mon travail. Bon nombre de clients m'ont donné le titre de général de leur armée. Je devais veiller aux intérêts de tous, car il arrivait que mes clients soient ennemis. Ce qui commença à me déplaire, furent les réunions de chaque lundi matin, pour rendre compte de ce qui avait été vendu et parler de l'évolution des marchés. On évoqua alors l'organisation de conflits pour développer le « portefeuille-client ». « Dites-moi, Gabriel, vous n’avez rien vendu au Perdistan cette semaine ?! » « Non, ils ont signé un cessez-le-feu avec le Gagnistan. » « Quoi ?!_ répondait mon patron_ un cessez-le-feu ? Ils sont fous, ils veulent notre mort ! Je vais m’occuper de ça tout de suite. » Chaque jour, sur la Terre, nos armes, nos munitions et nos explosifs tuaient plusieurs milliers de personnes. Organiser leur mort faisait partie de mon travail. C'est cela qui m'a fait réfléchir et décider d'arrêter ce métier. Ainsi, il y eut à certaines époques des moments clés dans l’évolution des techniques de guerre : des courses effrénées sabre à la main, avant d’être fauché par les balles des premières mitrailleuses ; des charges de cavalerie contre des blindés ; des assauts au milieu de gazs mortels... que de délices soigneusement commémorés et cités en exemple de courage et de sacrifice. Pauvre race humaine ! Et pas question de discuter, de dire que si l’homme se considérait plus évolué que l’animal, il se devait de le prouver. La machine reste silencieuse un moment, puis lance laconiquement : _ C'est tout pour aujourd'hui. A demain même heure. A suivre... |