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Langouste ou feijao

 

 

 

 

 

 

Dans la nuit commençante, sur une route de terre du sertao, dans l’état de Bahia, au Brésil, le chevrolet chevette bat des flancs. 

Le peu de lumière qui filtre de l’unique phare me révèle trop tard, la plupart du temps, les innombrables trous que les pluies de l’hiver ont laissés. Dénué de suspension avant, il rebondit sur les cailloux dans un bruit de ferraille qui souffre, et le pont cogne contre le chassis dans les flaques de sable. 

Je suis inquiet et un peu parano. Je ne sens pas ce voyage avec ce véhicule qui n’est pas le mien et dont les années ont dévoré l’arrière laissant la malle béante jusqu’au pont. 

Je sais que ce type de voiture est solide pour en avoir possédé un dès mes premières étapes prolongées dans ce pays.

J’ai découvert le lieu où je vis lors de mon deuxième voyage au Brésil. Le premier dura quatre mois et demi et fut le fruit d’une préparation comme, peut-être, je n’avais jamais préparé un projet aussi bien avant.

Mon patron se vit déposer sur son bureau un fascicule de dix pages où quelques mots et quelques phrases écrites en gros signifiaient la raison de ma demande de congés sabbatiques.  Il signa mon autorisation, comme je le désirais, qui commençait le premier Janvier 2000.

Huit ans après, presque jour pour jour (comme quoi j’avais raison de dire que le choix de cette date m’aiderait à la retenir), je sue dans la poussière en conduisant de nuit sur une route déserte, où je croise dangereusement de temps en temps des jeunes du village qui rentrent du travail en vélo non éclairé.

Huit ans déjà ! Le choix de cette date aide aussi à compter.

Je ne me fais pas fier. Déjà que dans la journée j’ai fait ce voyage et me suis ensablé en revenant, dérangeant un beau-frère pour venir me tirer de là. Maintenant il fait nuit noire.

De plus, j’ai décidé de repasser dans l’autre sens, au même endroit, pour éviter coûte que coûte les trois cents mètres de route où je crains de rencontrer la police. Déjà, je connais toutes leurs attentions à mon égard pour me piquer un peu d’argent avec une voiture en règle, alors avec celle-là, proportionnellement, la prison m’attend.

Mon premier séjour au Brésil était attendu depuis de longues années, depuis l’adolescence. La région qui m’attirait était l’Amazonie et ses habitants. Jusqu’alors, je n’avais jamais disposé de la somme d’argent nécessaire pour faire le voyage. Pendant deux mois j’ai découvert quelques régions de cet immense pays, l’Amazonie, bien sûr, mais aussi Rio de Janeiro, Manaus, Fortaleza, Récife pour finir à cent kilomètres au nord de Salvador de Bahia, sur la côte, dans un village sécurisé pour touristes aisés, Praia do Forte. 

Sécurisé. Voilà l’adjectif qui manque à la situation que je vis en ce moment, et pourtant, je dois admettre que j’ai atteind la plupart des objectifs que je me suis fixés au cours de ma vie. 

Imagine : je vais chercher mon fils Pedro Jorge agé de trois mois et sa mère Maria Isabel qui reviennent de Salvador en bus.

Je voulais du dépaysement, du soleil, l’océan, de la chaleur humaine. Je suis plus que servi..

 

... Bien sûr qu’en écrivant ceci je cours après une somme d’argent qui va m’aider à réaliser mon projet.

Quel banalité ! Chaque jour la majorité des gens ont cette occupation de courir après une somme d’argent afin de...

Alors, pour que ça marche, je pourrais rajouter des trous dans la carrosserie du chevrolet, éteindre l’ultime phare qui lui reste, ne rencontrer personne à la station service et envoyer un bataillon de policiers à la poursuite des euros du français.

Je pourrais insister sur les cinquante neuf ans qu’il m’a fallu attendre pour avoir un enfant, un fils, en l’occurence. Pedro Jorge vous salue.

Oui, je pourrais car cet évènement est important dans ma vie, mais pour vous...

Je pourrais vous dire qu’après avoir écrit un livre (3), fait un enfant, il me reste à planter un arbre derrière la maison, et faire croire ainsi que j’ai réalisé le plus important, laissant ceux qui n’ont rien réalisé de tout ça dire « Et nous, on est des cons ? ».

Je fais cela pour tous ceux qui pensent que chaque livre est un appel au secours de l’écrivain, et chaque lecteur un malade qui cherche son remède contre l’ennui.

Je fais aussi cela pour tous ceux qui regardent la vie des autres en se demandant quelle idée ils pourraient bien y puiser pour améliorer la leur.

Je pourrais également écrire cela pour tous ceux qui, comme moi, associe le bonheur à la sensation de faire ce qui plaît, dans un lieu qui nous enchante, avec la personne que l’on aime.

Ce n’est pas l’amour en tant que tel qui nous sauve, c’est cette formidable impression d’être en accord avec ce que l’on est au plus profond de soi. C’est d’autant plus motivant de se démener pour y accéder et y demeurer.

C’est pour ça que je bataille avec le véhicule blessé, avec les sacs de ciment et les parpaings de la maison, avec les administrations, avec mon écriture.

Je pourrais écrire aussi pour ceux qui n’osent pas, ceux qui ont peur de perdre leurs acquis, qui pensent qu’il leur est impossible d’abandonner tout ce qu’ils ont amassé pendant toutes ces années, même si, au fond, ils se disent que cela ne leur sert à rien, à ceux qui ont peur de mourir seuls, abandonnés, parce qu’ils se sont éloigné de leurs proches.

Je pourrais, je pourrais, et je le fais pour toutes ces raisons parce que je fais partie de tous ceux-là.

La situation me paraît tant précaire que je surveille en permanence mes cotés pour savoir lequel va céder en premier.

Depuis cinq mois les données ont changées, des pièges se sont refermés, des personnes se sont révélées, mais rien de plus normal avec cette mutation risquée parce que tardive et sentimentale, à la force extraordinaire.

Encore une fois il y a la précarité financière avec toutes ses angoisses, ses solutions et les problèmes qu’elles posent, ses finesses et ses courbettes.

Encore une fois je ne tiendrais pas compte de l’avis de ceux qui vont me lister les bonnes raisons de retourner seul en France pour la promotion de mes bouquins, et d’attendre de meilleurs jours pour que ma compagne et mon fils me suivent.

 L’histoire doit s’écrire comme ça : si je gagne la partie qui me permettra de vivre de mon écriture, ce doit être accompagné de celle qui a bouleversé mon Brésil et m’a donné un fils.

Et cette partie, je dois la gagner entre Avril et Juin 2008 avec mes deux premiers livres, l’annonce du troisième, et la folie du récit en ligne « Langouste ou feijao ».

Tous les problèmes ricochent sur les parois de mon cerveau concentré sur ma conduite.

Le sable pénètre entre mes pieds où le morceau de tôle est prêt à s’arracher. A l’entrée de la station, je fais une manoeuvre pour rester dans un endroit discret et permettre de pousser la voiture en s’aidant d’une légère pente, et je cale. Deux hommes m’aident à la mettre sur le coté, et je vais attendre mes passagers au bar. Deux  belles-soeurs, ma femme et trois enfants. Sur les trois enfants, deux reviennent d’une visite chez l’ophtalmo pour problèmes d’allergie, et le mien débarque dans la vie au milieu de la poussière et des gazs d’échappement...

... Je ne sais pas pourquoi mes beaux-frères m’ont laissé retourner avec le chevette. Je ne sais pas comment ils n’ont pas pu voir que les conditions demandaient à ce qu’on aille chercher les femmes et les enfants avec la fiat de l’un d’entre eux.

Depuis quelques mois les choses se compliquent, les relations s’étirent, tout le monde connait la raison, mais personne ne trouve de solution. Peut-être parce que c’est moi qui doit la donner, et que je ne la connais pas. Je connais le sujet, mais je ne sais plus quoi faire.

Alors, je me concentre sur mes conditions matérielles, et enfonce un peu plus le clou sur le chemin qui mène à mes rêves. Je n’ai plus d’argent, soit, mais avant de chercher un travail pour me redonner de l’air, j’écris.

Je m’assois en terrasse avec une bouteille d’eau minérale. La station est presque vide et s’apprête à fermer après le passage du prochain bus. De toute façon pratiquement personne n’emprunte cette route la nuit. Il circule des bruits inquiétants sur la sécurité.

Je viens de lire un livre ou l’auteur part à la reconquète de sa femme et nous parle de tout ce qui a failli la lui faire perdre : la réussite, le temps qu'il a dû passer avec les représentants du pouvoir de l’argent, à faire des travaux dont il avait horreur : répéter les mêmes choses aux mêmes questions aux quatre coins de la planète.

Si l’écriture me permet seulement de subvenir à mes besoins primaires, ce sera déjà une grande victoire, comme le fut la naissance de mon fils, dans la difficulté, dans les pauvres quartiers de Salvador, et une favela de la périphérie.

Pour cela il faut du talent, et ce n’est pas moi qui peut en juger.

Il m’arrive de dire que pour diminuer ses chances d’erreur lorsqu’on est à la recherche de ce que l’on aime, on doit regarder ce qu’on aimait déjà quand on était enfant : j’écrivais à l’âge de treize ans, je racontais au collège des histoires inventées en live pendant les récréations.

Tout n’est que rythme et mélodie.

J’ai tout fait à l’envers, mais j’ai profité de ce que le moment présent me donnait pour me construire.  

Tout paraît être « sur le fil du rasoir » .

Après avoir découvert le Brésil comme le raconte le récit que je fis jour après jour sur internet en 2000, plus de deux ans se sont écoulés avant que j’y retourne, accompagné d’un ami avec qui je désirais partager mes découvertes. Nous avons atterri à Fortaleza, au nord du pays, un jour de Juillet 2002, nous sommes allés à Mundau, et nous avons découvert ensemble le village où je n’avais pas eu le temps de me rendre lors du premier voyage : Jericoacoara. Plus de vingt kilomètres de plage et de chemins dans les dunes pour accéder à ce bout du monde. Les rues convergent toutes vers la plage, vers le soleil couchant que plusieurs centaines de personnes applaudissent chaque jour au sommet de la plus grande des dunes. Lorsqu’il disparaît derrière l’horizon, les spectateurs redescendent au rythme des percussions et des capoeristes. D'autres surfent sur le sable. C’est un village où la fête envahit les bars et les restaurants toute la nuit, jusqu’au petit jour, un village qui nous a fait rêver, Jacques et moi. Amis de vingt cinq ans, il nous a fallu arriver à cet endroit pour découvrir que l’un et l’autre étions naturistes lorsque je lui demandai s’il ne voyait pas d’inconvénient à marcher un peu pour trouver une plage discrète et m’y baigner nu.

En revenant dans l’état de Bahia pour revoir les gens que j’avais connus deux ans auparavant, nous avons donc cherché un endroit discret. On apprit alors l’existence d’une plage naturiste officielle à quarante kilomètres au nord de Praia do Forte : Massarandupio.

 

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C’est dans la station service à la sortie de la route de terre qui mène à ce village que je me trouve actuellement. De la route d’asphalte qui longe la côte, la « linha verde », il faut emprunter six kilomètres de ce chemin cahotique, dont l’entretien paraît avoir été abandonné par la préfecture, pour arriver aux premières maisons réparties de part et d’autres de la route sur environ un kilomètre, et faire trois kilomètres supplémentaires pour accéder aux plages, et être récompensé de l’effort tellement c’est beau, sauvage, intacte.

C’est là que j’ai rencontré Juvenal, dans une des deux barraques de la plage naturiste. Nous avons sympatisé immédiatement malgré mon portugais hésitant, parce qu’il a le don d’écouter et comprendre ceux qui ne parlent pas sa langue, même s’il ne sait ni lire ni écrire.

Cinq années plus tard, il devenait mon beau père et était grand père pour la septième fois (sept garçons) grâce à la naissance de mon fils.

Quelle aventure ! Bien sûr, tout n’est pas si rose, tout n’est pas « langouste ».

Il nous a laissé profiter de l’endroit alors que les règles ne nous autorisaient pas à y entrer.

Réservée aux couples, cette plage est interdite aux hommes non accompagnés et il  était bien difficile d’essayer de faire croire que nous étions un couple de gays.

Juvenal nous fit comprendre que nous pouvions rester car nous étions les seuls visiteurs ce jour là mais qu’il n’en serait pas de même en fin de semaine car les habitués ne nous accepteraient pas.

Dans un pays que l’on dénonce comme lieu de tourisme sexuel voila une règle qui incite à chercher une compagnie, ce qui fut fait avec beaucoup de facilité. Et cette règle émane d’une communauté qui prône une étique irréprochable, alors que pour avoir désormais fréquenté cet espace, je peux dire que certains couples ont des attitudes bien plus répréhensibles que pas mal d’hommes seuls qui y ont sejourné.

Ainsi, le contact était établi, avec Juvenal, mais aussi avec cet endroit désert et sauvage où l’océan venait me rappeler tous les bienfaits que je ressentais quand je m’y baignais à l’ile de Ré ou, plus tard, à Biarritz.

Nous étions en plein hiver brésilien, fin Juillet début aout, mais le soleil et la chaleur étaient au rendez-vous, comme la plupart du temps ici.

Le patron de la barraque où travaillait Juvenal, Miguel, me donna ses coordonnées quand, suivant une idée qui était encore très floue dans ma tête, je lui demandai si beaucoup de touristes européens visitaient cet endroit et si une organisation avait été mise en place pour le faire connaître.

Je venais simplement de ressentir combien les amateurs de naturisme européen seraient heureux de trouver une plage aussi naturelle qui leur rappellerait les débuts de ce mouvement en Europe.

A la recherche d’une activité qui me permettrait de subvenir à mes besoins en attendant que mes livres ne me nourrissent, je voyais là un bon moyen de joindre l’utile à l’agréable.

Joindre l’utile à l’agréable... Voilà quelques mots qui mériteraient qu’on en disserte.

Les garçons commencent à ranger les fruits et les légumes exposés devant la lanchonete de la station service. Une lanchonete est un endroit où vous trouvez à boire et de quoi passer la faim. Ici ils proposent le « pastel gigante », pâte en forme de croissant qui renferme de la viande hachée, poulet ou boeuf.

Il y a aussi un énorme sac de cacahuètes où chacun « pique » en passant avant d’en acheter un sachet.

Quelques habitants du village viennent me demander s’il me reste un peu de place dans le véhicule. La réponse est non, bien entendu, déjà qu’avec quatre adultes, trois enfants, les courses de trois familles pour la semaine, quelques emplettes destinées à être revendues dans les barraques de plage... la poussière... les gazs d’échappement... mon angoisse... et pas de malle arrière.

Dès mon retour de ce second voyage, je commençai de mettre sur le papier toutes les conditions qu’ils me fallait remplir pour faire du paradis brésilien que je venais de découvrir, une destination prisée par les européens en mal de promenades sur une plage déserte, avec cependant tout le confort et les services d’un lieu touristique digne  de ce nom.

Moins d’un an plus tard, au début de l’année 2003, je retournai à Massarandupio pour établir des contacts et préparer un produit touristique.

 

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Arrivant à la « baraca » de Miguel où je pensais retrouver Juvenal, on m’annonça que celui-ci travaillait désormais pour le propriétaire de l’autre établissement situé à cent mètres de là. C’est là qu’il me reçut avec grand plaisir et me proposa une rencontre avec son nouveau patron, un « gaucho », nom que l’on donne à ceux qui viennent du sud du pays.

Je rencontrai donc Roberto à la pousada dans laquelle j’étais descendu. Ancien employé d’une agence de tourisme, parlant l’anglais, il n’eut aucun mal à me convaincre qu’il comprenait parfaitement mon projet et qu’il pouvait m’aider à le concrétiser en établissant lui-même les contacts avec les intervenants dont j’avais besoin : pousadas, organisateurs de balades à cheval ou en buggy, transport jusqu’à la plage, visite de Salvador, animations organisées avec les autochtones et leur culture, souci de provoquer de bonnes retombées financières pour la communauté du village et notament son école.

Des quinze jours que j’avais prévu pour commencer de mettre en place tous ces objectifs, je me voyais libre dès le deuxième, m’accordant à dire que Roberto était bien mieux placé que moi pour mettre les choses en place.

Avoir des projets est certainement synonyme de « faire confiance », « déléguer », mais si tant est que « avoir des projets » est une chose dont je suis capable, « faire confiance » et « déléguer » ne les ont jamais fait aboutir.

La règle est qu’on ne doit pas laisser les autres mettre ses propres projets en place.

Je suis donc retourné en France avec une nouvelle adresse email en poche, et, à cette adresse, quelqu’un pour me répondre et m’indiquer l’avancée de la mise en place du projet qui devait permettre aux naturistes français de profiter de l’endroit dans les meilleures conditions qui soient.

En fait je me suis plus soucié des conditions dans lesquelles je souhaitais voir les autres évoluer, que des miennes.

Aujourd’hui, tout est inversé, et ma préoccupation principale est prioritairement tout ce qui touche à ma personne : ma femme et mon fils.

Et moi ?

Et moi je suis maintenant dans une semi-pénombre guettant sur la route l’arrivée des phares qui m’annonceront l’arrivée du car.

Un des responsables de la station s’assoit près de moi, me demande des nouvelles de la santé de ma famille, et me confirme qu’il attend le passage du bus pour fermer l’établissement.

Lorsqu’il m’entend râcler bruyament le fond de ma gorge, il me demande si je suis grippé, et je lui réponds « oui ».

Je replonge alors dans ce nouveau projet qui me tient tant à coeur aujourdhui : emmener Bel et Pedro en France au mois de Juin pour faire la promotion de mes deux livres et faire découvrir mon pays à ma compagne.

C’est dans ce but que j’ai investi une partie de mes derniers sous dans internet où je compte ouvrir un site et exercer mon métier : écrire.

C’est pour ça que ne pas accompagner Bel à Salvador, ne pas « louer » la voiture d’un de mes beaux frères, ni même lui payer un plein d’essence pour nous emmener, fait partie des actions « économiques » par lesquelles nous devons passer en attendant de réussir.

Ô cher lecteur, si tes yeux se posent en ce moment sur ces quelques phrases, sache que tu as fait un geste pour lequel je ne te remercierai jamais assez, sinon en te donnant de la meilleure manière que je puisse le faire, la possibilité de satisfaire les motifs de ta recherche.

Jusqu’à maintenant, je considère que depuis mon premier livre, j’ai négligé mon écriture et me suis dispersé dans des tentatives jugées plus concrètes pour gagner l’argent nécessaire pour vivre. J’ai eu torts.

Torts lorsque j’ai relancé Roberto qui ne répondait plus à mes messages.

Torts d’insister lorsqu’il m’annonçait au mois de septembre 2003 avoir eu des problèmes personnels qui l’avaient empêché de travailler sur le projet et qu’il était contraint de vendre la barraque et sa maison.

Torts d’emprunter de l’argent après avoir accepter de m’associer, même si j’ai eu des doutes en apprenant que la femme de Roberto était la troisième personne.

Torts surtout de ne pas tout arrêter lorsqu’il m’indiqua qu’il était impératif que l’affaire soit conclue avant début décembre car il avait une échéance administrative importante à  règler.

J’allais devenir propriétaire du tiers de la barraque, de tout ce qu’elle contenait y compris le buggy, et je conclus le marché à quatre mille euros avec la promesse de mon arrivée le quatre du mois de Décembre 2003.

J’ai eu torts et mille fois raison en même temps, car cet entêtement à vouloir tenter autre chose, ailleurs, loin, cherchant ou fuyant, m’ouvrit les portes de ce qui restera mon dernier tiers de vie, après vingt trois ans d’agriculture sans blé, et treize ans de commerce dans la publicité sans promotion.

Je débarquai donc de nouveau à Massarandupio, un soir de fête, accueilli chaleureusement par mon ami Juvenal, et avec le sourire du couple de propriétaites de la barraque. Comme on les comprend. 

Je louai une petite maison sans confort et vécus chichement, concentré que j’étais à dépenser le budget que j’avais amené pour restaurer un bien pour lequel j’avais difficilement obtenu un papier signé, qui ne fut malheureusement pas enregistré pour cause de grêve administrative le jour où cela devait se faire.

Deux jours après mon arrivée, Juvenal, à qui j’avais demandé de venir travailler avec nous pour gagner plus que ce qui lui était proposé par l’autre patron, attira mon attention sur le fait que je devais être prudent car le couple en question n’avait en tête que me tirer le maximum d’argent sans contre partie.

Je lui répondis que j’étais conscient de ce risque mais que j’acceptais de le prendre pour avancer dans ce projet qui me tenait à coeur. Je compris du même coup que je pouvais compter sur lui pour me conseiller le cas échéant.

Je commençai donc à lui rendre visite dans sa maison le soir et à faire la connaissance de sa famille.

Cette famille que j’ai intégré aujourd’hui et dont j’attends une partie en ce début de nuit, à l’heure où les moustiques se régalent de ma peau de gringo.

La silhouette d’un car apparaît à l’entrée de la station. Un dernier doute se lève quand je vois sortir les personnes que j’attends : elles ne l’ont pas manqué.

Je lis toute la fatigue sur le visage de Maria Isabel qui tient dans ses bras Pedro Jorge endormi. Je ne dois pas donner meilleure impression car ma mine préoccupée laisse croire à quelques problèmes et suscite des questions. Mais c’est comme ça déjà depuis plus de quatre mois, depuis que les problèmes se sont accumulés et amplifiés, depuis que j’ai des doutes et des angoisses...

Le chevette se plaint mais avance en râclant le sol. Chacun se débrouille pour respirer le moins possible les gazs qu’il rejette à l’intérieur. Bel a recouvert le visage de Pedro et s’est résignée à refermer la vitre par laquelle entrait un nuage de poussière asphyxiant.

Sûr que les policiers ne sont pas en place pour effectuer un contrôle, je passe par la route et évite ainsi les sables mouvants où je m’étais enlisé l’après-midi .

Tout va donc pour le mieux dans cette fin de mission que ma paranoia me faisait craindre.

Le chevette fait s’écarter un groupe de jeunes qui discutent au pied d’un flamboyant au milieu de la place, où un « chien-assis » appelé ici « quebra-mola » (casse-suspension », laboure le ventre du véhicule dans un bruit assourdissant.

 

3

Au début de l’année 2004, les travaux avançaient donc à grands pas dans cette barraque de plage où venaient de tomber du ciel les euros d’un français qui n’avait aucune idée de ce que pouvait représenter une telle somme à cette endroit. Maintenant, je sais : le prix d’une maison telle que celle dans laquelle j’habite.

Bon, on rénova le toit de paille, ajouta un bar, construisit des sanitaires dignes de ce nom, installa l’eau avec une pompe qui puisait dans le rio, alimentée en énergie par une éolienne qui chargeait une batterie de camion. Ce procédé fut conseillé et installé par un homme répondant au nom de Gerso, très compétent, qui prêta gracieusement l’éolienne pendant l’été. Ainsi, la qualité du service augmenta considérablement avec lumière en fin de journée pour les retardataires qui désiraient voir la pleine lune se lever sur la mer, douche, lavabo... ainsi que la qualité de l’environnement, des caillebotis rendant le séjour dans la salle principale de la barraque très agréable.

Mon ami Jack me rendit visite. Il vint passer quinze jours avec moi, partageant la maison que je louais, me filmant en train de travailler, de peindre, de nettoyer.

Il me fit part de suite de ses doutes concernant l’honnêteté de mes associés, notament du mari, avec lequel il coupa rapidement les ponts quand celui-ci lui fit une remarque à cause de sa présence sur cette plage seul, sans femme pour l’accompagner.

Jack s’installa donc dans l’autre barraque, vide durant la semaine, où j’allais lui porter boissons et repas. Il ne cacha pas sa colère à mon associé, et fit une proposition d’achat au propriétaire de l’autre barraque pour couler celle où j’avais investi mon argent... et une partie du sien qu’il m’avait prêté. La situation virait au comique.

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4

On peut résumer cette période ainsi : dès que les travaux furent terminés, les bonnes relations avec mes associés prirent fin.

Je sentis qu’ils n’avaient pas envie de s’investir plus dans le projet de recevoir les touristes qui pourraient venir de la France. Ils étaient plus préoccupés par les activités d’un groupe d’habitués adeptes de l’échangisme. Lorsque je découvris cela, apprenant par la même occasion que la fréquentation de la plage avait souffert de ces habitudes, je me mis à dos une partie de la clientèle qui souhaitait désormais me voir retourner d’où je venais.

Le point d’orgue de nos différents fut quand j’appris que mon associé et gérant ne payait pas régulièrement et convenablement mon ami Juvenal.

Me considérant en mauvaise position pour lutter, je décidai de passer le reste de mon séjour à découvrir le village et ses habitants, ses coutumes, son mode de vie.

Jack était reparti en France, je passais beaucoup de temps avec Juvenal, à discuter, boire du café, faire la connaissance de sa famille, traduire les textes de mon guide sur le brésil à sa fille la plus jeune, Maria Isabel.

La veille de mon départ, j’organisai un rendez-vous avec mes associés pour leur dire ce que je pensais de notre échec, de leur avenir, osant leur dire que quand ils auraient dépensé l’argent que je leur avais donné, ils se sépareraient parce que la femme ira chercher ailleurs. Quant au Chevrolet Chevette que je leur avait acheté pour le prix d’une location et que je devais laisser à leur disposition, ils eurent la (très désagréable) surprise d’apprendre que je le mettais dans les mains du mécanicien du village voisin pour lui refaire une santé, et me le garder au chaud pour un prochain séjour.

Peu de choses en vérité, comparé à ce que j’avais perdu. Rentré en France, je payai la publicité que j’avais acheté dans une revue naturiste, présentant le produit que nous avions mis au point, et qui n’existerait plus.

Mais, de ce coté là, je n’eus pas de regrets, puisque de client, il n’y en eu aucun d’intéressé. Ce projet, comme tous les autres, entrait dans la grande famille de mes échecs.

C’est à cette époque que je commençai de reconsidérer mon avenir et le projet le plus important que j’avais mis de coté : écrire. J’avais l’intention de créer une activité pour gagner ma vie, je m’étais enfoncé un peu plus dans les emprunts.

Je repris donc l’écriture d’un roman commencé deux ans plus tôt « Je dois partir », dont le titre, peut-être inconsciemment, évoquait ce que je désirais au plus profond de moi, en tout cas faisait résonner ce que ma mère m’avait demandé de faire sur son lit de mort : « Ne reste pas là, voyage ».

Nous étions en 2004, et la préparation de la deuxième édition de ce qui sera à jamais mon meilleur rôle au théatre, Cyrano de Bergerac, me fit oublier pour un temps les douces saveurs des langoustes brésiliennes.

 

 

5

 

Alors, une mauvaise nouvelle tomba à la manière dont tombent les mauvaises nouvelles, imprévisible, innatendue, brutale : Jack, l’ami qui avait partagé avec moi l’aventure brésilienne, l’ami de plus de vingt cinq ans, était dans une clinique de la Creuse, opéré à la gorge, d’un... cancer. Il allait se battre ainsi pendant un an, jusqu’en juillet 2005.

Au mois d’Avril de cette année, le fils de Juvenal me téléphona un soir, sur mon portable, pour me dire que le propriétaire de la baraque de plage où travaillait son père vendait, et faisait un prix avantageux pour Juvenal : quatre mille euros. J’annonçai sur le champ que je pouvais aider jusqu’à trois mille deux cents euros et que j’irai porter l’argent au cours d’un prochain voyage, au mois de juin prochain.

J’annonçai la nouvelle à Jack, lui disant que cette fois je n’achèterai pas cette baraque à mon nom, mais à celui de Juvenal, et que ce serait peut-être le meilleur placement que je ferai pour ma retraite. Malheureusement, je savais qu’il ne pourrait pas m’accompagner cette fois, et c’est avec un autre ami, Sam, que je m’envolai pour la  cinquième fois en cinq ans en direction de l’état de Bahia, au Brésil.

Notre arrivée coïncida avec la fête de la Saint Jean, très prisée dans ce pays.

Occasion de commencer de découvrir la culture de ce pays, avec « A Quadrilha », ballet effectué par tous les jeunes du village sur une musique entrainante proche du forro. (Forro  vient de l’anglais « for all », bals organisés pour tous dans le nord du Brésil. C’est un rythme de marche rapide).

L’accueil fut encore une fois très chaleureux et la fête y ajouta beaucoup de joie.

Ce fut à l’occasion de cette fête que je sentis la plus jeune fille de Juvenal, Maria Isabel, proche de moi. Au cours de la soirée, alors que je lui demandai où était son petit ami, celui que je lui connaissais lors de mon précédent séjour, elle me répondit qu’elle préférait ne pas en parler.

Alors je la fis danser, ou plutôt, elle m’apprit les pas de quelques unes des danses locales.

Deux ou trois jours plus tard, j’allai à Salvador avec Elmo pour payer la baraque et signer les papiers avec le propriétaire. Lorsqu’il demanda quel était mon nom je lui répondis que c’était celui de Juvenal qui devait figurer sur papier, à la grande surprise du fils, du vendeur... et de toute la famille à notre retour.

Encore une fois, à cause de ma dose d’égoïsme sans doute, je n’avais pas mesuré la portée de mon geste qui donnait à cette famille (six enfants entre trente trois ans et vingt ans et six petits enfants, entre douze ans et quelques mois), une bouée pour la survie, un travail non plus pour un patron profiteur, mais bel et bien pour la famille.

Avec Sam, nous profitâmes de la plage, fîmes un voyage de deux jours au nord, sur Aracaju et Macéio et quelques visites à Salvador.

De nouveau en contact avec cet endroit dont je sentais les bienfaits non seulement dans ma tête mais aussi dans tout mon corps, je décidai de rester plus longtemps que les quinze jours prévus initialement et laissai Sam faire le voyage retour seul.  

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6

Débarrassé de tout projet en cours, de tout problème, je profitai pleinement de ce séjour pour reconsidérer (une fois de plus) ce que serai la suite de ma vie.

L’envie d’écrire frappait encore désespérement à ma porte et je décidai enfin, comme un ultime défi devant mes échecs passés, de ne me consacrer qu’à elle.

Je reconsidérai donc l’histoire que j’avais déjà commencée et abandonnée dans mes cartons, qui portait déjà un titre prémonitoire : « Je dois partir ».

Dans des conditions idylliques, paradisiaques, dans le dénument et la simplicité les plus riches qui soient, je me remis donc à écrire cette histoire et à lui attribuer un dénouement en relation avec ce que je commençais de vivre dans « mon brésil ».

Mieux : renouant avec une technique qui m’avait réussi pour l’écriture de « Les lendemains qui chantent », je me fixai une date buttoir pour écrire le mot « fin », et proposer cet ouvrage aux éditeurs.

Entre deux séances d’écriture, dans la pousada où j’habitais, je profitais des attentions particulières qui m’étaient portées par les amies des filles du propriétaire de la pousada. Gâteaux, boissons, et autres gâteries rendaient mes séances de travail très agréables. Dans la journée, je profitai de la plage à la barraque de Juvenal qui, lui aussi, me prodiguait quelques conseils concernant la clientèle féminine de la plage dont il connaissait bien les habitudes.

Un jour, profitant de la voiture que j’avais toujours en location, les deux fils de Juvenal les plus âgés, et lui-même, me demandèrent de les emmener à Entre Rios, préfecture dont dépend Massarandupio, petite ville qui paraît avoir été abandonnée après la période dorée de la colonisation, si tant est qu’il y en eut une.

Le seul endroit qui paraît intéressant à visiter tant il est entrenu et fastueux, est la maison personnelle de l’ancien préfet qui a fait carrière ici et apparement bien profité.

Nous voilà donc dans cet endroit aux quartiers divisées en carrées par des rues mal entretenues, exemple de ville pauvre entourée de puits de pétrole.

Pendant que ses deux fils achetaient les pièces de leur chevette mal en point, Juvenal m’invita à en griller une à l’extérieur. Et là, le tout derrière un sourire malicieux, il m’annonça qu’il avait un sujet important dont il souhaitait m’entretenir.

   _ Tu aimes bien ma fille Maria Isabel, n’est-ce pas ?

   _ Si je l’aime bien ? Bien sûr que je l’aime bien, pourquoi cette question ?

   _ Elle te plaît ? Ca se voit qu’elle te plaît.

   _ Bien sûr, comme elle plaît à tous les garçons du village.

   _ Vois-tu, ce que tu n’as pas remarqué, est que tu lui plaîs aussi, et s’il devait arriver quelque chose entre vous deux, je serais le plus heureux des hommes.

Je ne peux pas trop décrire la tête que j’ai dû faire à  ce moment, car ce fut très confus à l’intérieur et j’étais trop occupé à y mettre de l’ordre, pour pouvoir considérer ce qui se passait à l’extérieur.

Je me souviens que mes premières réflexions ont été à propos de la différence d’âge, de l’étiquette que les gens ne manqueront pas de lui coller pour avoir profité du gringo qui a des sous, des mauvaises langues qui diront qu’il a monayé la plus jeune de ses filles avec l’achat de la paillote de la plage naturiste... Je me souviens lui avoir dit aussi que si cela devait arriver, on ne pourrait plus blaguer entre nous sur ce sujet si présent dans nos conversations...

En fait, cette révélation-proposition m’assoma et compromis mon bien-être dans les jours et les semaines qui suivirent.

J’observais l’attitude de Bel pour chercher la confirmation de ce que m’avait dit son père. Ce n’était pas facile, car nous nous entendions déjà très bien. Le plus compliqué était de ne rien changer à la mienne mais, contrairement à ce que Juvenal m’avait dit, j’avais déjà soupçonné quelque chose après avoir constaté des réactions d’humeur de la part de sa fille quand elle me voyait avec des femmes, et j’en avais fait part à mon ami Sam.

J’essayais d’appréhender l’avis de la famille dont je ne savais pas si elle était au courant de ce que Juvenal m’avait dit.

Bref, toute cette période fut confuse car je n’étais pas préparé à envisager de nouveau une histoire sérieuse avec une femme, encore moins avec une jeune femme, et encore encore moins avec une jeune brésilienne.

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7

Avec la fidèlité sans faille qui me caractérise pour profiter des choses agréables qui passent à ma portée, je proposai un jour à Bel de m’accompagner à Praia do Forte où je devais aller voir des amis. Avec la bénédiction de ses parents, nous voilà donc pour la première fois seuls, loin de la cellule familiale, dans un endroit où je me sentais un peu chez moi.

Je profitai de notre présence dans ce village où mon téléphone portable fonctionnait bien pour téléphoner à Jack, et je réussis à lui parler.  J’allais apprendre quelques semaines plus tard qu’il était décédé deux jours après.

Je présentai Bel à Natie, la patronne du restaurant où je fus accueilli lors de mon arrivée dans ce village, et à d’autres connaissances croisées au hasard de notre promenade dans les rues, puis sur le port et les plages.

Et là, sur la plage, arriva ce qui devait arriver, nous nous embrassâmes.

Ce baiser marqua le début de notre belle histoire, et mit fin aussi à une autre période de « mon brésil » qui fut également très riche.

Nous voilà donc revenus à Massarandupio, sous l’oeil inquisiteur des avertis qui désiraient savoir s’il s’était passé quelque chose entre nous.

Ils attendirent peu de temps pour avoir cette confirmation puisque, quelques jours avant le départ de Bel pour son école, une fête organisée à l’occasion du mien qui devait suivre de quelques jours, montra à tous ceux qui étaient présents, qu’il était effectivement en train de se passer quelque chose entre Bel et moi.

Et me voilà donc seul, de nouveau, au Brésil, pour dix jours de plus, dans la famille de Juvenal qui venait de prendre des galons puisqu’il devenait mon beau-père.

Alors, se produisit un évènement qui sans aucun doute, scella définitivement le destin de notre couple.

Avant de quitter Massarandupio, Bel fit des analyses pour un problème de santé. Les résultats qu’une de ses tantes récupéra ne laissèrent aucun doute sur la nécessité de commencer un traitement immédiatement.

La famille la rappela et je prolongeai mon séjour de plus de trois semaines.

Nous avions eu le temps, l’un et l’autre de constater combien allait être difficile la période de séparation, puisqu’à cette époque, il n’était question de se revoir qu’au mois d’avril de l’année suivante (2006), soit environ huit mois d’attente.

Ceci nous aida bien sûr à mieux profiter du temps que nous avions à partager jusqu’à mon départ début aout.

Je rentrai donc en France avec en tête ce projet inatendu de retourner au Brésil pour y vivre la vie de couple après laquelle je courrais depuis si longtemps, et qui m’avait si souvent échappé.

Les amis auxquels je racontai mon histoire furent unanimes et me conseillèrent de vivre ce bonheur annoncé, me demandant même, pour certains, ce que je faisais encore en France. Je décidai donc de retourner auprès de Bel pour terminer mon roman en cours « Je dois partir ».

Pour m’aider à faire face aux problèmes posés par un budget plus que serré, un beau frère me proposa d’occuper la chambre du plus jeune de ses deux fils dans sa maison, voisine de celle des parents de Bel.  

 

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8

Je n’étais encore pas organisé pour m’adonner pleinement à mon métier d’écrivain. Je le faisais aussi bien à la terrasse d’un bar, que dans la chambre que j’occupais et surtout à la barraque de plage de Juvenal, où certains clients étaient étonnés de voir le français devant son ordinateur entre deux bains.

L’histoire se construisait, s’enrichissait, et l’écriture commençait de prendre un rythme intéressant.

Au bout de quelques semaines, le fait que Bel vienne dormir avec moi dans la maison de son frère entra dans les moeurs et en même temps que je voyais défiler l’histoire d’Eric Delonde dans le roman que j’écrivais, je voyais se profiler mon avenir auprès d’elle dans ce pays et ce village auxquels je m’étais attachés.

Mes anciens associés avaient disparus de la circulation et l’autre barraque, dont j’avais acheté le tiers, était fermée. Malgré toutes mes tentatives pour trouver un terrain d’entente, le fameux Roberto restait fermé à mes propositions et n’avait en tête que le plaisir de me mener en bateau. Disposant d’un papier signé de sa main, je décidai d’en rester là jusqu’au jour où ne manquerait pas de venir l’occasion de lui renvoyer l’ascenseur.

Donc j’écrivais, l’histoire prenait forme, et la deuxième partie de l’action, qui se déroule au Brésil, gagna en intérêt et me permit de découvrir certaines facettes de ce métier dont je n’étais qu’au stade du débutant.

Je découvrais aussi combien l’endroit et l’ambiance étaient propices au développement de ma nouvelle activité.

Je fixai la date butoir de la fin de l’écriture du roman au trente septembre (2005) et commença de prévoir mon retour pour proposer mon travail et trouver un éditeur.

Ainsi, je connus les premiers déchirements de ceux qui se séparent dans un aéroport, même si ce n’était que pour quelques semaines, puisque j’avais en tête de revenir dès décembre pour commencer un nouveau roman.

Mon retour en France était cette fois motivé par la proposition de la lecture de mon livre par mon petit comité de lecture (petit par la taille, mais grand par la qualité), les corrections qu’on me suggérait, et l’envoi aux maisons d’édition.

Le temps passa très vite, le téléphone vira au rouge, couleur des factures des communications entre la France et le Brésil.

Le sujet de mon prochain roman commençait d’occuper tout mon esprit et il me tardait de le commencer. J’ai écrit à cette époque une bonne vingtaine de premières pages, jusqu’au jour où, à deux jours de mon retour au Brésil, début Décembre, j’écrivis une page avec un style nouveau, qui devint le début du roman dont le titre m’apparut d’entrée : « Rassemblez-moi ».

Financièrement plus qu’à la rue, je continuai d’emprunter toujours fidèle à ma prudence de ne pas dépasser les moyens qui me permettraient de rembourser, pour ne pas hypothéquer mes conditions de vie futures.

Cette fois, je décidai de louer une maisonnette voisine de celle de Juvenal, au bout du village, sur le chemin qui va à la plage, et de vivre là pendant quelques mois une vie d’écrivain comblé, avec de la matière à mettre sur le papier, et une petite femme pleine d’attentions qui allait suivre toutes les périgrinations de mes personnages et s’y attacher.  

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9

 

Dans mon organisation, je fis un choix déterminant : celui de me placer dans les conditions d’un travail normal : lever six heures, devant l’ordinateur à sept, jusqu’à une heure de l’après midi. Jusque là habitué à n’écrire que lorsque l’inspiration se présentait, je constatai d’emblée les bienfaits de cette décision. Au bout de quinze jours de présence assidue, mon esprit s’emplit complètement de sa mission, et les aventures du notaire héros de l’histoire m’apparurent comme si elles avaient été toutes prêtes dans un coin de mon cerveau. Pourtant, je les découvrais en même temps que je les écrivais et c’étaient autant de bons moments que je partageais le soir avec Bel en lui traduisant mon travail.

J’eus l’opportunité d’acheter une vielle carcasse de buggy que je retapai et qui me servit à aller à la plage l’après midi retrouver mon ami Juvenal dans sa barraque, en compagnie de Bel, lorsque celle-ci n’était pas déjà là pour y faire la cuisine.

Ces trois mois durant lesquels je bouclai l’ouvrage seront toujours l’exemple référence de la manière dont je dois travailler pour écrire. Il m’arrivait de temps en temps de me rendre sur la plage pour y écrire ce qui suscitait la curiosité des clients et me fit rencontrer et connaître beaucoup de monde.

L’autre barraque, celle dont j’avais acheté le tiers, était fermée, et mes ex-associés restaient sourds à mes demandes d’officiellisation de mon achat et d’un quelconque accord pour me rendre propriétaire de leurs parts.

D’un autre coté, les retours de mes propositions aux éditeurs étaient absents ou négatifs, mais ils ne m’empêchaient pas de continuer, persuadé que je n’allais pas réussir à être édité la première fois, persuadé aussi que j’étais en train d’accoucher d’un livre bien meilleur.

Ces trois mois passèrent à une vitesse indéfinissable, et quand fut l’heure de reprendre l’avion, mes doutes sur mon avenir étaient levés. Je reviendrai vivre au Brésil, écrire au Brésil.

La séparation d’avec Bel fut très pénible. Je m’étais renseigné sur les modalités du statut de touriste au Brésil : je ne devais pas dépasser six mois par an.

Le temps de soumettre mon texte à mon « comité de lecture », le corriger et l’envoyer aux éditeurs, et je pensais déjà à repartir pour enfin connaître le bonheur de la vie à deux après lequel je courrais depuis si longtemps.

J’étais rassuré sur l’avis que je portais sur mon nouveau roman : mon comité de lecture appréciait.

Encore une fois, les factures téléphoniques entre la France et le Brésil grévaient mon budget, mais je trouvai rapidement une solution sur internet pour téléphoner à moindre coût.

Contrairement à mon premier livre, je n’envoyai pas systématiquement le manuscrit aux éditeurs, mais je ciblai mieux. Ce sont seulement cinq maisons qui reçurent mon texte et les retours, même négatifs, étaient encourageants car systématiquement accompagnés d’une bonne appréciation ce qui n’avait pas été le cas du premier.

Mais la perspective de mon avenir occupait tout mon esprit, et l’unique chose objet de mes tractations était mon retour à Bahia.

Je décidai d’y retourner en Juin, pour participer à la fête de Saint Jean, très prisée dans le village qui m’hébergeait.  

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10

 

Dans la perspective d’une vente de terrains importante que mon père et moi devions faire, j’empruntai de l’argent à quelques amis pour me permettre de m’organiser une fois arrivé sur place. La location d’une autre petite maison au confort rudimentaire était prévue.

En arrivant à l’aéroport de Salvador, après huit heures de vol en provenance de Madrid, mon impatience de revoir Bel était à son comble.

Lorsque je présentai mes papiers au contrôle, le policier éplucha mon passeport et me demanda pourquoi je tentais de revenir au Brésil alors que la loi ne m’y autorisait pas : les six mois à ne pas dépasser n’étaient pas comptés en année civile mais en année glissée. Il appela son supérieur. J’étais à la limite de l’arrêt cardiaque.

Désormais seul, dans un hall que tous les passagers avaient quittés, en compagnie des policiers de service, la sanction du plus haut gradé ne pouvait pas aller à l’encontre de la loi : je devais reprendre le même appareil et retourner d’où je venais. Je réussis à les convaincre de tenter de joindre Bel et son frère qui m’attendaient dans l’aéroport. Je ne fus pas autorisé à la voir mais seulement à lui parler avec un téléphone portable alors qu’une cloison nous séparait.

Belle démonstration de ce que notre monde moderne pond comme lois et règlements.

Mais que dire contre une mesure que mon pays applique? 

Le gradé en question ne manqua pas de le souligner et me conseilla de m’estimer heureux de n’avoir rien d’inscrit sur mon passeport qui pourrait me pénaliser d’avantage.

Ah, s’il y a des menaces maintenant !

Je respirais lentement pour me contrôler, surtout en retournant dans l’avion où ma tendance à la chlostrophobie ressurgie pendant les deux heures et demie d’attente avant que l’appareil ne décolle pour neuf nouvelles heures de vol, jusqu’à Madrid.

Là, ce fut une course entre environ une dizaine de bureaux pour faire valoir la validité de mon billet, et expliquer le pourquoi de mon retour précipité.

Voilà comment je fus « charterisé ». J’en connais désormais les souffrances.

De retour à Paris, accueilli par mon fidèle ami Jean-Charles (le monteur des films touristiques des années quatre vingt dix), je commençai de retrouver mon calme, tout en envisageant mon prochain voyage.

Quand on aime....

suite...  

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