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Langouste ou feijao (suite 3)

30

Voyage vers l'intérieur.

Sur la place du village quelques personnes attendent. Il est 5h et demi et le car ne devrait plus tarder. Pedro Jorge ne parait pas satisfait d'avoir été réveillé si tôt et réclame le sein de sa mère jusqu'à ce qu'un chiot venant d'échapper à la vigilance de sa maîtresse qui vient d'ouvrir la porte de sa maison, ne vienne l'inviter à faire une petite course. Et nous voilà déjà en train d'insister pour qu'il revienne près de nous alors que le moteur du bus se fait entendre.
Une heure et demie de voyage pour se rendre à la "capitale", non pas celle de l'état, Salvador, mais   celle de la préfecture dont dépend notre village, Entre Rios. 70 km sur une route qui autrefois était bitumée. De temps en temps apparaissent des traces de cette époque au milieu de la voie avec des lignes blanches encore visibles. Aujourd'hui, peu importe ces lignes. Le car va là où les trous sont les moins importants et roule parfois à gauche, ne se rabattant du bon coté que lorsqu'il croise un véhicule (deux ou trois sur tout le parcours). Longtemps cette route fut indisponible car des trous dans l'asphalte sont mortels pour les suspensions et il y en avait tellement qu'ils étaient inévitables. Les transporteurs empruntaient donc un autre chemin, de terre, plus long de trente km. Maintenant que les travaux minimum ont été effectués, elle ressemble plus à une piste de sable et a repris son activité.
Les clichés qui nous apparaissent lorsqu'on jette un oeil à la fenêtre par laquelle la poussière entre, ne  nous font pas rêver, même si de temps en temps apparaissent des vallées profondes où se niche un mince filet de rio. Ce sont des forêts interminables d'eucalyptus, des restes de maisons abandonnées, des jardins assêchés où survivent quelques pieds de manioc, de maïs ou de bananiers. Le car s'arrête de temps en temps pour prendre en charge des gens qui sortent de nulle part. Le trajet se termine en empruntant une route, bitumée, celle-là. Au carrefour, première trace d'une civilisation chargée d'inégalites,  ce qui n'est pas propre au brésil, un puits de pétrole et une pancarte indiquant que Petrobras travaille pour notre bien-être.
Le dessin des rues de la ville est géométriquement presque parfait avec deux "avenues" (deux voies séparées par un terre-plein central aux rares pelouses brûlées par le soleil) en V se rejoignant à l'entrée pour désservir une rue centrale à laquelle toutes les autres sont parallèles, reliées entre elles par des voies elles aussi parallèles formant des carrés parfaits où les commerces abondent.
Il est 8h moins le quart et les occupant du car se ruent dans la ville pour effectuer leurs achats où leurs actes administratifs. Déjà la chaleur et la poussière nous imposent le traditionnel jus de fruit dans une lanchonete. Pour moi, ce sera aussi pain-beurre et café....


Cette ville se situe dans ce qui s'appelle ici "l'intérieur". La physionomie de l'espace géré par cette préfecture peut s'apparenter à un rectangle débouchant sur la mer avec environ 20 à 30 km de littoral. Nous sommes à  80 km de l'océan. L'espace qui se trouve au delà de ce centre urbain est encore plus pauvre avec en prime, comme problème principal, le manque d'eau qu'une préfecture voisine mieux équipée et pourvue, fournit régulièrement aux habitants avec des camions citernes. Les magasins sont petits et mal achalandés, souffrant de la proximité (40 km) d'une ville plus importante, faisant partie de la préfecture voisine, où le commerce est plus important grâce à une situation géographique et une désserte plus favorables. Les prix ne sont pas avantageux car incluent des frais de réassortiment élevés. Je ne trouverai donc pas là un occuliste capable de me fournir une monture pour remplacer celle de mes lunettes que j'ai cassée. Pas question d'espérer faire des affaires dans l'achat de la nourriture, de trouver à bon marché la cuisinière ou le frigo qui me font défaut. Sachant que là où les prix sont intéressants, il faut y ajouter des frais de livraisons astronomiques, c'est un choix difficile à faire, calculette à la main.
Un mini-car nous conduit à la ville voisine. Environ quarante minutes de route asphaltée pour arriver à Alagoanhas qui regroupe environ cent cinquante mille habitants, trois fois plus qu'Entre Rios. Elle doit son développement, outre à la présence de pétrole en moindre quantité que chez sa voisine, à celle d'une fabrique d'une marque de bière, Shincarriol. La maison mère se situe à Sao Paulo et le choix de l'emplacement de l'unité qui déssert le nord-est est dû à la présence d'une grande quantité d'eau de bonne qualité dans son sous-sol.
Le centre est animé mais, encore une fois, l'esthétique de la ville laisse à désirer, révélant le manque de moyens et la pauvreté de la population. On y trouve cependant tout ce qui est nécessaire et les prix sont cette fois très abordables. Un marché couvert immense me fait penser à celui de Belem, Ver o peso. L'hygiène y est rudimentaire, mais tous les produits sont là.
Le retour de ce voyage vers l'intérieur, d'une distance d'environ cent vingt kilomètres se fait en cinq heures !!!! Dans un car bondé où la majorité des gens sont debouts, ballotés, couverts de sueur et de poussière. Dans les clichés qu'on se fait de l'Amérique du sud à travers les reportages, il ne manque que les volailles attachées et battant des ailes. Là, non. Elles voyagent en barquettes ou en sacs congelés qui seront bien entendu ramolis à l'arrivée. Les arrêts sont fréquents pour faire descendre les passagers et leurs sacs de provisions.
Nous voici donc revenus à Massarandupio où on respire de nouveau la brise de l'océan tout proche.
Pourquoi le récit de ce voyage vers ce que j'ai appelé l'intérieur comme il se nomme ici? Parce qu'en même temps, j'ai l'impression de faire un voyage vers l'intérieur de moi-même. La comparaison est osée mais la métaphore dessine bien ce que je ressens :
L'océan, la plage, le rio, les dunes de sable blanc, les cocotiers et... derrière, la dureté, la pauvreté, la maladie, l'insécurité, la sécheresse...

Lorsqu'on parle d'insécurité, on imagine mal ce que cela représente pour un français moyen comme moi qui débarque dans ce lieu. Le village est très tranquille, mais, de temps en temps... Trois malandrins dépouillent un jeune qui rentre du travail sur la piste qui joint le village à la route. Bilan, quelques reals et un téléphone portable. Le lendemain, deux sont retrouvés mort près du poste à essence, le troisième en fuite... Une rixe oppose un homme à des habitants lors d'une fête au village. La police l'emmène jusqu'à la route qu'il doit prendre pour retourner chez lui... on le retrouve lynché le lendemain... Un pêcheur signale un corps sur la plage que les urubus, rapaces locaux, ont commencé à dévorer... ils termineront tranquillement leur travail sans que personne ne se déplace... Trois crapules (selon les sources) sont retrouvées abattues dans leur voiture sur un chemin du village voisin... A salvador, les faits divers font la une des journaux. Le dernier en date fait état d'un règlement de compte entre bandes rivales qui se disputent le marché de la drogue : Treize morts en vingt quatre heures...
Mais l'insécurité c'est aussi dans les hôpitaux où les récits de personnes âgées où de nouveaux nés soi-disant soignés, retournent chez eux avant de rendre l'âme. Deux cas de personnes âgées et un bébé rien qu'au village en moins d'un an.
Ne voyez pas là un quelconque signe de regret d'avoir choisi de vivre ici. De toute façon, avec ma petite retraite, je n'aurai pas les moyens de payer les structures qui sont mises en place chez nous et qui nous coûtent très cher. Je veux dire que je n'aurai plus les moyens de vivre en France où, pour seize trimestres de ma vie qui manquent dans ma comptabilité sociale, je me retrouve obligé de me débrouiller avec des ressources bien en dessous de ce qu'on appelle le seuil de pauvreté.
Mais j'ai choisi ainsi, je me suis mis en tête de réussir dans l'écriture et je suis certain qu'un jour j'y parviendrai.
Je vis à la frontière entre ce qui apparaît un paradis aux amateurs de photos de cocotiers sur une plage, et ce qui est considéré comme un enfer par ceux qui luttent pour survivre derrière cette photo.
Encore une fois, la présence de grands complexes toutistiques où la nuité peut atteindre trois cents euros ne change rien.
Ceux qui entrent pour y travailler ressortent avec quelques reals qui leur donnent des envies au-dessus de leur moyens et les dirigent directement vers les problèmes bancaires. Comme sur les trottoirs de Belem où je décrivais le mélange des trois couleurs blanc, rouge et noir il y a dix ans, ces trois couleurs sont, encore aujourd'hui, séparées.
Je suis un gringo, donc j'ai de l'argent. On pourrait croire que ce raisonnement simpliste est propre à ce coin. Non, là aussi, en France, les autres ont toujours considéré que j'en avais. Oui, juste assez pour payer ce qu'on me demandait, et on m'en demandait, en tant que célibataire, propriétaire terrien, agriculteur, puis chef de publicité dans un quotidien régional !!!   Est-ce vraiment propre à ma personnalité que de n'avoir jamais pu mettre un sou de côté? Un jour, mon père m'a dit que je ne réussirai jamais parce que j'étais trop honnête. Il ne voulait pas m'envoyer voler le voisin, mais considérait que j'avais trop de principes, que je ne savais pas parler argent. Je pense qu'il n'avait pas tort.  Mais, tout bien réfléchi, fonction de ma phylosophie de vie, cela m'aurait rapporté quoi ?
Prenons par exemple un sujet d'actualité, le réveillon.
Celui qui vient de se dérouler fera partie des inoubliables. Pourtant, il n'y avait ni huîtres ni foie gras, pas de paillettes, de champagne millésimé...
Il y avait la marée basse qui avait laissé un rio d'eau salée devant la paillotte, un clair de lune qui illuminait la plage au point qu'on pouvait voir la ligne des cocotiers au plus loin de l'horizon comme en plein jour, et le bonheur de commencer l'année nu sur cette plage, envahi par un sentiment de liberté propre à laisser la place aux voeux les plus fous. C'est dans ces moments là que j'ai l'impression de faire quelque chose d'utile pour le bien-être de mon âme.
Je me souviens d'un autre où, ayant décidé au dernier moment de réveillonner sous la neige, nous avons roulé jusqu'à la rencontrer,... pour nous voir refuser l'entrée à tous les restaurants pour faute de réservation, et finalement revenir à la maison manger une platée de nouilles.
Quel bonheur quand on partage ces moments avec une personne que l'on aime et dont on se sent aimé.
J'ai ouvert une page montrant le bilan de dix ans depuis que j'ai effectué le bogue du quinquagénaire en 2000. Je n'ai pas parlé des galères, car il y en a eu, et de bonnes !  Mais qu'importe, c'est le prix à payer pour réussir et pour apprendre.

J'ai trouvé une pelleteuse !
Nous avons coutume de dire, dans notre jargon d'européen privilégié, que le fossé se creuse entre les plus nantis et les plus démunis. Voyez plutôt :
Dans ma quète d'un frigidaire et d'une cuisinière à gaz, je me trouvai en butte devant  un problème insoluble, celui de payer par mensualités. Mes papiers montrant que je reçois une retraite mensuelle, en français, sont innaceptés. Mon épouse ne recevant pas de salaire déclaré ne pouvait pas non plus accéder à cette formule. Ma carte bancaire refuse les paiements mensualisés. Nous avons donc fait appel à une belle soeur déjà enregistrée dans une grande chaine de magasins de meubles, électroménager, hi-fi... pour faire les démarches à notre place, ce qui fonctionna. Mais quelle surprise lorsqu'elle ramena les papiers à la maison après avoir effectué l'achat.
Prix d'achat de l'ensemble : 1020 reals
Frais de livraison                   :     25 reals soit un total de 1045 reals.
Versement à la commande :   250 reals
Solde à payer                         :    795 reals

Paiement en 10 mensualités de 162 reals soit un total de 1620 reals 
soit 1620 - 795 = 825 reals d'intérêts!!!    104 %  ce qui donne 104 : 10 x 12 = 124,8 % annuels ! ECRIT SUR LA FACTURE
Outre le fait d'avoir mis le doigt sur la méthode utilisée par le monde financier pour profiter du manque de connaissance des plus pauvres, j'ai le plaisir d'annoncer avoir trouvé un moyen de se faire de l'argent, en plus de celui de créer une religion dans ce pays. Je suis révolté.

Mais tout bien analysé, ne suis-je pas né révolté ? En France, il y a tant de sujets qui m'ont fait hurler, mis mal à l'aise devant le silence de mes concitoyens : le commerce de l'eau potable, l'ex monopole des pompes funèbres, les techniques de financement du monde politique, l'inexistence de la démocratie dans un monde d'argent, l'esprit colonialiste, le racisme, le patriotisme exarcerbé, le saupoudrage pour qu'on la boucle... Au cours de ma vie on est passé d'un raisonnement d'après guerre à celui de crise financière. Il est vrai qu'il est plus facile de profiter du peuple quand on lui crée un problème, quel qu'il soit. On perd trop de vue que ce sont ceux qui nous dirigent qui font les ennuis que nous devons résoudre.
Toutefois ma réaction n'est pas celle d'un pessimiste. Je ne suis pas comme la fille d'un ami très proche qui me disait à l'âge de seize ans qu'elle ne serait jamais heureuse sur Terre sachant que la misère existait.
Je vois cette misère, mais ne la montre pas. Est-ce de la pudeur? Est-ce mal placé ? Je n'en sais rien. Peut-être devrais-je créer une "page pauvreté" pour ouvrir les yeux de certains qui ne voient que la chute de la noix de coco sur le pare brise de la voiture comme source de crainte. Je sais que je ne changerai pas leur façon de voir les choses et que je satisferai les voyeurs. Mais maintenant il m'apparait indispensable de la rédiger, pour montrer ceux qui ont protégé jusqu'à maintenant ce territoire que je tiens tant à faire découvrir aux naturistes et aux autres amateurs de liberté sauvage.

"Cachoeira dos indios"
C'est le titre d'une affiche posée en face de la station service à l'entrée de la route de terre qui mène au village de Massarandupio. Le titre est en lettres blanches sur une photo d'une cascade où des baigneurs semblent prendre beaucoup de plaisir. "Cachoeira dos indios" 18 km. "Cascade des indiens". Si l'affiche et son support ont soufferts des frasques du temps, l'information a attiré mon attention depuis bien longtemps. J'ai profité de la présence d'un couple de français ayant fait appel à mes services de guide pour partir avec eux à la découverte de cet endroit, perdu dans la campagne de " l'intérieur ". Quinze kilomètres de route de terre et trois kilomètres de chemin plus loin, un autre paradis.
Le rio "Subauma", courant dans une nature impénétrable et hostile, bouillonne à cet endroit sur des rochers, se sépare en deux bras qui entourent un îlot de sable blanc. Trois maisons et une cabane de fortune posée sur le bord du rio sont entourées de jardins où poussent du manioc, des cocotiers, des orangers... Des poules, des canards, un cochon sont les signes d'une vie en autarcie de ces quelques habitants qui vivent "à l'indienne". Un tracteur attelé à une remorque indique qu''un employé d'une fazenda habite ici et gagne ainsi de quoi se payer le sel.
L'eau est fraîche, le poisson abondant et si vous laissez votre pied faire trempette, au bout de quelques secondes, des petites écrevisses viennent  vous visiter. Deux gamins apportent des noix de cocos et leur père se propose de les ouvrir pour boire leur eau.
C'est une autre vision de la vie de bon nombre de brésiliens qui,  éloignés de la civilisation, trouvent dans la nature les moyens de survivre, tout en gardant l'esprit hospitalier pour accueillir les visiteurs qui osent s'aventurer dans leur paradis.


Oui, ils ont l'eau courante, le supermarché fruits et légumes à la porte de la maison, la poissonnerie, la viande fraîche qui coure autour de la maison, et pour peu que quelqu'un leur indique qu'avec une dynamo, en utilisant le courant de la rivière,
ils pourraient avoir aussi la lumière, on les envieraient. Mais il faut quand même y vivre dans cet endroit, s'habituer aux désagréments causés par les rencontres fortuites : serpents de toutes espèces, de toutes marques et couleurs gordini ou non, caïmans, scorpions, jaguars, moustiques, araignées géantes... Vous allez penser que je tente de vous dégouter de tenter l'expérience. Non, les plus purs auront quand même envie d'y venir. Personnellement j'y passerais volontiers un mois, loin de mon signal internet réticent qui ne me permet plus d'utiliser la toile comme je le voudrais et me stresse. Oui, je stresse à cause d'internet ! ici ! Faut le faire comme dirait la repasseuse ! Mais j'en ai besoin. Et les besoins, vous savez ce que c'est, quand on n'en a pas, on s'en crée, et on paye...

Dans le monde d'aujourd'hui  internet est la meilleure chose que l'humanité ait pu mettre  à sa disposition pour communiquer. Ses détracteurs disent qu'on trouve de tout sur internet, les autres  disent qu'on trouve tout sur internet. Les premiers font preuve d'une belle hypocrisie, oubliant sans doute de jeter un oeil sur les étagères des bar-pmu-bureau de tabac-épicerie-dépot de pain-dépot de presse où leurs chérubins vont leur acheter la baguette ou le paquet de clopes. Ce sont les mêmes sans doute qui regardent "la ferme" ou autre émission de ce type. Ici on appelle ça "Big Brother Brasil". C'est autant prisé que les novelas, imaginez ! Non, vous n'imaginez  pas et vous n'en avez rien à faire. Comme je vous comprend !
Alors, retournons sur la toile où se trouvent ceux qui me lisent. Bonjour ou bonsoir,  merci d'être  là.
La question est de savoir ce que vous attendez ou recherchez dans mes récits. C'est sans doute pour cela que mes sujets sont variés, pour que  tout le monde trouve un peu de soi et débatte intérieurement de mes coups de gueule ou de mes anecdotes.
Tenez, je vous en livre une : aujourd'hui, marchant tranquillement dans la rue avec mon fils dans mes bras à qui je promettais un bon chocolat chaud, j'ai mis le pied dans un trou et suis tombé. Une roulade plus loin, je n'ai pu que constater la lêvre ouverte de Pedro et... rien d'autre heureusement. Il raconte ça à tout le monde et moi je regarde d'un sale oeil le chien qui a fait ce trou pour dormir dans un peu de fraîcheur, à qui je dois d'avoir perdu quelques cm carré de peau sur le genou. Ah, au fait, je revenais d'où ? Du bureau de l'association des habitants où le signal internet arrive. Décidément !

Je commence à prendre beaucoup de plaisir dans mon nouveau rôle de chauffeur-guide-interprètre, car je découvre moi aussi des lieux qui m'étaient jusqu'alors inconnus. Il s'agissait d'emmener un couple profiter de cette cascade décrite ci-dessus. Mais ayant appris qu'il y avait pas très loin une ruine d'église perdue dans la nature, sachant que ces vestiges sont directement liés aux conditions horribles vécues par les esclaves il y a seulement quelques dizaines d'années, je proposai l'aventure constatant que mes clients avaient le profil de gens capables d'apprécier. Je ne me suis pas trompé. D'abord sur le coté "aventure", puisqu'il nous fallut emprunter des chemins pentus sous la direction d'un guide qu'on m'avait indiqué.  Vingt minutes de marche plus loin, nous arrivons sur les lieux où se dressent quelques murs imposants... en même temps qu'une pluie d'orage nous trempe jusqu'aux os. Gênés dans notre envie de tirer plus de photos, et pressés de retourner à la voiture pour se mettre à l'abri, nous partons... et la pluie s'arrête.
Voilà de quoi alimenter les conversations des locaux qui clâment à qui veut les entendre que l'endroit est "habité" par les esprits de ceux qui y ont souffert. Je respecte, mais de l'avis de mes deux clients, et du mien, ça vallait le détour et la bonne douche.
 

Je suis allongé sur la plage et la mer vient me lêcher les pieds de temps en temps. Mon fils me couvre de sable avec de grands éclats de rire auxquels je réponds timidement. Je suis préoccupé.
D'abord par ce que je viens de voir : toutes les forces locales de la police, de la justice, de la préfecture et de l'état ont débarquées ce matin avec tracto-pelle et camion, dans l'intention de démolir les barraques de plage, disant qu'elles étaient hors-la-loi. Aucun avertissement envoyé préalablement, seulement profitant de leur présence pour répondre aux appels de l'association des habitants qui dénonça une construction irrégulière (trop proche d'un rio avec les égouts envoyés dans celui-ci). Résultat : la population s'est rebellé et aucune démolition n'a été faite. Le "promotor", équivalent à notre préfet, a déclaré qu'il ne reviendrait plus aider la population contre les constructions irrégulières, laissant la place a qui...
Ensuite par ce que je viens d'apprendre : un grand groupe hôtelier vient d'acheter les terrains d'une entreprise avec qui le village avait déjà beaucoup de mal, pour faire un hôtel derrière la plage textile, la plus fréquentée par les locaux, d'abord pour y pêcher et aussi pour se distraire.
Enfin par ce que je viens de faire, prenant le parti des habitants dans un langage "européanisé", montrant que j'étais contre les actions du pouvoir de l'argent dont on sent de plus en plus qu'il s'intéresse à Massarandupio, faisant fi de la vie des autochtones comme ce fut le cas dans tous les autres villages de la côte.
Préoccupé mais me sentant encore plus dans la peau des habitants d'ici.
J'aurais envie de dire : venez vite profiter de ce coin de paradis resté sauvage, gardé par un village authentique, avant que les tonnes de ciment et de parpaings ne l'engloutissent.

Encore une preuve que l'endroit que j'ai choisi pour vivre a un attrait indiscutable : le couple à qui je viens de servir de guide devait rester une semaine avant de continuer son périple en Amérique du sud. Ils sont restés un mois avant de s'envoler pour Lima au Pérou. Je les salue au passage s'ils viennent à lire ces lignes et les remercie pour tous les moments agréables que nous avons partagés. En attendant mes prochains "passagers", je vais continuer de chercher des sites, des activités, des rencontres pour étoffer mon offre et faire en sorte que les gens repartent avec une idée plus précise de la culture et du mode de vie des habitants de "l'intérieur"  même si on se trouve sur le littoral, et ceci tout en bronzant et bullant sur une plage incomparable. Bon, aujourd'hui ce ne serait pas le cas. En effet, depuis hier, la pluie a fait son apparition, c'est l'hiver avec 23° qui remet les rios et les réserves en eau à niveau. Ce mouvement climatique fait sans doute suite à celui qui a créé la catastrophe de Rio dont vous avez dû entendre parler. Il faut dire que d'après ce que je vois à la télé, le sud du Brésil est en état permanent de catastrophes naturelles avec beaucoup, beaucoup d'inondations, glissements de terrains, coups de vents... Ici, dans le "nordeste", le soleil ne laisse jamais très longtemps sa place aux nuages.

Bien sûr, le chaud soleil n'a pas tardé à refaire son apparition. Après une semaine de pluie, la végétation se sent pousser des ailes. Je vais donc "cultiver mon jardin". Mais avant, il me faut clôturer afin d'empêcher les intrus (ânes, mules, chevaux, volailles et... les fûtés garnements qui prennent plaisir à visiter les plantations pour y trouver leur nourriture. Voilà une occupation qui n'a jamais fait partie de mes passions, mais je suis pressé de savoir ce que vont donner les graines que j'ai ramenées de France. A propos de mes passions que j'ai toujours trouvées trop nombreuses, il est bien évident que j'ai dû en abandonner quelques unes en venant ici. Les délires au piano font partie des lointains souvenirs, le théâtre est rangé dans un fond de ma mémoire, le rugby reste une option le jour où je me sentirai capable de repartir de zéro pour monter et entraîner une équipe ici alors que le jeu à sept est en train de se construire et me demande de m'engager... Mais le rugby à sept n'est pas ma tasse de thé, et pour le quinze... former un groupe, trouver les moyens de le faire voyager pour jouer et apprendre... à voir. Bien sûr je dois me passer des quelques occasions annuelles de monter dans une formule trois ou encore de quelques séances de karting pour faire monter mon adrénaline. Mais il en est une qui reste intacte : la formule un. Vielle, très vieille passion qui m'a valu de passer des heures devant la télé pour voir les courses en direct. Et là, tout le monde est surpris  de me voir me lever en pleine nuit pour assister aux grands prix. En effet, avec le décalage horaire, il faut se lever à trois ou quatre heure du matin pour ne rien manquer, ni des essais du samedi, ni de la course le dimanche. Les réflexions fusent quant à cette habitude, mais j'attends de les voir s'organiser pour voir les matches de la coupe du monde de foot. Déjà, on me demande pour qui je vais être si le Brésil rencontre la France. Sincèrement, même si je ne connais rien au foot, je trouve que cette équipe du Brésil joue bien et a un entraineur qualifié. Alors, si les deux équipes se rencontrent et que la France gagne pour la troisième fois consécutive, je crois que j'irai prendre un bol d'air pendant quelques jours sur une autre plage, le temps que les commentaires se tassent. Mais si cela arrive, j'ai bien peur qu'ils prennent leur revanche car les nouvelles sur la qualité de notre équipe ne sont pas des meilleures. Allez, encore une cinquantaine de jour à patienter pour vivre ce qui reste un évènement national ici à ne pas rater même si je ne suis pas accro de ce sport.

"Je suis dans mon salon, devant un feu de cheminée, une radio est allumée.
J'ai pris pour la première fois mon dictaphone dans une main. J'ai réalisé en le prenant que j'allais désormais l'utiliser souvent. Cela me rappelle une scène du film "Au nom de tous les miens" de Martin Grey, celle où il enregistre l'histoire de sa vie avant de se suicider.
Ce soir, il ne s'agit pas d'un suicide, bien au contraire. Peut-être en relisant ces lignes, plus tard, certains esprits malins diront que c'en était une sorte. S'ils ont raison, la vie est un suicide.
Je viens de concrétiser dans ma tête, l'idée d'un changement  dans ma vie, que j'allais effectuer
radicalement. Il m'a paru intéressant de raconter comment j'en étais arrivé là.
Bon, c'est une vie banale, mais qui a une originalité qui peut interpeler, intéresser, pourquoi pas ?
Savoir pourquoi je peux avoir peur de la vie à cinquante ans, pourquoi je m'interroge sur mes relations avec les femmes.
Savoir vaincre la solitude, ou organiser les années qui arrivent avec elle.
Laisser enfin libre cours aux envies qui me poussent depuis la nuit de mon temps, des rêves jamais réalisés, toujours remis à demain, ou à peine esquissés.
La musique, sur le piano des bourgeois chez qui ma grand mère faisait des ménages. Je ne le maîtrise toujours pas comme je le souhaiterais, mais il m'éclate, c'est l'essentiel.
Le théatre, débuté à dix ans dans un grenier de la ferme, puis sur une vraie scène, en salle puis à l'extérieur.
Le cinéma, le rêve le plus tenace. A quinze ans j'avouais à un professeur mon envie de tourner des films. A vingt cinq ans je cassais ma tirelire pour acheter une caméra video. A quarante je sacrifiais ce qui restait de ma ferme pour la société audiovisuelle que je venais de créer.
J'écris depuis l'âge de treize ans. J'espère ne pas rougir de mes textes d'aujourd'hui comme je le fais de ceux de l'époque. Mais c'était moi, c'est moi. Celui qui s'émerveillait devant les photos et les récits que mes cousins rapportaient du  Maroc quand j'avais dix ans.
Je crois avoir puisé là mon goût pour le soleil et les peaux mates.
Peut-être aussi l'idée d'aventure, mais celle-là, qui ne l'a pas ?
Alors, vous allez dire "Bof !".
Mais c'est ce que vous allez dire. Ce qui m'intéresse, c'est votre pensée, et surtout la relation que je vais avoir avec elle, et ce dont elle ne parle jamais.
Alors je vais me livrer. Ca m'inquiète, mais ça me permet de satisfaire mon égocentrisme, mon orgueil, mon coté cabotin.
Attention, en vous rapprochant de moi, vous pourriez prendre confiance !
Il y a aussi que les choses qui ont fait mal, on a besoin d'en parler, besoin d'exorciser les erreurs passées.
Et puis, quand on a l'impression d'avoir vécu des émotions particulières, on pense pouvoir apporter un éclairage différent sur ce qui nous entoure.
J'ai le sentiment d'avoir pris du recul par rapport au monde où nous vivons.
J'ai envie de parler de nos relations avec l'argent, la misère entretenue, le sexe, la manière dont nous sommes organisés sur la planète.

Alors j'ai décidé de partir, voyager, et rassembler tous mes rêves :  l'écriture, les musiques lointaines, la mise en scène sur internet, les video, la quète de "la" femme.
Faites gaffe, j'arrive peut-être chez vous !
Je vous raconterai comment je me suis concentré pour arriver enfin à ne faire que les choses qui me plaisent.
Vivre en faisant ce que l'on aime, sans contrainte, dans le plus profond respect des autres, de leur culture, de leurs différences, en s'en enrichissant."

Ecrit la nuit du vendredi 22 janvier 1999.

En ce mois de mai 2010, les prochaines élections du comité directeur de l'association des habitants de Massarandupio s'approchent. Je pense que nous allons vers une belle empoignade car les troupes sont pour le moins divisées pour s'octroyer le pouvoir de décision sur l'avenir de la communauté. C'est un pouvoir bien mince, doté d'un budget réduit à son strict minimum, mais certains y voient l'occasion de servir leurs intérêts, et ça les rend... cons, méchants, insupportables, voire dangereux.
L'équipe en place, très critiquée, emmenée par une belle-soeur à sa présidence, me demande d'endosser le titre de directeur de l'environnement (milieu ambiant comme on l'appelle ici). Je dois cette demande à mon intervention le jour où le "promotor" de la préfecture est venu pour détruire les barraques de plage, en vain. Loin d'être un fou de la réunionite, j'accepte avec réserve, ayant déjà le titre de vice-président de l'association de naturiste de la plage de Massarandupio. Mais les deux rôles vont de paire et puisqu'ils me font l'honneur de m'accorder leur confiance, alors que je ne suis qu'un "gringo estrangeiro",  je veux bien risquer de me prendre une veste.
Ici, c'est l'automne avec ses averses passagères et ses vingt huit degrés quand le soleil se montre. Depuis trois jours, la situation est idéale : il pleut la nuit, et nous avons droit à un magnifique ciel bleu dans la journée. Quel pied !
Bien sûr que ce temps facilite et augmente la prolifération des moustiques qui sont et resteront la première source de désagrément dans ma vie ici. L'autre jour, discutant avec ma belle-mère qui venait ramasser les feuilles d'une plante appelée "capim santo" (herbe sainte), pour en faire une tisane et soigner ses douleurs, il me prend l'idée d'en écraser une feuille et de la porter à mes narines. Je reconnai aussitôt l'odeur de la citronelle. Depuis, je me frotte les jambes et les bras avec ces feuilles quand arrive le soir et ça marche. J'ai fait des émules parmi les autochtones qui se sont montré très surpris et admiratifs de mes connaissances, même si leur peau et leur habitude font qu'ils souffrent moins de cet inconvénient que moi.

Ceux qui ont eu le courage ou la curiosité ou les deux, de lire l'Avortamour, savent que je suis allé me le chercher celui dont l'absence marquait jusqu'àlors la plus grosse déception de mon existence, j'ai nommé, mon fils, Pedro Jorge.
Déjà et seulement deux ans et demi que je le regarde, l'observe, l'analyse, pour me persuader que les lois de la génétique sont inplacables tant je perçois des ressemblances avec certains de mes traits de caractère, et pas des meilleurs : têtu, indiscipliné, sachant ce qu'il veut, casse-cou... C'est simple,  il m'arrive parfois d'être un peu gêné quand je le regarde agir, comparativement à ses cousins plus âgés. Mais la fierté qu'il soulève en moi m'oblige souvent à le comparer avec les enfants de son âge pour me persuader qu'il a quelque chose de particulier, un je ne sais quoi de différent qui fait que quand par exemple je traverse le village avec lui pour acheter le pain, tout le monde, je dis bien tout le monde, y va de son petit mot pour lui, des enfant de son âge aux grands parents, tout le monde. Et lui répond "boa tarde", "beleza", " Tudo bom", comme il me dit "Ca va" quand je lui demande.
Il sait aussi faire le clown pour nous amuser, sa mère et moi,  demande de mettre de la musique quand il n'y en a pas,
danse à chaque fois que l'on en met et ça, depuis longtemps...
Je ne peux m'empêcher de l'imaginer un jour, en  France, dans quelques années, avec vous peut-être, demandant de parler de moi pour en apprendre plus sur son vieux père. C'est un peu le scénario de mon dernier bouquin "Rassemblez-moi". Selon la personne à qui il posera la question, les réponses pourront être diamétralement opposées mais s'il apprend suffisament bien le français pour lire ma prose et mes vers, il aura quand même une bonne base sur ce qui fut un parcours chaotique et j'espère qu'il en tirera les leçons pour atteindre plus tôt ses propres objectifs.

" Si un jour tu me dis que d'un grain de sable va naître un oiseau, je vais m'assoir à ton coté et attendre."
                                                                                                                                                       Maxim Malhado
Maxim Malhado est un poête brésilien, professeur d'éducation physique et peintre à ses heures, qui vit à Massarandupio. Il vient d'éditer un recueil de poêmes et celui-ci, parmi d'autres, m'a séduit.  C'est une magnifique déclaration d'amour.
Mais l'art, et peut-être plus particulièrement la poésie, est ingrat, et d'autres auraient pu avoir une interprétation bien différente du fond de sa pensée.
"Si un jour tu me dis que d'un grain de sable va naître un oiseau, je te promets la camisole la plus fleurie, une chambre avec vue sur la salle au jet d'eau froide, je te fournirai les comprimés qui rendent les éléphants plus roses, les papillons géants plus dorés, et j'irai m'assoir à ton coté attendant que tu t'endormes, regrettant de ne pouvoir te croire."

Un article de "Courrier international" avait pour titre "Dieu a abandonné les bleus". Je dirais : " Allah aussi" .
Bon, au moins les amateurs de football vont pouvoir profiter de leur coupe du monde sans être importuné par les crises des joueurs français et de leur entraineur. Au moins je suis tranquille, ils n'affronteront pas la France et je pourrai m'assoir tranquillement au milieu des suporters sur la place du village où un client naturiste a installé un projecteur video.
"Gooooooooooooal do Brasil !!!!!!" Impressionnant de ferveur. J'attends avec impatience une éventuelle confrontation avec l'Argentine, l'ennemi juré, ça ne doit pas être triste.
Le football français traverse une période noire. Avec Laurent Blanc, on sera peut-être moins marron.
Nous avons donc été élus, sans opposition. A vaincre sans péril... Me voilà donc "directeur de l'environnement de l'association des habitants de Massarandupio, Bahia, Brésil". Merci, merci, j'ai pas fini d'avoir des problèmes avec ceux qui ne manqueront pas de me dire "T'es d'où toi, pour me dire ce que j'ai à faire?" Hé, hé, ça promet.
Nous sommes à la veille de la Saint Jean, Sao Joao pour les puristes, la fête au forro, cette danse qui ressemble à une marche rapide et qui vient historiquement des bals organisés par les colons anglicistes qui les organisaient " for all"           (" pour tous" pour ceux qui suivent).
Comme vous pouvez le constater, je n'alimente plus régulièrement mon site, notamment la page "A partir de Sumer" qui me demande des recherches sur internet que je n'ai plus la possibilté d'effectuer à ma guise à cause du mauvais signal que je reçois. 
Il va falloir être patient, je devrais retrouver une bonne formule à partir de septembre. D'ici là, je me débrouillerai avec les moyens du bord, comme maintenant.




à suivre...




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