danielrabillard.com

Commençé dans les années 75-76 avec un fond et un style parfois très critiquables, j'ai décidé de vous le présenter tel quel car son évolution ( 2e phase en 86, 3e en 97...) est celle de ma vie, de ma personnalité, et de mon écriture.

 

Roman autobiographique 

L'avortamour

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

...Une, deux... une, deux... La voix résonne dans la vaste cour.

Lorsqu'elle s'arrête, nous n'entendons plus que le bruit de nos pas.

   _ On n'entend rien! Attaquez le sol avec vos talons! Une, deux... une deux... section...halte... à droite... droite !

Devant nous, le bâtiment de la compagnie. Tout le monde retient son souffle: la peur de faire un tour de cour supplémentaire comme cela arrive si souvent. Je suppose que les autres bidasses pensent comme moi à ce qui se trouve derrière le mur qui se dresse devant nos yeux: l'escalier, la chambre, le lit, le calme...

   _ Rompez les rangs!

Une envolée de moineaux, un nuage de poussière emporté par le vent. Tout le monde se précipite vers la porte puis c'est l'escalier, la chambre, le lit, le repos.

   _ Ce qu'ils paraissent cons ces bidasses à secouer les arbres pour faire tomber les feuilles mortes.

   _ Rigole bien, tu verras quand tu seras à leur place!

Christian continue d'observer ses collègues par la fenêtre; il sait bien que pour lui aussi viendra l'heure de la corvée de feuilles. Mais des feuilles, il y en aura de moins en moins.

On est en décembre, en décembre 1972, et il y a encore dix mois à passer dans cet uniforme. Il se retourne vers moi:

   _ Daniel, tu sais que c'est toi qui est de corvée d'emplettes ce soir?

   _ Je sais: deux bouteilles de Martini, une boîte de petits gâteaux, une boîte de cigares... c'est bien tout? Tu viens m'aider, Bertrand?

La chambrée éclate de rire.

   _ Mais non Daniel, dit une voix, tu sais bien que c'est l'heure à laquelle "Monsieur" écrit sa bafouille quotidienne à sa fiancée!

   _ Ah oui, c'est vrai! quotidienne... ouah... Mais que trouves-tu donc à lui raconter tous les jours  ?

Je m'approche de lui :

   _ En plus, on est en perme demain, tu vas la voir. Tu pourras lui raconter la pâtée que je vais te mettre au poker.

   _ Fais pas chier! De toute façon c'est encore moi qui vais gagner. Et puis quoi, t'es jaloux?

   _ Oui, ça doit être ça. Enfin j'espère que tu ne lui écris pas quand tu es avec.

Je salue le sous-officier de garde au passage et franchis le seuil de la lourde grille. Une longue inspiration. Décidément, en sortant de là, on a vraiment l'impression de sortir de prison, ou du moins celle de retrouver un monde plus libre. Enfin, une fois caporal, je me sentirai peut-être mieux.

Ma voiture est là, fidèle, patiente, elle m'attend sur le parking. Offerte par mes parents quand j'étais étudiant à Toulouse, elle est déjà chargée de souvenirs. Installé au volant, c'est comme si je redevenais moi-même. Je n'aime pas l'armée mais j'ai décidé de jouer le jeu. Ok, je joue aux cow-boys et aux indiens, le temps passe plus vite. Je suis un bon soldat, bien considéré par mes supérieurs. Le poker du soir? Ca fait partie du jeu.

Le sac de courses à mes pieds, je suis assis à une table de bar. Pas question de ne pas profiter de la moindre minute à l'extérieur de la caserne. Des filles passent, des regards se croisent. Tiens, il n'a pas tords, Bertrand, je n'ai personne à qui écrire. Des petites copines mais rien de sérieux et je ressens comme un manque. Pourtant, je n'ai pas à me plaindre, ça marche plutôt pas mal dans ce domaine. Mais là, avec mes cheveux rasés, c'est comme si j'avais perdu un peu de confiance en moi. Et puis, dans toutes les histoires que j'ai connues jusqu'à aujourd'hui, il m'a toujours manqué quelque chose. Mais quoi?...

 

  _ Alors Daniel, comment sont les civiles dehors?

   _ Les civils? Ben... comme nous, avec les cheveux plus longs.

  _ Non, je veux dire les civile e s.

   _ Ah, les civiles e s! Toujours aussi belles et toujours aussi insaisissables, blasées quoi. Avec le paquet de militaires qui traînent dans cette ville, j'aimerais même pas être à leur place. Et c'est sans compter avec les têtes qu'on se paye. Il faut s'appeler Bertrand et pouvoir écrire six pages d'amour par jour pour espérer les intéresser.

   _ Vous voyez bien que vous êtes jaloux! Intervient Bertrand.

Ce soir, pendant la partie, l'ambiance n'est pas la même. Certes il y a la fumée désagréable des cigares, les bouteilles de Martini qui circulent, les coups de gueule de ceux qui gagnent, de ceux qui perdent, mais entre ça, rien. A mon avis, chacun, comme moi, pense à la permission du lendemain.

   _ Daniel, tu vas y laisser ta chemise ce soir.

   _ T'as raison, je vais me coucher.

 

Bientôt, cette route sera rendue impraticable par la neige et je serai coincé dans cette foutue caserne. Déjà, aujourd'hui, le temps est plus gris que gris. Mais je suis en permission. De plus, celle-là revêt un caractère particulier : Dimanche, je visite en compagnie de mon père, une ferme qui est à vendre à quatre kilomètres de la nôtre. Bien que petit fils et fils d'agriculteur, je ne me sens pas particulièrement doté de la fibre paysanne. J'ai mené depuis la troisième des études agricoles jusqu'à la prep Agro où j'ai échoué, pour finir avec un BTS  Economie et Techniques de l'Entreprise Agricole, pas la gloire quoi. Pourtant, à l'issue de mon stage de fin d'études, dans une exploitation suisse, j'ai constaté qu'à la campagne j'étais dans mon élément, que je me sentais bien à travailler dehors, qu'après tout c'est ce que je savais faire depuis toujours.

Ainsi, lorsque mon père m'a demandé ce que je voulais faire plus tard, je lui ai répondu naturellement: "Je veux bien être agriculteur, mais ça m'ennuie de travailler ici, chez toi. Il faudrait acheter quelque chose, pas très loin d'ici et on travaillerait ensemble." Pas très loin, il a trouvé : quatre kilomètres, c'est rien.

Les premières vues d'Argenton m'apparaissent. Encore une fois je constate que je suis bien attaché à cette petite ville et à sa campagne. J'aime me promener dans la vallée de la Creuse et je me moque des parisiens qui ne connaissent de cette ville que les bouchons estivaux. Ils perdent un temps fou pour descendre en vacances dans le midi. S'ils savaient, les richesses, à quelques mètres de là.

   

   _ Bonjour maman.

   _ Bonjour mon militaire. Tu vas bien?

   _ Je vais, je vais, rien de passionnant, sauf que, papa à trouvé une ferme?

   _ Oui, vers Saint Marcel. Il ne connaît pas bien ce coin là.

   _  Moi non plus. Combien d'hectares?

   _ Cinquante.

   _ Cher?

   _ Cinquante millions.

   _ Pfft! Tout emprunter!

   _ On t'aidera. Tu es bien sûr que c'est ça que tu veux faire?

   _ Mais oui maman.

Le plaisir de retrouver l'odeur de SA chambre. Quitter cet uniforme, une priorité. Bien sûr que maman est la première à souhaiter que je reste travailler près d'elle. Elle n'a que moi et à en juger par sa réaction le jour où elle découvrit que j'avais encadré une offre d'emploi pour l'Australie...

   _ Ah, tu es plus commun, habillé comme ça.

   _ Oui, mais si tu savais comment je me sens bien dans ces habits. Papa est où?

   _ Il est parti labourer, au Péchereau.

   _Bon, je descends en ville.

   _ Déjà! A peine arrivé, te voilà reparti. Tu es bien comme ton père.

Ce sera dur de lui faire comprendre que je ne serais pas toujours dans ses jupes. D'autant plus dur que j'avais décidé de rester.

Je n'ai rencontré personne d'intéressant dans les bars. Selon mon habitude, je me suis arrêté sur le vieux pont. J'ai laissé mon regard balayer les frêles peupliers, s'accrocher aux encorbellements rustiques des anciennes maisons dont le pied baigne dans l'eau et qui ont si souvent inspiré le peintre. Puis, à l'heure du dîner, je regagne la maison.

   _ Bonsoir papa.

   _ Ah, te voilà! Ta mère était en train de me dire que je te donnais de mauvaises habitudes.

   _ Pour une fois que tu es à l'heure. Alors cette exploitation à vendre?

   _ Je ne connais pas. Il parait que c'est pas mauvais. T'as bien réfléchi?

   _ Oui, si c'est possible, c'est ça que je veux faire. Ca me plaît bien d'être agriculteur près de chez vous. Ici, il n'y a pas de place pour moi et on ne peut pas s'agrandir. Alors si il y a cette possibilité... Et puis c'est mieux d'être chacun de son coté. Des parents qui se disputent avec leur enfants pour des raisons professionnelles, on voit ça tous les jours. Je vais même aller plus loin : si je me marie,  je m'arrangerai pour avoir une femme qui ne travaille pas à la ferme. Vous n'avez aucune discussion en dehors du boulot, et quand vous vous engueulez c'est souvent à cause de lui.

 

   _  Allez, debout, c'est l'heure!

De la porte de la chambre mon père s'assure que je suis bien réveillé.

   _ Allez!

J'ai l'impression que ma tête est sur le point d'exploser. Hier soir, en boîte, j'ai retrouvé tous les copains de rugby. On a bien préparé le match de cet après midi... Coté rencontre, rien de neuf. Décidément, je ne suis pas en confiance dans ce domaine en ce moment. Il y a des périodes comme ça.

La campagne dans laquelle le propriétaire nous promène, mon père et moi, m'est inconnue. Ce n'est pourtant pas loin de chez nous. Les terres sont rassemblées autour des bâtiments. La maison principale, qui ne fait pas partie de la vente, a beaucoup de caractère avec sa tour sur la façade. Devant elle, jusqu'à la  route d'accès, un petit parc, bien entretenu. Un mur le sépare  d'une cour bordée d'un immense hangar en tôle, bardé de parpaings. Au fond de cette cour, les dépendances ont été aménagées en habitation. Ce sera ma maison si...

15-5, le score de la victoire. Le pot d'après match a lieu au bar de la place principale de la ville. Brouhaha, chants, accolades, on parle cadrage - débordement, mêlée, placage...

   _ Tu bois un coup?

   _ T'es à l'armée ?... Tu pètes combien ?... Putain, ils t'ont pas raté!

   _ Daniel, tu manges avec nous?

   _ Bien sûr!

   _ Qui reste manger ce soir?

   _ On va où?

Au fond du bar, assis à une table, discute un groupe dans lequel je remarque la présence d'O. O, c'est une ex. Nous deux, ça a duré dans les quatre mois environ. Physiquement, elle est très à mon goût, mais nos caractères sont trop différents. Elle ne prend que très rarement part aux conversations. Un jour, le président du club lui avait demandé:

    _ On ne vous entend pas. Vous mettez une dent Mademoiselle ?

Gêne.

  

   _ Bonjour.

   _ Bonjour Daniel.

   _ Je vois que tu apprécies l'ambiance du rugby?

   _ Depuis que vous êtes venu faire le match de démonstration dans mon village au printemps dernier, j'ai un copain qui vient vous voir jouer. Je suis venue avec.

De la tête, elle me montre le garçon assis au coin.

   _ Je te présente Michel.

Je hoche la tête en souriant.

   _ Non. Je sais ce que tu penses. Je ne sors pas avec lui.

   _ Mais je ne pense à rien. Et puis ce serait normal.

Elle hausse doucement les épaules.

   _ Normal ? Si tu veux.

   _ Tu viens toujours travailler chez le docteur P. ?

   _ Oui, j'y suis en ce moment.

   _ Tu vas bien ?

   _ Oui. Et toi, l'armée ?

   _ Bof, je supporte. Bonne soirée.

 

Le lundi est à la fois le jour le plus difficile, le plus long et le plus calme de la semaine. Enfin, calme...  NOUS sommes calmes... Parce que les gradés, eux, ils n'arrêtent pas de nous hurler dessus. La reprise en mains hebdomadaire quoi. Il faut attendre le mardi pour que les choses reprennent leur cours normal. Le poker, par exemple.

   _ Daniel, si tu attaques la semaine comme ça, tu vas nous emprunter du pognon pour partir en week-end.

   _ Je vois bien. Tapis !

   _ Ouah... tu bluffes !... Je veux voir. Brelan de neufs !

   _ Oh putain ! T'as raison, je n'ai pas la tête au jeu ce soir.

   _ Y'a une femme là-dessous!

   _ Ben non . Justement, c'est peut-être là le problème.

   _ Moi je l'ai résolu, celui-là. Je suis revenu avec mon ex.

Je souris.

   _ Ouais, c'est une idée. Je vais y réfléchir.

Bien sûr qu'elle n'est pas conne son idée. Je pense à O... C'était pas mal. Même bien. Mais l'histoire c'était terminée dans la douleur. Pas facile. Pourtant, elle n'avait pas l'air de m'en vouloir, dimanche. Elle semblait même heureuse de me rencontrer. Pourquoi ne pas lui écrire ? Une lettre pour voir, pour savoir, pour juger, pour s'approcher, pour reprendre contact... pour reprendre tout court.

J'ai connu O. à la fête de son village près d'Argenton. C'est l'occasion pour tous les habitants des communes environnantes d'apprécier le vin de pays et la traditionnelle omelette au jambon. Les potins y vont bon train. On se présente le dernier né, on pleure la mort récente de l'aïeul, on raconte le mariage de la fille de l'un, on chuchote le divorce du fils de l'autre. Je m'étais trouvé là par hasard, je fêtais un anniversaire. De présentations en présentations, d'amis de copains en copains d'amis, nos chemins se sont croisés. Une danse, une promesse, un rendez-vous... Quatre mois partagés.

Oui, je pourrais lui écrire.

La situation s'était très vite dégradée. Je ne saurais dire comment sa présence me gênait, m'alourdissait. Je l'ai trompée plusieurs fois. Alors pourquoi quatre mois? Son corps, sans aucun doute. D'ailleurs, c'est à lui que je pense ce soir.

J'ai envie de lui écrire.

Je la verrai le samedi soir. Il n'y a pas de raison pour que ce ne soit pas aussi bien qu'avant, sexuellement je veux dire. Il faudrait une lettre évoquant le plaisir de l'avoir revue, une espèce de prise de conscience  d'erreurs, une lettre qui endosse des responsabilités, qui suggère une nouvelle tentative, une lettre piège quoi. Je ne suis tout de même pas très fier de moi. Mais, bon.

Je lui écris.

   _ Il neige!

Un bond. Nous sommes tous collés aux carreaux de la fenêtre, comme des gosses.

 Les lourds flocons virevoltent autour des lampadaires de la cour. Ils font comme un pas de danse avant de se poser délicatement sur le sol. Pas de doute, l'hiver est bien là, et avec lui, la fin de l'année, la fin de nos classes. Le temps passe vite.

Je relis ma lettre pour bien m'assurer qu'elle est bien cette perche tendue, qu'elle est apte à susciter au moins la curiosité, donc une réponse.

   _ Pas étonnant qu'il neige, les mecs,  Daniel écrit !

 

 

Chapitre 2

 

 

 

Depuis une quinzaine,  je découvre ma nouvelle vie, ma nouvelle ville, ma nouvelle caserne. Je suis à Bourges. Parti de Montluçon à cent kilomètres à l'est de chez moi, je me retrouve à cent kilomètres au nord. D'autres sont partis en Allemagne. Pistonné va!

M'habituer ? Facile. Ce sont les mêmes. Ils n'ont pas le même visage mais je reconnais le fils de paysan au propos bien de chez nous, l'intellectuel qui impose sa science ou arrose de calembours, le gars du sud-ouest content de discuter rugby dans ce qui est pour lui, le nord. Il y a aussi l'anarchiste, l'amoureux transi, le guitariste, les joueurs de tarot, les joueurs de poker...

Nous ne sommes qu'un poignée d'appelés dans cette compagnie de services, au milieu d'une majorité de militaires de carrière dont c'est l'école. Je choisis de faire le peloton de sous-officier. Hé hop ! C'est reparti pour la guéguerre. Mais que le temps passe vite !

Je tiens dans mes mains la lettre tant attendue depuis deux mois et demi. Je me repasse tous les scénarios que j'ai imaginés. Ceux qui n'envisageaient pas de réponse sont éliminés : O. m'a répondu !

Je dévore le contenu de cette lettre. Elle accepte ! Elle accepte de me revoir. En plus le rendez-vous est fixé : ce sera samedi prochain; vingt heures. Elle travaille chez "son" docteur. Elle sera donc à Argenton.

Les démarches pour l'achat de la ferme avancent. Nous attendons l'acceptation de l'emprunt auprès du Crédit Agricole. C'est bien sûr le sujet principal de tous les repas familiaux. L'ambiance est au beau fixe. Mes parents sont satisfaits de me voir faire ce choix. Je suis même surpris de l'attitude de mon père. Il est vrai qu'entre l'internat, les études à Toulouse puis à Clermont Ferrand, l'armée, je n'ai eu, depuis neuf ans, que peu d'occasions de bien le connaître. Quant à ma mère, j'ai toujours eu l'impression de tout savoir sur elle.

   _ Humm ! Ma petite maman nous a mitonné un plat dont elle a le secret ?

   _ Oh, je sais pas si vous le méritez. Ton père et toi, vous n'arrêtez pas de me charrier.

   _ On ne te charrie pas. Je disais simplement à ton fils qu'il a raison d'être pressé parce qu'il a un rendez-vous, et toi tu parles mariage et tu te vexes quand je réponds qu'il a bien le temps. Elle est comment?

   _ Mais vous la connaissez, c'est O., tu te souviens maman ?

   _ Tiens, elle est toujours d'actualité celle-là. Je ne te comprendrai jamais. J'espère que c'est la bonne, je n'aime pas te voir courir de fille en fille comme ça.

   _ Maman, je ne marierai pas avant d'avoir trente ans. Tu as encore six années à souffrir. Et puis dis-donc, une femme, tu la supporterais ?

  _ Mais, bien sûr, pourquoi tu dis ça ?

Je regarde mon père, il a le même sourire dubitatif que moi.

   _ Hummm...

 

Ma voiture est garée devant le portail de la maison du docteur P. 

Une femme à la maison ! Ma mère est tellement possessive à mon égard, il faudrait qu'elle soit solide la fille. Elle qui n'arrête jamais de travailler, de s'occuper de ses vaches laitières, trois cent soixante cinq jours sur trois cent soixante cinq, qui ne s'accorde aucun répit. Elle dont le seul loisir est de passer la moitié de ses week-ends à préparer des repas pour la famille, les amis. Vingt, trente à table, la vaisselle...

O. est habillée d'une robe rouge, unie, très courte, révélant ses jambes fines et bien dessinées.

   _ Bonsoir Daniel.

Je l'embrasse.

   _ Bonsoir. Je suis content que tu aies accepté de m'accorder une soirée. Je n'y croyais plus. Depuis le temps que j'ai envoyé cette lettre, je n'espérais plus de réponse.

   _ J'ai été surprise que tu m'écrives. Après ce qui s'est passé entre nous, la manière dont tu m'as quittée, je ne m'attendais pas à ça.

   _ Je ne t'ai jamais revue au rugby.

   _ Je n'ai plus eu l'occasion d'y revenir.

   _ Je t'invite au restaurant. Y en a-t-il un qui te plaît plus particulièrement ?

   _ Non, je me laisse conduire.

La salle de restaurant est suffisamment bruyante pour que notre conversation passe inaperçue. Depuis le début du repas, nous parlons des événements qui se sont déroulés pendant notre séparation : son travail chez le docteur, l'armée, le rugby, l'achat de la ferme qui se concrétise...

   _ Tu as donc décidé de rester travailler ici, d' avoir ton exploitation ?

   _ Oui, et je suis bien content.

   _ Tu n'avais pas envie de partir loin, de voyager, d'aller en Australie ?

   _ Oui mais, je me sens bien en pensant que je vais rester là. Et toi ? Qu'est-ce que tu envisages de faire?

   _ Je ne sais pas. Pour l'instant je fais le ménage chez un docteur, j'aide mes parents qui ont une ferme aussi, et puis j'ai dix neuf ans, beaucoup de choses peuvent changer.

   _ C'est vrai. Et puis je trouve qu'on est un peu trop sérieux là. On sort en boîte ? Ca va nous changer les idées.

   _ Tu veux aller où ?

   _ Je sais pas. Où tu veux.

   _ Daniel, je ne voudrais pas qu'on nous voit ensemble.

   _ Quoi?

   _ J'ai peur de rencontrer un ami de Michel. Ici, ça ne risquait trop rien, mais en discothèque...

   _ Pourquoi ? Tu sors avec Michel ? Celui qui était avec toi dans le bar ? Mais pourtant tu m'as dit...

   _ Je sais, je t'ai dit que je ne sortais pas avec lui mais ...si.

   _ Mais pourquoi m'avoir menti ?

   _ Je sais pas. Tu m'aurais écrit si je t'avais dit que nous étions ensemble?

   _ Mais il est où ce soir ?

   _ Il est à l'armée lui aussi, mais loin : en Allemagne. Il ne rentre que toutes les trois semaines.

Son regard fuit le mien qui la fixe. Je la sens un peu perdue, gênée, comme quelqu'un qui avoue une faute. C'est ce coté résigné qui me déplaît en elle. Mais là, c'est pour moi qu'elle le fait et ça me touche.

   _ C'est sérieux avec lui ?

   _ Il est très gentil avec moi. Nos parents se connaissent bien, on est souvent les uns chez les autres. Pour lui, je crois que c'est sérieux oui. Moi, je l'aime bien mais je ne t'ai jamais oublié.

Je souris connement. La conversation prend une allure qui ne me plaît pas.

   _ Ecoute, moi je ne peux pas te proposer ce qu'il t'offre. Je ne me sens pas prêt à me caser maintenant. Dommage.

   _ Dommage ? Pourquoi tu dis dommage ?

   _ Je dis dommage parce que ce soir, j'avais imaginé que nous aurions pu sortir ensemble.

   _ Tu veux dire coucher ensemble ?

A en juger par le sourire qui est figé sur ses lèvres, sa question ressemble plutôt à une invitation. La conversation devient plus agréable. Je hoche la tête:

   _ Ouais.  

   _ Ca me gène ce que tu me demandes.

   _ Ca te gène mais tu en as envie.

   _ Oui, mais ça me gène.

Je souris toujours aussi connement.

   _ On s'en va ?

La voiture est garée à l'entrée d'un champ, au bout d'un petit chemin de terre, sur une colline surplombant la ville dont les lumières scintillent. Je l'embrasse sur les lèvres et dans le cou. Elle renverse sa tête pour offrir sa nuque à mes baisers.

   _ C'est pas sérieux, dit - elle dans un souffle.

Mes mains descendent sur son corps qui s'abandonne.

   _ Tu sais bien qu'avec moi, c'est jamais sérieux.

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   _ Maréchal des logis Rabillard !

Je me retourne, surpris. Christian, le seul rescapé des classes de Montluçon, me fait signe de le rejoindre.

   _ Ca va pas de m'appeler comme ça !

   _ Mon vieux, tu as fini premier du peloton, tu vas recevoir tes nouveaux galons. Ca sonne bien en plus.

   _ Attends, je ne les ai pas encore. J'aimerais surtout savoir où ils vont m'affecter.

   _ Justement, ça ne devrait pas tarder, je suis chargé de te dire que le Lieutenant t'attend dans son bureau.

   _ Ah. Effectivement, je vais être fixé. Merci, à tout à l'heure.

   _ Hé !

   _ Quoi ?

   _ Ca s'arrose !

La porte du bureau du Lieutenant est ouverte.

   _ Entrez, Rabillard.

   _ Mes respects mon Lieutenant.

   _ Asseyez - vous. Je commence par vous féliciter d'être Major de votre promo. Vous êtes nommé Maréchal des logis à compter d'aujourd'hui. Nous avons créé un poste pour vous à la compagnie de services. Vous savez qu'il n'y avait pas de sous - officier appelé ici ?

   _ Je sais. Merci mon Lieutenant .

   _ Vous aurez en charge l'instruction des appelés. Ils ont quelques heures d'instruction en dehors de leurs heures de service. Sachez vous faire respecter : certains d'entre eux sont plus anciens que vous.

   _ Oui mon Lieutenant.

   _ Vous êtes agriculteur ?

   _ Oui mon Lieutenant, et je viens d'acheter une ferme. Je vous avoue que rester à Bourges  est  intéressant pour moi : il n'y a que cent kilomètres à faire pour aller y travailler le week-end.

   _ Vous y faites quoi en ce moment ?

   _ On est en Avril, c'est l'époque des semis.

   _ Vous savez que vous avez droit à une permission spéciale, quand vous voulez.

   _ Oui mon Lieutenant, je la prendrais en Août pour les moissons.

   _ Je vous souhaite bon courage et une pleine réussite ici.

   _ Merci mon Lieutenant.

Christian m'attend dans la cour :

   _ Alors ?

   _ Alors ça s'arrose.

 

Le vieux Someca traîne difficilement la charrue dans le plateau qui domine les bâtiments de la ferme. A chaque tour, mes yeux se posent sur cette petite maison, au fond de la cour, accolée à cette grande tache grise que fait le hangar de tôles dans le vert des bois de la vallée de la Bouzanne. C'est chez moi, chez moi...

Mon nouveau grade à l'armée me permet de disposer de deux jours pleins de permission par semaine. Une aubaine au regard du travail qu'il y a à faire dans les champs. Mon père sème l'orge dans la parcelle voisine. Je m'arrête à sa hauteur alors qu'il remet du grain  dans le semoir.

   _ Tu auras de quoi finir ?

   _ Oui, j'en ai encore deux sacs, ça devrait aller. Ca a l'air difficile là où tu laboures.

   _ Cette partie là oui, la terre colle.

   _ Il y avait des vignes ici dans le temps. A l'époque, ils enfouissaient la bonne terre pour que les longues racines de la vigne s'y nourrissent. La mauvaise est dessus.

   _ Ca doit être ça, on voit bien la limite. Si tout va bien , je vais finir le champ ce soir.

   _ Oui, et on le sèmera demain. Il ne faut pas en préparer trop à l'avance, le temps n'est pas sûr.

Le champ est pratiquement terminé. Je ne serai pas en retard au rendez-vous avec O. Ce soir est en effet un des samedis où Michel est absent.

 

O. est là, devant moi, dans ce restaurant où nous avons pris l'habitude de venir dîner à chacune de nos rencontres. Je lui parle des cours que je donne à l'armée, sur les armes, sur la topographie ; je lui dis pourquoi on termine seulement les semis en ce début de mai : on ne pouvait tout de même pas retourner les prairies avant qu'elles soient à nous. J'observe son visage angélique, aux traits doux et fins, entouré de sa longue chevelure brune et lisse, bien séparée en son milieu par une raie impeccablement tracée. Je la sens distante, préoccupée.

   _ Daniel, mon père sait que nous nous voyons.

   _ Ah bon, et alors ?

   _ Il m'a demandé de ne plus te voir. Il aime bien Michel et...

Elle baisse les yeux.

  _  Et il voudrait que tu te maries avec. C'est ça ?

   _ Oui.

   _ Et toi ?

   _ J'aime bien Michel, mais je te préfère toi.

   _ Et lui ?

   _ Il est d'accord pour se marier dès son retour de l'armée.

   _ Que comptes-tu faire ?    

   _ C'est à toi que je pose cette question.

Hé bien, il m'a fallu du temps pour comprendre. Elle espère me forcer la main et     m 'obliger à prendre une décision. Mais, elle est prise ma décision, depuis longtemps.

   _ O, je t'ai déjà dit que je n'avais pas envie de me marier maintenant.

   _ Tu aurais pu changer d'avis.

   _ Non.

   _ Tu ne m'aimes pas ?

   _ Sans doute pas assez.

Constatant ma gène, elle pose sa main sur la mienne :

   _ Ce sera notre dernière soirée.

Un léger sourire éclaire son visage. Son regard plonge dans le mien. Il y a tellement d'espérance dedans...

La nuit est très claire. Un immense halo monte dans le ciel au dessus de la ville. Pendant tout le trajet, O. a gardé sa main posée sur mon genou. C'est elle qui rompt le silence :

   _ On est venu là, la première fois que nous nous sommes retrouvés.

   _ Oui.

Doucement, elle tourne la tête vers moi.

   _ Embrasse moi.

Son corps ondule sous mes caresses et mes baisers.

   _ Ca craint ?

   _ Non Daniel, j'ai calculé, c'est bon.

   _ Sinon, j'ai des capotes.

   _ Non, je t'assure, c'est bon.

   _ Et ça, c'est bon ?... T'aimes bien faire l'amour avec moi, n'est ce pas?

Elle tient ma tête dans ses mains. Nos souffles s'échangent. Son regard descend lentement vers ma bouche puis remonte vers mes yeux. Son sourire est complice et triste à la fois.

 

 

 

   _ Deux... quatre... six... huit... dix...

La porte du bureau s'ouvre brusquement. Christian et Philippe, un sous officier de carrière, entrent en trombe. Je me lève en hurlant :

   _ Non !

Je leur tourne le dos et protège le bureau de mes bras.

   _ Non, faites pas les cons les mecs, j'ai presque fini !

Je quitte mes piles de pièces de monnaie des yeux et les regarde : ils sont morts de rire.

   _ Tu fais plus d'heures que si t'étais un engagé.

   _ C'est un sacré boulot d'être gérant de foyer. Il me tarde de voir venir le vrai reprendre sa place à la fin du mois.

   _ S'ils ne t'avaient pas mis là, t'aurait sacrément bullé, mon salaud : on est en Juillet, y'a plus un bidasse pour écouter tes cours ! On sort, on t'emmène ?

   _ Ca va pas ? On est vendredi, je suis en perme, moi. Et puis, on commence les moissons demain, j'ai du boulot qui m'attend.

   _ C'est con, on a trouvé un bar où y'a plein de nanas.

   _ Désolé.

   _ Tant pis. On t'aide à finir ?

 

Cent kilomètres, c'est vraiment vite passé. Je gare ma voiture devant l'Univers, le bar où tous les jeunes d'Argenton se réunissent chaque vendredi et samedi soir. C'est une grande salle divisée en plusieurs parties par des banquettes en skaï rouge. Un éclairage diffus rend l'ambiance chaude. Il règne à la fois un demi silence et un demi brouhaha parfois entrecoupé d'éclats de rire.  Les gens entrent, sortent, saluent une tablée, s'assoient à une autre, se posent au bar. Tout le monde se connaît mais chacun a son groupe préféré. Ce soir, il y a de nouvelles têtes : les vacanciers sont là.

   _  Daniel!

   _ Salut Pierre. Tu vas bien ?

   _ Je te présente S. S, Daniel.

Deux billes bleues me détaillent des pieds à la tête. L'éclat du regard est accentué par le bronzage du visage. Ca doit se voir que je suis sous le charme.

   _ Bonsoir.

   _ Bonsoir.

Je lui fais la bise.

   _ En vacances dans notre cher Berry ?

   _ En vacances, oui, mais j'habite ici toute l'année.

Puis, à l'adresse de Pierre, en se levant :

   _ A tout à l'heure, et merci pour ton invitation.

Je la regarde s'éloigner et s'asseoir à une autre table.

   _ Hé, Daniel, remet toi, assieds-toi, bois un coup.

Je souris à Pierre, m'assois à sa table et jette un regard dans la direction de S.

   _ Qui est-ce ?

   _ Tu connais pas ? Faut sortir un peu. Elle habite Mosnay, son père est américain. Mignonne hein ?

   _ Tu m'étonnes !

   _ Elle sort avec un copain. Enfin, elle donne l'impression de sortir un peu avec tout le monde, comme toi, non je plaisante. Dis moi, j'organise une soirée et on termine aux "Eaux vives", tu peux venir ?

Voyant que je continue de regarder dans la direction de S. :

   _ Elle sera là si ça peut te décider. Et moi j'aimerais bien t'y voir.

   _ Excuse moi. Oui, je viendrai. C'est sympa de m'inviter. Tu arroses quoi ?

   _ Mes vingt cinq ans mon vieux. Qu'est-ce que tu bois ?

 

La discothèque "Les Eaux Vives" est le point de ralliement nocturne de tous les Argentonnais. La clientèle vient également de tous les coins du département, surtout l'été. La piste de danse est exiguë. A l'opposé du bar, le système de concassage de l'ancien moulin sert de décoration. Les murs ont été recouverts de plâtre grossièrement étalé à mains nues. A l'étage, un restaurant à la cuisine réputée. On y accède par un pont qui enjambe le bras qui desservait jadis en eau la grosse roue en bois, toujours présente. Ce bras forme avec la rivière un îlot de verdure, accessible par une passerelle, où sont disposées des tables. Ce soir, l'intérieur, l'extérieur, tout est noir de monde. Les gens dansent partout. Un nuage de fumée et de vapeur mélangées s'échappe des deux portes d'accès. Pierre est là avec ses amis. J'ai aperçu plusieurs fois S. danser avec l'un, discuter avec l'autre. Quand nos regards se sont croisés, on s'est salué d'un signe de la main et de la tête. Elle a l'air très occupée. En fait, moi aussi. J'enchaîne les discussions, les danses, les whiskies... Je sais cependant que je ne partirai pas très tard : je suis impatient d'entamer dès demain la première moisson dans ma nouvelle propriété. Et puis, sur la piste, au hasard d'une danse, S. est là, devant moi. Est-ce vraiment le hasard ? Au fond de moi, j'ai l'impression que l'un et l'autre avons tout fait pour ça.

   _ Tu passes une bonne soirée ?

   _ Ah oui, c'est génial !

   _ Je ne t'avais jamais vue ici.

   _ Normal, c'est la première fois que j'y viens. Mes parents acceptent seulement maintenant de me laisser sortir. Je n'ai que dix sept ans. En plus, ils surveillent mes fréquentations. Mais je reviendrais ici, ça me plaît.

   _ Et... quand on a ton accord, il faut ressembler à quoi pour obtenir l'autorisation de tes parents de t'enlever.

Elle a le sourire de quelqu'un qui comprend un message diffusé à demi mot.

   _ Ce week-end, je ne peux pas. Mais dans huit jours, je serais chez une amie, à Gargilesse. Sa maison fait l'angle de la rue qui descend à la rivière et de la cour au fond de laquelle il y a l'ancienne demeure de George Sand... facile à trouver.

    _ Facile en effet. J'y serai.

Elle me sourit et continue à danser en s'éloignant.

   _ Bonne soirée.

   _ Bonne soirée.

Hé bien, voilà de quoi rêver pendant une semaine. Il est temps de rentrer.

 

 

 

Chapitre 3

 

 

 

   _ Vous n'oubliez pas de ramener du pain ! Le boulanger ne passe pas le samedi.

Mon père secoue la tête et marmonne un "oui, oui" peu convaincant. Ma mère insiste:

   _ Fais lui penser au pain Daniel.

Je m'engouffre dans la voiture sous une pluie battante. Mon père est déjà installé au volant.

   _ Tu penseras au pain, Daniel.

   _ Oui, oui.

Faire les courses, c'est pas son truc. Le mien non plus d'ailleurs. Je sors de ma poche la lettre d' O. que la facteur m'a glissée juste avant notre départ. J'ai reconnu son écriture. C'est sympa d'écrire. Que devient-elle donc ? Je parcours incrédule les quelques mots : " Daniel, j'espère que tu vas bien. Quand tu reviendras en permission à Argenton, appelle-moi chez le docteur P. Je dois absolument te parler. Je t'embrasse. O. ".

   _ Une mauvaise nouvelle ?

Mon père me regarde, interrogateur.

   _ Non, non. Une lettre d'O. Elle veut me voir. C'est surtout que ça m'étonne , depuis le temps.

   _ Vous vous voyez toujours ?

   _ Non, justement. Elle veut me voir.

   _ Hé bien, comme la pluie nous empêche de moissonner et qu'on est samedi, profites - en.

Un brouhaha monstre envahit le bar dans lequel nous sommes entrés.

   _ Jojo ! Salut Jojo ! Je parie que c'est ton gars ?

Mon père serre les mains. Moi aussi.

   _ Non, c'est celui de ma femme.

Rires gras. Personnellement je trouve la réponse de mon père amusante. Mais quelque chose que je n'identifie pas me gêne en elle.

   _ Papa, tu me fais servir un pastis, je vais téléphoner.

Pendant que la sonnerie rententit dans mes oreilles, je vérifie sur l'annuaire que j'ai bien fait le numéro du cabinet du docteur P.

   _ Cabinet du docteur P.

   _ O ?

   _ Ah, c'est toi Daniel ?

   _ Oui, bonjour, comment vas-tu ?

   _ Bonjour Daniel. Je ne vais pas très bien.

   _ Ah bon ? Et c'est pour ça que tu veux me voir ?

   _ Oui.

   _ Eh bien, dis moi... C'est grave ?

   _ Assez oui.

   _ Ben, c'est quoi ? Qu'est - ce qui se passe ?

   _ Tu ne devines pas ?

   _ Deviner ? Mais qu'est - ce que tu veux que je devine.

Mon regard est posé dans l'annuaire, dans le vague. Elle ne me fait tout de même pas le coup du " J'ai quelque chose d'important à te dire " simplement pour me revoir.

   _ Je suis enceinte de toi, Daniel.

   _ Quoi ?

   _ Ne te fâche pas, Daniel, ça ne sert à rien.

   _ Mais... on ne s'est pas revu depuis...

Je n'en sais même plus rien, il n'y a peut-être pas si longtemps que ça.

   _ Depuis le mois de Mai, Daniel.

   _ Depuis le mois de Mai... mais alors...

   _ Ca fait deux mois et demi.

   _ Heu.. je peux te voir là, tout de suite ?

   _ Oui, mes patrons ne sont pas là, je suis toute seule.

   _ J'arrive.

Revenu au bar, j'indique à mon père mon intention de le laisser un moment avec ses amis. Il se penche discrètement à mon oreille :

   _ Tu fais la tête, y'a un problème ?

   _ Plutôt oui.

   _ C'est quoi ?

   _ C'est la tuile.

   _ C'est O. ?

   _ Oui.

   _ Elle est enceinte ?

   _ Oui.

   _ Et que comptes tu faire.

   _ En tout cas, je ne me marirai pas.

Au moins, je savais ce que je n'allais pas faire. Pour le reste...

Dans les rues, les gens essayent de se faufiler entre les gouttes. Les cheveux collés à leur visage ruisselant, ils se saluent d'une grimace ridicule en maudissant la pluie, le temps d'une rencontre. A l'intérieur, j'ai l'impression de bouillir et ces quelques centaines de mètres de marche me font le plus grand bien. Enceinte, elle est enceinte de moi. Je vais être père. Ah non !  Je lui avais pourtant bien dit... Et puis, pourquoi ce serait moi, je la croyais avec Michel.

La cloche résonne alors que je relâche la poignée qui se perd dans le feuillage de la vigne vierge. La grille s'entr'ouvre. Je m'engouffre dans le jardin.

   _ Bonjour Daniel.

   _ Mais ça se voit, ça se voit que tu es enceinte. Mais pourquoi as-tu attendu si longtemps pour me le dire ?

   _ J'avais peur de ta réaction.

   _ Et maintenant, tu as peur de ma réaction ? Sinon que maintenant, ça fais tard pour te faire avorter. Merde, je t'avais pourtant dit de faire attention, que je préférais ne pas le faire plutôt que prendre des risques.

   _ Je sais Daniel, je sais, mais ne crie pas, s'il te plaît.

Je ne peux détacher mon regard de la rondeur naissante de son ventre. La paleur de son visage et les cernes sous ses yeux ont gommé ses traits d'adolescente. C'est une femme, une belle jeune femme enceinte de moi. Non, pas maintenant, pas avec elle, je l'avais prévenue.

   _ Qui d'autre est au courant ?

   _ Personne d'autre que toi, Daniel.

   _ Mais, ton copain Michel.

   _ Il n'est revenu qu'une fois en permission au mois de Juin.

De toute façon, sans que je puisse expliquer pourquoi, je n'ai pas l'intention de contester ma paternité. Je fais quelques pas dans le jardin en soupirant. Je commence à passer en revue toutes les connaissances qui peuvent éventuellement me conseiller dans ce domaine. Je l'observe épier mes moindres faits et gestes, guetter les moindres paroles. Mes idées se bousculent.

   _ Que comptes-tu faire, Daniel ?

   _ Ce que je compte faire ? Mais, te faire avorter, qu'est-ce que tu crois ! Ce n'est pas parce que tu m'as mis au pied du mur que ça va changer quoi que ce soit : je ne me marierai pas avec toi.

Elle baisse les yeux. Je n'ai pas donné la réponse qu'elle attend. Je réalise qu'il ne me faut pas compter sur elle pour m'aider dans cette entreprise. Au contraire, il me faudra être persuasif quand j'aurai la solution.

   _ Ecoute, cet après-midi, je vais essayer d'obtenir une adresse. Je te retrouve ici à huit heures ce soir, d'accord ?

Je m'aperçois en lui disant au revoir que je l'embrasse comme on embrasse quelqu'un de fragile, de précieux.

   _ D'accord.

 

C'est pas possible, c'est pas possible ! Comment je vais me sortir de là ? Je suis à la terrasse de l'Univers. La pluie s'est calmée. J'essaie de poser mes idées en regardant passer les badaux sur le trottoir. Et ma mère qui n'a pas cessé de poser des questions à midi. Ca doit vraiment se voir que j'ai un problème. Je ne peux pas garder cet enfant. Ca, c'est impossible. Je veux des enfants, oui, je veux des enfants. Et je dis bien " des enfants ", pas un enfant unique, comme moi, égoïste, égocentrique, solitaire ; au moins deux quoi. Mais je ne les veux pas comme ça, imposés, sans avoir été désirés, sans être l'oeuvre de la complicité, de l'envie, de l'amour. Je ne sais pas si j'aurais un jour ce que je veux, je ne sais même pas exactement ce que je veux, mais ça, je n'en veux pas.

   _ Jean Marie !

Jean Marie est exactement la personne qu'il me faut à cette minute. La quarantaine, divorcé, aimant bien les fètes. Je le l'ai souvent rencontré dans les repas de chasse, avec mon père. Dix mètres de course et je le rattrape au coin de la rue.

   _ Jean Marie !

   _ Daniel ! Salut, je ne t'avais pas vu.

   _ Je t'offre un verre ? Je suis à la terrasse de l'Univers.

La conversation s'engage sur les banalités habituelles.

   _ Ton père va bien ? Oh, mais je l'ai vu cette semaine. Hé bien, à ta santé.

   _ A la tienne. Jean Marie, c'est la providence qui t'envoie. J'ai besoin d'un conseil.

Mon ton devient plus confidentiel.

   _ Tu connais quelqu'un qui fait avorter ?

   _ Holà !

Son regard signifie : " Toi, mon lapin, t'es dans la merde". Son silence est indéchiffrable, donc inquiétant.

   _ Quel " âge " a l'enfant ?

Ouf, parole de connaisseur. Je le remercie de ne pas me demander pourquoi je l'ai choisi pour me confier.

   _ Deux mois et demi.

   _ Bon, c'est encore possible.

En même temps que j'apprends cette bonne nouvelle, je tressaille à l'idée qu'il peut y avoir des choses impossibles auxquelles je n'ai pas pensé.

   _ La fille est majeure ?

Aïe !

   _ Non, elle n'a que dix neuf ans.

   _ Il faut qu'au moins un de ses parents soit au courant. Il faudra des autorisations. Je connais quelqu'un, il faut que je lui en parle. Reviens demain ici à midi. Mais renseigne toi quand même auprès d'autres personnes, on ne sait jamais.

Je le regarde s'éloigner. Allons, ce ne sera peut-être pas si difficile que ça. Me renseigner ailleurs, mais auprès de qui ? Pour l'instant, il est mon unique porte de sortie. Pour le moins, j'ai une piste.

 

   _ Je le revois demain, à midi. Il faut que tu en parles à tes parents, pour les autorisations.

   _ Les autorisations pour quoi ?

   _ Je n'en sais rien, la clinique je suppose.

   _ Daniel, si mon père apprend que je suis enceinte, il est capable de me frapper, il va devenir fou.

   _ Et ta mère ?

   _ Je ne sais pas. Daniel, c'est indispensable ces autorisations ?

   _ O., je ne veux pas de cet enfant. Tu dois te faire avorter. Je veux t'aider, tu peux compter sur moi, mais il faut que tu fasses ce que je te demande. Tu sais que si j'avais attendu pour t'appeler, il nous aurait fallu le garder. C'est ce que tu voulais ? Tu es sûre qu'il est de moi ?

Ses yeux s'emplissent de larmes.

   _ Michel ne m'a jamais demandé de coucher avec lui. Tu es le premier, et il n'y a eu que toi.

   _ De toute façon, le problème n'est pas là. Je te crois. Mais on ne va pas le garder. Je revois mon ami demain, je t'appellerai.

Je la regarde descendre lentement de la voiture et disparaitre derrière le portail. Vivement demain !

 

Midi ! Jean Marie arrive, il n'est pas en retard. En l'apercevant, quelque chose s'est noué dans mon ventre.

   _ Je n'ai pas pu joindre la personne dont je t'ai parlé...

Le noeud se serre.

   _ ... Le mieux serait que tu m'emmènes chez elle.

Pourquoi ne l'a t-il pas proposé plus tôt ? Je finis mon verre.

   _ On y va maintenant ?

   _ D'accord.

Depuis dix minutes que Jean Marie a disparu sous ce porche, je cherche à travers les fenêtres de l'immeuble les signes d'une présence. Il vient. L'étau, dans le ventre.

   _ Je suis désolé, elle n'est pas là. Sa concierge m'a dit qu'elle était partie pour quatre ou cinq jours. Laisse moi là, je dois aller dans ce quartier. Je te conseille d'en parler à un toubib. T'as pas un copain toubib ?

 

Ma tête, ma tête, creuse, creuse, il faut trouver une solution ! Jean Marie m'avait conseillé un toubib. J'étais parti sur cette idée. Puis je me suis dit que de toute façon, il y en a un qui interviendra dans l'avortement, c'est le chirurgien. Alors pourquoi ne pas s'adresser directement à lui. Le docteur F. chez qui j'attends est, lui aussi, une relation de chasse à mon père. J'ai bien senti au téléphone que l'énoncé de mon nom lui a fait oublier le dérangement. Les baies vitrées de la salle d'attente s'ouvrent sur le parc de la clinique. Un parc en été quand l'eau de pluie fait briller la nature sous le soleil retrouvé. Je pense aux vacanciers, à S.. J'ai l'impression de l'avoir rencontrée dans une vie antérieure. La verrai - je samedi prochain ?

La porte s'ouvre. Je reconnais son visage, il reconnait le mien. Je le trouve plus imposant qu'en tenue de chasse.

   _ Entrez.

 Le bureau est tellement silencieux que je me surprends à chuchoter.

   _ Comme je vous l'ai dit au téléphone, j'ai besoin d'un conseil. J'ai besoin de savoir comment on fait avorter une femme.

Il se cale dans son fauteuil. Heureusement, le silence ne dure pas.

   _ Vous savez que l'avortement est interdit en France ?

   _ Oui,  je sais mais...

   _ Ne vous excusez pas, vous n'ètes pas le premier à me poser cette question, là, sur cette chaise. Il est vrai que ce sont plus souvent des femmes. Je vais vous dire ce que je dis à tous les autres : il faut aller en Angleterre. C'est cher, deux mille, deux mille cinq cents francs, mais, au moins, vous ne risquez pas de vous retrouver en correctionnelle ni, et je dirais surtout, vous ne risquez pas d'attenter à la santé de votre amie. On peut avorter en France, bien sûr qu'on peut avorter. Tous les jours, dans l'ombre, on joue avec la santé de nos jeunes femmes, avec leur vie même.

Peut être que j'ai l'air de quelqu'un qui ne suit pas tout. Il s'accoude sur le bureau.

   _ Comme c'est interdit, aucun professionnel n'a le droit de s'équiper. Mais vous trouverez des gens qui vous ferons ça très bien, pour une modique somme, avec des méthodes toutes aussi différentes que dangereuses. Mais comme, dans la majorité des cas, ils ont en face d'eux des clients déterminés, il y a des accidents.

Quel âge a votre amie ?

   _ Dix neuf ans.

   _ A quand remontent ses dernières règles ?

   _ Ses dernières règles ? Ah, je ne sais pas. On a.. enfin, je veux dire, ça s'est passé il y a deux mois et demi.

   _ C'est la date des dernières règles qui compte. Deux mois et demi, ça fait déjà beaucoup. Généralement, après quatorze semaines... Si vous imaginez que votre amie de dix neuf ans est capable d'assumer quand le foetus va se décrocher, et de venir me trouver à la clinique... A partir de là, je peux intervenir, il y a saignement.

Saignement, foetus décroché... je vois O., sa rondeur, sa pâleur, son apparente fragilité. J'avale ma salive.

   _ Je vous sens un peu sous le coup là.

Je crois comprendre son message. Il n'a plus qu'à porter l'estocade.

   _ Vous ne vous ètes pas encore renseigné des méthodes utilisées ?

Je n'ai pas besoin de répondre.

   _ Vous avez d'abord la piquüre miracle. Enfin, c'est le produit qui est miracle. On trouve même de l'eau savonneuse. Vous avez la méthode des sondes, posées par des mains expertes. Ca va de la sonde pour prostate à la recharge de stylo bien nettoyée. Tout ça pour que le foetus se décroche. S'il n'y a pas d'infection, le reste n'est que l'affaire d'un nettoyage des tissus par le bon chirurgien de service.

Si vous saviez ce que je vois arriver ici.

Ok, je comprends, et il le voit.

   _ Je vais vous dire, Monsieur Rabillard, vous avez fait une première démarche qui était bonne en prenant vos responsabilités. Maintenant que vous avez décidé de vous occuper de l'avortement de votre amie, ne lui faites pas prendre de risques. Vous savez, vous n'avez pas de chance, on est à la veille d'avoir en France l'autorisation de faire comme en Angleterre. Mais en attendant, on a des accidents.

 

Cinq heures. Je regarde l'eau de la Creuse passer sous le Vieux Pont, lècher les murs au - dessus desquels les galeries comptemplent le centre de la vieille ville. Le site me parait moins respectable. Je lui reproche d'être indifférent à tout, à mon problème, au virage que ma vie vient de prendre, ou va prendre. Hors de question que qui que ce soit ici, touche à O.. Je ne me pardonnerais jamais que cet épisode attente à sa future vie de mère, à sa vie tout court. Mais l'Angleterre...pfff... l'Angleterre... L'argent, ce n'est pas un problème. Mon père ne pouvant pas m'aider ( ma mère tenant les cordons de la bourse ), je vais demander à mon copain le kiné, chasseur de bécasses et proche de mes parents. Tiens, au fait, son grand père est chirurgien. Sa tante... celle qui semble avoir été le vilain petit canard de la famille, avec sa vie dissolue... pour laquelle, justement, je l'aime bien... sa tante... voilà quelqu'un qui va m'aider. Dans ma situation, on est obligé de faire confiance en la discrétion des gens à qui on s'adresse. Je ne pense pas là aux peines juridiques encourues, non, je pense à la possibilité qu'ont ces gens d'alimenter les ragots. Et ici, comme partout, ce sont eux, quand même, qui ouvrent et ferment les portes. Mais ce n'est pas là mon problème. Mon problème est que j'ai peu de temps, que je dois faire équipe avec quelqu'un qui a un objectif à l'encontre du mien... et que, quelque part, j'ai bien compris qu'il y avait un risque.

Une demie heure de trajet, et je n'ai toujours pas défini quelle entrée en matière j'allais utiliser. Bien sûr que ma visite l'étonne : je ne suis jamais allé chez elle. La porte s'ouvre.

   _ Daniel ? Ca c'est une agréable surprise. Entre.

   _ Bonjour M.

   _ Comment vont tes parents ? Assieds toi.

   _ Bien merci. Et vous ?

   _ Bien. Ce n'est pas pour prendre de mes nouvelles que tu es ici, si j'ai bien compris au téléphone.

   _ Exact. J'ai pensé que vous me seriez de bon conseil sur un sujet qui m'échappe un peu. J'ai mis une fille enceinte et je suis allé voir un chirurgien qui m'a persuadé d'aller en Angleterre, et là, je ne sais pas comment faire.

   _ Aaaah ! Une fille que je connais ?

C'est bien elle, saisissant en premier le coté croustillant de l'affaire.

   _ Non.

   _ Et tu penses que je peux t'aider ? Tu ne te trompes pas et ça m'amuse.

Je me surprends à sourire de soulagement.

   _ Tu n'aimes pas cette fille ?

   _ Non.

   _ Elle est d'accord ?

   _ Pour l'instant, pas trop...

   _ Au moins, toi, quand on te parle bébé, tu ne te sauves pas en courant, c'est bien.

   _ On me l'a déjà dit.

Je lui raconte O., notre aventure, les raisons pour lesquelles je ne doute pas de sa bonne foi, celles, plus idéalistes, qui m'empêchent de garder cet enfant. Elle en sait autant que moi.

   _ J'ai un numéro de téléphone. Ils sont effectivement très compétents Outre Manche, bien équipés, et très bien organisés. Il y a même des hôtels où les clients sont regroupés par nationalité. Je te prèterai l'argent si tu veux.

   _ Je pensais demander à ton neveu.

   _ Laisse le ou il est. Evite de trop en parler. Ce qu'il te faut faire, maintenant, c'est la convaincre, choisir une date et revenir me voir. Tu me dis qu'elle est mineure, il lui faut une autorisation de sortie du territoire signée de ses parents.

Je me lève d'un bon. Je n'en crois pas mes yeux ni mes oreilles. Tout semble s'éclairer.   

   _ Justement, on se voit ce soir, je vais lui dire.

   _ Attends, assieds - toi, je t'offre un whisky. Tu viens au méchoui de la chasse ?

 

 

On est samedi soir. Et dire qu'il y en a qui s'amusent ! Je commence à détester cet endroit même si, la nuit, on est sûr de ne pas être dérangé. J'ai l'impression qu' O. est encore plus ronde qu'hier. Il faut que je sois prudent pour ne pas bloquer la situation.

   _ Tu te souviens de la date de tes dernières règles ?

   _ C'était au début de Mai, le trois ou le quatre. Pourquoi ?

   _ Comme je t'ai dit en venant, j'ai la solution pour te faire avorter. J'ai la possibilité de trouver quelqu'un en France, mais comme l'avortement est toujours interdit, j'ai décidé de t'emmener à Londres.

   _ Quoi, à Londres, ah non !

La détermination de sa réponse me surprend. C'est Londres qui la gène ?

   _ Comment, non ?

   _ Je n'irai pas à Londres. Tu te rends pas compte, si mon père l'apprend ?

   _ Ce dont je me rends compte, c'est qu'ici, vu ton état avancé, tu risques d'y laisser ta peau. Tu te sens le courage de te faire poser un "truc" dans le ventre en attendant que tout se décroche... tout planquer... nettoyer, aller à la clinique... seule? Tu te sens capable ?

   _ Oui, je...

   _ Non, parce que là, je parle du cas ou tout se passe bien. Mais s'il y a des complications, je ne tiens pas à aller devant les tribunaux. Tu le feras donc seule.

   _ Je pourrai me faire aider.

   _ Par qui ? Tu tiens à ce que tout le monde le sache ?

   _ Je n'irai pas à Londres.

Je lui prend le menton pour qu'elle me regarde.

   _ Ecoute, c'est la seule chose que je ferai pour toi. Si tu refuses, tu n'entendras plus jamais parler de moi.

   _ Daniel... pourquoi on ne le garderait pas cet enfant ? Nous ne sommes pas obligés de nous marier. Peut - être que tu n'auras plus jamais l'occasion d'en avoir.

Déjà que je viens de la menacer d'une chose dont je me sens incapable, elle me jette à la face cet argument à la con qui me fait douter. je lui lâche le menton.

   _ Comment ça, pas avoir d'enfant ? J'arrive à peine dans la vie, moi. Des occasions, j'en aurai, oui. Mais celui - là, j'en veux pas. Et puis, un enfant, c'est pas une balle de ping pong qu'on se renvoit entre adultes... un week end là, un week end là bas. Du moins, quand on peut l'éviter. Je n'en veux pas parce que je ne l'aimerai pas. je n'en veux pas parce que je ne t'aime pas.

Je n'ose plus la regarder. Je ne me sens pas sûr de ce que je dis. Je sais qu'elle ne me quitte pas des yeux.

   _ O., tu seras dans la merde si tu n'acceptes pas.

Je ne sais plus quel argument peut la convaincre. Il me vient cette idée. Elle vaut ce qu'elle vaut.

   _ Tu sais, j'ai rencontré une autre fille. Je ne te pardonnerais pas de gâcher l'histoire que je vis avec elle.

Nous sommes revenus devant la maison du docteur P. La situation m'échappe totalement.

   _ Daniel, je t'aime moi aussi.

   _ La question n'est pas là.

   _ Tu n'as jamais pensé que je voulais un enfant ?

   _ Tais toi !

   _ Un enfant de toi, qui sera beau s'il te ressemble.

   _ O. arrête !

   _ Un petit rugbyman qui aura tes yeux bleus.

   _ Va t'en, va t'en ! Il n'en est pas question, tu entends ?

Je regarde droit devant, dans la rue.  J'entends un " bonsoir ", du bout des lêvres.

La portière de voiture se referme. Mes yeux s'emplissent de larmes. Les dernières phrases d'O. m'ont montré des images que je ne connaissais pas et que j'ai du mal à chasser. Non, c'est pas ce que je veux, pas maintenant.

 

Michèle, que j'ai prévenue du refus, m'a conseillé d'attendre une semaine pour téléphoner à O.. La passation de pouvoir avec le gérant du foyer qui rentre de perme, m'occupe l'esprit. Une semaine ! Pourvu qu'après, il ne soit pas trop tard. A la ferme, mon père a commencé seul la récolte. De toute façon, ma permission agricole ne commence que vendredi. Vendredi...  le rendez - vous avec S... je l'appelle... j'irai.

 

Gargilesse est un des plus charmants petits villages que je connaisse. Niché au creux d'une vallée encaissée, c'est un joyau dans un écrin. Peintres, harpistes et autres artistes s'y retrouvent avec plaisir attirés par la même fibre que celle qui fit que George Sand y vécu. La proximité d'un barrage et d'un plan d'eau en fait un haut lieu touristique local. Les habitants ne voient pas ça d'un bon oeil, eux qui perdent leur tranquillité et ne peuvent pas profiter de la plénitude de cet endroit, aux beaux jours. Bien qu'habitant à vingt kilomètres, je fais un peu partie de ceux là. Ce que je ressens ici m'inspire et me rapproche de moi - même. C'est l'endroit parfait pour un premier rendez - vous amoureux. S'il n'y avait pas ce poids au fond de mon estomac, je serais le plus heureux des hommes.

Je gravis les quelques marches et arrive sur un perron en pierres. La porte s'ouvre, S. adresse un rapide " au revoir " à son amie.

   _ La soirée est à nous !

Je la regarde descendre les marches. Sa bise a été furtive, mais le parfum qu'elle a laissé ... le brillant de la peau bronzée de ses épaules ... la fraîcheur de son cou ... la sensualité de sa bouche...

   _ J'ai envie que tu m'emmènes dans une boîte où on n'est pas connus, à Chateauroux par exemple.

   _ C'est comme si on y était.

La boîte dans laquelle nous sommes est très récente. Elle se situe dans l'aile d'un château, en pleine campagne, entouré de bois. Il y a peu de monde. S. me parle de ses projets de vacances, de ses parents, du lycée... Je suis très amusé par les regards en coin d'un voisin situé juste en face d'elle. Il est vrai qu'avec cette robe blanche, si courte...

   _ C'est curieux, je ne t'imaginais pas agriculteur. Je te vois sur ton tracteur quelquefois, quand je suis en voiture avec mes parents.

   _ Ah bon ! Ils ont quoi comme voiture ?

   _ Une R8 rouge, enfin, bordeaux quoi.

Je la regarde rire de tout et de rien. Quand j'ai dansé avec elle, tout à l'heure, j'ai eu une sensation bizarre: celle que nous faisions un beau couple. Enfin, un couple qui dégage je ne sais quoi, qu'on remarque, qui dérange quelque part. Quelle douce sensation que celle de la sentir collée à moi. Dommage que l'image d'O. enceinte vienne régulièrement me hanter. Est - ce à cause de mes problèmes que je me sens attiré par cette fille comme jamais je ne l'ai été ? Je détaille ses légères taches de rousseur. J'essaie de définir si ses yeux sont plus bleus que vert, ou l'inverse.

   _ Mes parents se sont connus à la base de Chateauroux. Mon père est américain, il est à la retraite, il est resté. Ma mère est française. Mes grands parents sont à Saint Marcel.

Son sourire... ses jambes... O. enceinte... S....

Elle n'a pas du me trouver très enthousiaste au cours de cette soirée. Nous sommes de retour à Gargilesse, devant la maison.

   _ Gare toi mieux, on va marcher un peu ?

Marcher ? Ca veut dire quelle ne veut pas me quitter maintenant, qu'elle se plait en ma présence ? La fraîcheur de la nuit me glace la peau. Nous marchons en silence, je lui donne la main.

   _ Regarde comme c'est beau, toutes ces étoiles. Je viens me baigner ici de temps en temps. L'eau y est un peu froide. C'est tellement tranquille ici.

Elle termine ses phrases en me souriant. Je devine bien son visage, sa bouche.

   _ Tu cherches la tranquillité, toi ?

   _ Je l'apprécie, oui. Avec mes parents, on n'arrête pas. Ils ont toujours quelque chose à faire quand je ne suis pas au lycée. Ici, je me repose, je me détends. Et puis, je suis libre. Je fais ce que je veux, quand je veux. Je travaille chez un peintre le matin et l'après midi, je vais me baigner au lac, ou ailleurs.

Nous sommes arrètés. Ses mains sont posées sur ma poitrine que je sens cogner. Elle est fraiche sous ce clair de lune, jeune, gourmande, soumise. Nos visages se rapprochent doucement comme si nous voulions l'un et l'autre bien profiter de cet instant. Nos yeux se ferment alors qu'ils se quittent. On s'embrasse.

   _ Viens, on passe par là.

   _ Mais ça nous fait faire le grand tour.

   _ Et alors ? Je n'embauche qu'à huit heures chez le peintre.

Je la regarde partir en courant. J'ai envie de me livrer à fond, mais je n'y arrive pas. Demain, que sera demain ? Quelle sera la réponse d'O. ? Et si elle refuse ?

S. m'attend devant une maison, au carrefour.

   _ Ecoute.

Je m'arrète et tend l'oreille. Des rires mèlés à de petits cris nous parviennent d'une fenètre allumée au premier étage. Je regarde S., le nez en l'air mordillant sa lèvre inférieure. Elle rit.

   _ Ils ont l'air de s'amuser là haut...

Elle repart.

   _ ... Mais nous, on n'y a pas droit... Un jour, peut - être...

Elle fait et défait les situations, fait passer ses messages, elle m'envahit.  Je constate que notre histoire peut avoir un avenir et je suis là, coïncé. Je risque de devenir père et je viens de découvrir la fille la plus merveilleuse que je n'ai jamais rencontrée.

Nous sommes de retour dans le village endormi. L'aurore commence à poindre. Au loin les coqs de ferme annonce le lever du soleil.  Le moment de se séparer est là.

    _ A bientôt.

Cette formule semble lui convenir parfaitement : pas de promesse, pas de rendez - vous, pas de projet bien défini, pas de mot laissant filtrer une quelconque envie, donc une quelconque dépendance. Je réponds de la même façon.

   _ A bientôt.

Toute la nuit, j'ai dû me retenir pour ne pas m'engager dans une histoire qui sera peut - être impossible dans quelques heures. Je me défoule au volant sur la route sinueuse de la vallée. En plus, j'aime ça.

 

 

Ma mère est plantée devant moi. Je prends mon petit déjeuner. Il est neuf heures et ce samedi ressemble au précédent : il pleut.

   _ Pourquoi ne veux tu pas me dire ce qui se passe, Daniel ?

   _ Mais il ne se passe rien, maman. J'ai pas assez dormi, voilà tout.

   _ Je m'en doute, je t'ai entendu rentrer. Que peux - tu faire dehors, à cette heure là ?

   _ Maman ...

Elle me désespère avec ses questions. Mes pensées sont ailleurs. Je la regarde partir avec sa camionnette. Pendant deux heures, elle va livrer le lait en porte à porte. Mon père m'observe tout en se préparant pour aller en ville.

   _ C'est mieux que tu ne racontes pas ça à ta mère, ça ferait un drame !

   _ Je le lui dirai, après.

   _  Alors tu en es où ?

   _ Je peux la faire avorter, mais elle ne veut pas, du moins, pour l'instant. Je l'appelle tout à l'heure.

   _ Et si elle refuse ?

   _ Je ne me marierai pas.

Je le regarde, il baisse les yeux. Il se dirige vers la porte.

   _ Même après, je n'en parlerais pas à ta mère si j'étais toi.

Le ronronnement de la Renault 16 s'éloigne. Je me souviens du jour où, au cours d'un déjeuner d'aout, il y a cinq ans, ma mère s'était écriée en regardant mon père :

   _ Tu te rends compte, déjà vingt ans que nous sommes mariés !

J'avais alors froncé les sourcils :

   _ Vous vous ètes mariés en aout ? Il y a vingt ans ?

Ma mère avait alors jeté un regard gèné vers mon père qui souriait.

   _ Oui.

   _ Mais moi je n'aurai vingt ans qu'en Janvier. Il n'y a que six mois !

Mon père me confirma la nouvelle, à sa manière :

   _ Et oui, même avant d'être né, tu étais un emmerdeur !

   _ Vous vous ètes mariés à cause de moi !

Je pris celà en souriant.

   _ Et... je peux savoir où j'ai été conçu ? Après un bal ?

   _ A Paumule, dans les prés.

   _ Georges, je t'en prie. Oh! Tais toi.

J'étais plié de rire.

Plus tard, j'ai souvent repensé à cette révélation. J'ai même relancé cette conversation. J'avais envie d'en savoir plus sur cette période : comment ils l'avaient annoncé, comment mes grands parents avaient pris la chose . Parfois je mettais des légendes à certaines images, gravées dans mon esprit, et jusqu'alors inexpliquées.

J'ai le sentiment que ma détermination à ne pas m'engager auprès d'O. ressemble à la volonté de ne pas faire comme mon père, vingt quatre ans plus tôt. Pourtant, aujourd'hui, il n'a pas l'air de le regretter.

   _ O. ? Bonjour, c'est Daniel.

   _ Bonjour.

   _ As tu réfléchi ?

   _ Oui.

   _ Tu es d'accord ?

   _ Oui.

   _ Tu en as parlé à tes parents ?

   _ A ma mère, oui. J'ai l'autorisation de sortie du territoire.

   _ Tu peux t'absenter quand de ton travail ?

   _ Quand je veux : j'ai dit au remplaçant du docteur que je partirais peut-être cette semaine. Ca l'ennuie un peu à cause du cambriolage de cette nuit, mais il est d'accord.

   _ Ah bon, un cambriolage ? Bon, très bien. Je m'occupe de tout. Je te rappelle dans la journée.

Elle a tout prévu pour accepter ma solution, mais elle ne m'a pas téléphoné. C'est de bonne guerre, des fois que je change d'avis. La situation évolue comme je le désire, et pourtant, je ne saute pas de joie. Je sens sur mes épaules peser une lourde responsabilité. L'organisation du voyage en Angleterre peut me réserver encore tellement de surprises désagréables.

Michèle, en me voyant, a immédiatement compris qu' O. acceptait.

   _ Bois ce whisky, installe toi dans ce fauteuil, je téléphone à Londres. Maintenant, je peux te le dire, je suis déjà passé par là. Je sais exactement ce qu'il faut faire. Allô ? Bonjour, je voudrais les anneaux pour Londres... merci... le numéro ?...

Le numéro m'échappe. Je me cale dans le fauteuil et bois une grande rasade qui me brûle l'intérieur. Je guette les moindres réactions du visage de Michèle.

   _ ... Cabinet du docteur Higgins ?... Les dernières règles ?

Elle m'interroge du regard.

   _ Le trois ou le quatre Mai.

   _ Le trois ou le quatre Mai.

Il y a un blanc. Tout le monde doit compter. Douze, treize, quatorze...

   _ Nous sommes dans la quatorzième semaine. Ils disent qu'il n'opèrent pas au-delà. Vous pouvez y aller quand ?

   _ Demain s'il le faut.

   _ Nous pouvons partir demain... D'accord, nous vous rappellerons pour vous donner les horaires d'arrivée. Au revoir.

Michèle raccroche le combiné et se tourne vers moi.

   _ Tu as entendu ? Maintenant, je vais te donner l'argent et tu vas prendre tes billets.

 

Je suis de retour chez Michèle. J'essaie de faire le point dans ma tête devant cette situation inconnue. J'ai les billets d'avion, O. est d'accord pour aller avorter en Angleterre. C'est bien la bonne solution ? Il y aura la route vers Paris, Orly, l'avion, et puis, une fois là bas... une fois là bas...

   _ Allô ? Cabinet du docteur Higgins ? ...

Michèle est a genou sur le tapis. Elle tiens le combiné d'une main et l'écouteur de l'autre. Je trouve sa position comique.

   _ ... Oui, j'ai de quoi noter... le journal Marie Claire sous le bras... rester deux minutes devant le tableau des départs, s'assoir ... compris... Ne pas répondre si on ne lui donne pas son nom ... son nom ?... O. ... la couleur de sa robe ?...

Michèle pointe le menton vers moi.

   _ Rouge.

   _ ... Rouge... oui, onze heures quarante... Au revoir.

 

 

  Je prie pour que la voiture soit toujours là, sur le parking d'Orly, à notre retour.

   _ Rien ne peut te faire changer d'avis, n'est - ce pas Daniel ?

   _ Rien. Tu t'es imaginée élevant un enfant toute seule ?

   _ Je te l'ai déjà dit dans la voiture en venant : toute seule, je n'avais pas imaginé. Pourvu que mon père n'apprenne rien.

Je m'arrête et la prend doucement par les épaules.

   _ Ecoute, O., tu n'as pas de raison d'être angoissée. Pendant les trois heures qu'ont duré le voyage, tu n'as parlé que de catastrophes. Nous avons choisi la meilleure solution et il n'arrivera rien.

   _ Il est possible qu'il soit trop tard, ou que l'opération se passe mal.

   _ Bon, O., tu vas te dire que nous partons en week end à Londres ou mieux, que je suis ton garde du corps et toi un agent du contre espionnage avec des rendez - vous dans les aérogares style : vous ferez deux pas dans ce couloir, vous stopperez devant tel tableau, vous porterez une robe rouge...

   _ Arrête, tu n'es pas drôle. Ce ne sont pas des vacances pour moi. En plus...

   _ En plus ?

   _ ... Je n'ai jamais pris l'avion, j'ai peur d'être malade.

   _ Et bien moi non plus, tu vois. Je ne connais que les petits coucous de l'aéro - club. Tout se passera bien, je suis là.

   _ Oui, pour combien de temps ?

 

L'avion se pose en douceur sur Heathrow airport.

   _ Tu vois, tout s'est passé parfaitement dans l'avion.

   _ A l'aller, oui, mais il y a le retour maintenant.

   _ Mais tu n'as pas peur d'être malade, tu as la trouille de l'avion, c'est ça ?

   _ Oui.

Je vérifie les indications qui doivent nous permettre d'être contactés. Les bagages récupérés, nous suivons le couloir, marquons un temps d'arrêt devant le panneau des départs, puis continuons. Essayant de repérer la personne venue nous chercher, je ne m'aperçois pas imédiatement que quelqu'un a accosté O..

   _ Qu'est - ce qu'il veut ?

   _ Il m'a dit mon nom.

   _ Bonjour Monsieur.

   _ Bonjour Monsieur. Vous pouvez attendre quelques instants sur cette banquette, dans le hall. Nous allons venir vous chercher. Nous attendons un autre couple de français.

 

De l'intérieur du taxi, nous découvrons Londres, du moins, ce que la circulation nous laisse voir. Nous stoppons devant le Victoria's hôtel. Personne ne rompt le silence durant le trajet, pas même le couple qui nous accompagne. La chambre est des plus simples. On nous demande d'être à l'heure au déjeuner.

   _ Vous serez tenus informés de tous les rendez - vous que vous aurez à la clinique. Un taxi vous prendra et vous déposera. Si vous avez un problème, adressez - vous à la réception de l'hôtel.

O. range ses affaires dans la penderie. Je la sens étrangère, peut - être fatiguée tout simplement.

   _ Tu veux t'allonger ? Je vais finir de ranger.

   _ Oh merci.

Elle me tend le pantalon qu'elle a dans les mains et m'embrasse sur la joue.

Le rangement terminé, je suis assis sur le lit. O. est endormie. Je détaille son corps. Ca se voit qu'elle est enceinte. Peut - être que que quelqu'un qui ne la connait pas ne le remarquerait pas, mais moi, je le vois. Maintenant que la première partie de ma " mission " est terminée, je commence à craindre un imprévu au cours de l'opération...  l'opération...  aura - t - elle lieu au moins ?

 

La salle d'attente est comble. Que des français ! Les hôtesses et les infirmières parlent parfaitement la langue. J'ai salué en entrant le couple qui était avec nous ce matin dans le taxi.

   _ Votre amie avait rendez - vous à quelle heure ?

La jeune fille qui me pose la question est assise près de moi. Elle me montre la chaise vide près de moi.

   _ Eh bien, à vrai dire, je ne sais pas. On nous a averti que le taxi nous prenait à seize heures à l'hôtel, et il nous a amené ici.

   _ Ah, vous faites partie des " voyages organisés " ? 

   _ On peut appeler ça comme ça. Pas vous ?

   _ Non. Je suis venu directement à Londres et je me suis renseignée ensuite. J'étais sur la cote d'azur. Avant de rentrer à Paris, je suis venue corriger une petite erreur de vacances.

En effet, elle est très bronzée, très belle aussi. Elle doit avoir vingt ans au plus. Je m'apprête à lui dire que je la trouve courageuse d'affronter seule cette épreuve, quand O. apparait en haut de l'escalier, soutenue par deux infirmières. Je me lève et arrive à leur hauteur avant qu'elles ne sortent.

   _ Ne vous inquiétez pas, un petit malaise à la prise de sang, un peu d'air et ça va passer.

Je les suis dans le jardinet devant la maison. O. me regarde, désolée.

   _ Je me suis sentie tomber dans les pommes. Je ne sais pas ce que j'ai eu.

   _ La peur de reprendre l'avion, peut - être.

O. me sourit, elle reprend des couleurs. Le docteur nous attend dans le hall.

   _ Mademoiselle O. ? Vous ne serez opérez qu'après demain . Vu l'âge de votre grossesse, je préfère que ce soit le professeur lui - même qui le fasse.

Il pense nous inquiéter, il me soulage : l'opération aura bien lieu.

 

Autant l'aspect extérieur de notre hôtel a du caractère, autant l'intérieur est nul. La salle de restaurant est une salle de réfectoire : trop claire, sans âme... sans assez de places aussi. Nous partageons la table d'un couple peu commun. Lui doit avoir dans les quarante cinq ans bien tassés, et elle, si elle atteind les seize... Il met les choses au point d'entrée en nous présentant sa fille.

   _ Voyez - vous, messieurs dames, certains considèrent l'avortement de leur fille comme un drame, hé bien moi, je m'en félicite : nous nous sommes découverts et je crois que celà nous a définitivement rapprochés. C'est pour demain vous aussi ?

Apparement, O. n'a pas envie de répondre.

   _ Non, après demain, on est un peu en retard.

   _ Ah. Clarisse passe demain. Mais on va rester quelques jours pour visiter Londres. Ce soir, on est un peu crevés à cause du voyage mais demain soir, on sort. Vous venez avec nous ?

   _ Ce sera la veille de l'opération.

   _ Ma fille vous dira comment ç'est. Vous savez, c'est ce qui se fait de mieux ici. On se fera un chinois, vous aimez ? Allez, c'est vendu ! Rendez - vous demain soir ici vers dix neuf heures.

 

Se faire expliquer les plats par un chinois, c'est déjà pas facile, mais là, en anglais...

   _ Regardez, en bas de la page : " four persons " . On peut essayer ça ?

   _ Vendu ! Alors, vous voyez, ce n'est rien, Clarisse n'est même pas fatiguée. Qu'avez - vous fait, aujourd'hui ?

   _ Cet après midi, nous avons visité Londres, en taxi.

   _ En taxi londonnien, bien sûr. Attention, c'est très romantique ça, vous pourriez changer d'avis avant demain. Ah, ha, ha !

Son rire est très communicatif. O. ne sourit pas. Je tente de dédramatiser au maximum une courte explication :

   _ En fait, O. veut garder l'enfant, c'est moi qui...

   _ Ah ! ... Au moins, vous ne vous ètes pas sauvé, vous.

Clarisse adresse à son père un regard amusé. Il continue.

   _ Le copain de ma fille, lui, a pris les jambes à son cou quand il a appris la nouvelle. Il faut dire que c'est un peu de ma faute. Je ne l'ai pas vue grandir, je ne lui adressais la parole que pour lui reprocher de sortir avec ce garçon que je prenais pour un petit voyou de banlieue... jusqu'à ce que je leur interdise de se voir. Ils se sont vus en cachette et ... bingo... Forcément, c'était d'autant plus dur de venir l'avouer à son père. Ma réaction a été tout autre... Je voyais pour la première fois ma fille aux prises avec un problème d'adulte ... Ca m'a assis. Et puis, j'ai été flatté quelque part qu'elle vienne en parler à son père en premier.

Une cohorte de serveurs entoure notre table. Nous tentons de goûter à tous les plats pour libérer la place sur la table.

   _ C'est un repas pour dix personnes, pas pour quatre ! Ah, celui là, je ne vous le conseille pas, c'est du caoutchouc !

L'ambiance est détendue. C'est exactement ce qu'il faut à O. pour oublier ce qui l'attend demain. Lorsqu'elle demande à Clarisse comment elle se sent, la réponse est rassurante :

   _ Comme si j'avais des règles douloureuses, c'est tout.

Le taxi nous dépose à l'hôtel. O., en chemise de nuit, est allongée sur le lit. Elle n'a apparement pas sommeil. Elle doit penser au lendemain. J'essaie maladroitement de détendre l'atmosphère :

   _ Il parait que c'est bien de faire l'amour à une femme enceinte.

 Elle sourit à peine. J'ai dit " maladroit " ?

 

O. est partie depuis les huit heures du matin. J'ai été averti qu'on m'emmènera la retrouver à dix sept heures. Soucieux d'être présent au cas ou on chercherait  à me joindre, je ne m'échappe de l'hôtel qu'une petite heure durant laquelle j'en profite pour acheter quelques disques encore introuvables en France : Suzi Quatro, Roberta Flack ...

La clinique est à l'extérieur de la ville, en pleine campagne. Une longue allée traverse un grand parc et mène devant un superbe batiment avec un seul étage. Le blanc des murs, le vert des volets et des portes et le superbe perron devant la porte d'accès me font plus penser à une résidence secondaire qu'à un endroit où on soigne. Mon rythme cardiaque s'emballe un peu. Je me répète qu'en cas de problème, j'aurais été averti depuis longtemps. L'hôtesse d'accueil me rassure en m'indiquant très naturellement le numéro de la chambre d'O., au premier étage. Je grimpe les escaliers quatre à quatre et commence à chercher la bonne porte. Du fond du couloir, O. vient à ma rencontre. je ne m'attendais pas à la trouver debout.

   _ Tu n'as pas été opérée ?

   _ Mais si !

   _ Et ... tout va bien, tu ne souffres pas ?

   _ Non, c'est comme disait Clarisse, des règles douloureuses, c'est tout.

Nous sommes dans sa chambre. O. s'allonge sur le lit. Alors voilà, c'est fini. Il ne reste plus qu'à rentrer, tout oublier. Les silences sont devenus pesants. Encore une fois, je me risque sur les pentes de l'humour douteux :

   _ Aors, ils ne t'ont pas dit si c'était un garçon ou une fille, s'il avait les yeux

bleus ...? Non ? Bon.

O. ne répond pas. Une infirmière entre et me demande d'attendre dans le couloir. Lorsqu'elle repart, je lis ce qu'elle a noté sur la fiche :

" Well contracted " . Tout va bien, il est temps de retourner chez nous désormais.

 

Le retour fut parfait. O. se sentait bien. L'avion ne l'avait pas indisposée. Lorsque j'ai garé la voiture devant le cabinet du docteur, le soulagement fut total. Tellement total que je me suis endormi sur le bord de la table pendant qu'O. me préparait un café. Je peine à décroiser mes bras. J'ai l'empreinte de ma montre sur le front. J'ouvre difficilement les yeux.

   _ J'ai dormi ?

O. est assise à l'autre bout de la table.

   _ Oui, une heure et demie.

   _ Une heure et demie ?!

Je regarde la tasse de café froid. J'ai l'impression bizarre d'avoir été observé pendant tout le temps où je dormais. O. me fait réchauffer le café.

   _ Hé bien, je ne me croyais pas si fatigué. Et toi, comment te sens tu ?

   _ Bien. Mais je crois que je serai contente de trouver mon lit ce soir.

J'enfile mon café et me lève.   

   _ A bientôt.

   _ A bientôt.

J'ai le sentiment que je ne la reverrai plus.

 

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chapitre 4

 

 

 

   _ Non, non, tu poses la chaine sur la table de droite.

   _ Attends, Daniel, je suis le disc jockey de ta soirée crémaillère ou pas ?

   _ Oui.

   _ Alors laisse moi m'organiser comme je veux s'il te plaît.

   _ Ok, ok, après tout on a le même grade tous les deux, sauf que toi tu es engagé, ça te donne peut - être plus de pouvoir.

   _ D'autant plus que tu n'es plus militaire depuis cinq jours.

   _ Ah oui, ça c'est la bonne nouvelle.

   _ Tu peux te plaindre : vacances au mois d'aout, piscine en septembre avec voiture et chauffeur...

   _ Vacances au mois d'aout ? Elle est bonne. Et les moissons, qui les a faites, hein ? Tu sais que j'ai dit au commandant que je n'aimais pas l'armée.

   _ Tu lui as dit ça ?

   _ Oui. Je lui ai dit que j'avais joué le jeu, pour être peinard, et que ça avait marché.

   _ Et qu'est ce qu'il a dit ?

   _ Que si tous ceux qui n'aiment pas l'armée faisaient comme moi, sa vie serait plus rose.

   _ Gonflé quand même.

   _ Oh non, je n'avais pas prévu de placer ça à tout prix. C'est venu comme ça dans la conversation et c'est passé tout simplement.

   _ Tu branches ça où ?

   _ Dans la prise, qu'est - ce que t'en penses ?

   _ Si je te demande ça c'est que je n'en ai plus, de prise, connard.

   _ Ah ! Et alors là, les prises, elles ne courrent pas les rues. Ca fait drôle une maison vide.

   _ Vide ? Tu rigoles ? Dans la cuisine, il y a une table avec plusieurs centaine de toasts et une poubelle de cinquante litres pleine de sangria. T'appelles ça vide ? Combien attends - tu de personnes ?

   _ Aucune idée. Je l'ai dit à tout le monde : le rugby, le bar l'Univers, mes potes que j'ai connus à  Toulouse, ceux connus à Clermont Ferrand ... je ne sais pas s'ils pourront tous venir.

   _ Y'aura des poulettes ?

   _ Pas de problème.

   _ Tu m'as dit qu'il y avait une américaine qui te plaisait bien. Elle sera là ?

   _ Peut - être.

S et moi nous étions revus deux ou trois fois entre mon retour de Londres et ce début Octobre. Je me souviens qu'une nuit, arrêtés devant la maison de ses grands parents où je la déposais, je déboutonnai doucement sa robe, sur le devant. Les boutons étaient en forme de canards peu enclins à passer facilement dans les boutonnières. Je sentis grandir son envie lorsque sa main se posa sur la mienne.

   _ Ceux du haut sont dociles, mais ceux du bas sont vraiment de vilains petits canards. Il faut être patient avec eux.

   _ Hé, Daniel ma prise !

   _ Ah oui, excuse - moi.

 

Je suis surpris de voir toutes ces voitures devant chez moi. Et il en arrive toujours. Le hangar sert de garage. Les voitures sont enchevètrées. Deux filles que je ne connais pas passent près de moi et me montrent la porte qui donne sur la cour.

   _ Bonsoir, c'est par là la soirée ?

   _ Oui, oui, par là.

Un copain pose sa main sur mon épaule.

   _ Dis donc, Daniel, tu ne pourrais pas mettre une échelle sur ce tas de

foin ? Je suis sûr que ça pourrait servir avec le paquet de filles qui sont là.

Je le regarde en riant.

   _ D'accord.

Je lui place son échelle et retourne dans la fournaise.

   _ Daniel, je te cherchais. Tu as un pote de Bourgogne qui vient d'arriver.

   _ Ouah... Emilien !

Je tente et réussis une percée entre la cour et la salle à manger, via les deux mètres de traversée de la cuisine qui les séparent. Tout le monde danse, le verre à la main. La sangria se mélange à toutes les couches de peinture rouge que l'ancien propriétaire a déposées sur les carreaux. Les filles qui ont eu la bonne idée de venir en robe longue me le font remarquer.

   _ On t'enverra la note du pressing !

   _ Emilien !

   _ Daniel ! Salut !

   _ Ca me fait plaisir que tu sois venu. Il y a là Joël, Guy, Jacques, tout le monde quoi !

   _ C'est sympa, y'a un monde fou, une ambiance du tonnerre.

   _ Je te présente mon disc jockey, Philippe, un copain d'armée.

   _ Et maintenant, le rock des rocks à la guitare : Guitar Boogie ! Yeah ! Vous avez vu le paquet de poulettes ? C'est excellent d'être aux platines. Elles viennent vous demander des disques, on se fait un peu prier, les plus émèchées s'appuient sur vous, c'est excellent.

Je jette un coup d'oeil dans la chambre. Toutes celles et ceux qui désiraient être un peu plus au calme sont là. Dans le reste de la maison et dehors, la fête bat son plein.

   _ T'as une torche ? J'étais avec Cécile dans ton tas de foin. Elle a perdu une boucle d'oreille. Si on ne la retrouve pas, tu surveilleras tes vaches.

   _ Ce ne sont pas des vaches, ce sont des moutons.

Je retourne aux platines. Philippe est entré dans une phase plus langoureuse.

   _ T'as vu ? C'est incroyable ! Trois heures du matin et il ne reste rien des cinquante litres de sangria.

   _ J'ai vu. Je vais compter les personnes qui restent et aller chercher de la boisson chez mes parents.

   _ On est au moins trente encore.

   _ Tant que celà ?

   _ Oh oui. Et on dirait qu'il n'y a plus personne. Je ne sais pas combien on était en tout au plus fort de la soirée. Deux cents, peut - être.

Le champagne que j'ai ramené relance un peu l'ambiance comme si ceux qui sont restés prenaient conscience qu'ils sont les meilleurs.

   _ Mon petit Daniel, je vais te mettre le plus chouette de tous les slows que la terre ait connu.

Il pose délicatement le vinyl.

   _ " Angie " des Stones.

Du mur où je suis appuyé, je ne vois que la moitié de la salle à manger où dansent quelques couples. Une superbe voûte en pierres blanches agrémente l'entrée du couloir où je me trouve. Je remarque la présence de S adossée à ces pierres. Je suis surpris de constater qu'elle est seule. Nous nous sommes salués dans le courant de la soirée, très rapidement. Nous étions l'un et l'autre très pris et puis, là, au moment où je fais une pause, je constate qu'elle aussi en fait une. On dirait qu'elle attend que je l'invite. Je repense à notre ballade nocturne à Gargilesse, à tout ce que je n'avais pas fait et dont j'avais envie. Je n'avais plus eu l'occasion de me livrer, même pendant les quelques soirées que nous avions passées ensemble.  Elle me semble tellement insaisissable. Et là... je la sens si proche. Les spots de Philippe dessinent son profil et font danser son corps immobile.

   _ Elle est belle hein ?

   _ C'est elle ton " américaine " ?

   _ Oui...  Tu disais, Philippe ? Le plus beau slow...

   _ Ooohhh ! Daniel, je te sens bien là.

Je m'approche de S . Je détaille son cou, ses cheveux. Elle sent ma présence et ouvre les yeux.

   _ Tu danses ?

   _ J'ai cru que tu ne  m'inviterais jamais.

Je tente de cacher ma surprise, ma joie aussi. Je la serre dans mes bras et l'embrasse.

   _ Daniel, je ne vais pas tarder à partir. J'ai entendu dire que vous vous retrouviez chez Pascal demain. Je peux venir ?

   _ J'allais te le demander. Passe ici, nous irons ensemble.

   _ Alors, viens me chercher chez mes parents.

   _ D'accord. J'y serais à deux heures demain.

 

C'est la première fois qu'on arrive dans un groupe main dans la main, S et moi. Nous avons tous des têtes de déterrés, mal remis de la fète de la veille, que dis - je, de ce matin. S ne me quitte pas, se servant souvent de mon épaule comme oreiller, et j'adore ça.

   _ Daniel, il est cinq heures, j'ai envie de retourner chez toi.

   _ Chez moi ? Mais il n'y a rien sinon deux tonnes de nettoyage à faire.

   _ Alors, ... on ira dans le foin...

   _ Dans le foin ?

Je souris. Je lis dans son regard que quelque chose d'important s'est passé et lui fait peur.

Les brindilles envahissent nos cheveux. La couverture, rapidement jetée sur le foin ne nous sert plus à grand chose. Mon souffle devient plus court quand je constate que S me laisse carresser des parties de son corps que mes mains ne connaissent pas. Nous sommes nus, tous les deux, sur ce tas de foin, en ce bel après midi d'Octobre.

   _ Tu fais attention !

   _ Oui, je me retirerai.

   _ Non, je voulais dire, fais attention ... parce que tu es le premier.

Je couvre son corps de baisers. Je découvre la pointe de ses seins, son ventre ...

   _ Je ferai attention à tout, à ton corps, à toi ... j'ai tellement envie de toi.

 

Cette première fois ne fut pas extraordinaire. L'envie était trop forte peut - être. A chacun de nos rapports ce phénomène se reproduisait. Il fallait attendre de recommencer une fois, deux fois, pour retrouver des conditions plus ... maitrisables.

   _ Depuis quatre mois que nous sommes ensemble, tu ne m'as jamais fait un coup pareil.

   _ S, quel coup ? Tu peux m'expliquer ?

   _ Me faire poireauter une heure à l'Univers.

   _ Mais tu es toujours à l'Univers quand tu descends du lycée.

   _ Peut - être, mais là, j'avais rendez - vous avec toi, et tu es arrivé avec une heure de retard.

   _ Je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans de tels états pour un retard.

   _ Je n'aime pas attendre.

Je vis là notre première dispute. Elle m'énerve avec ses caprices mais je l'aime et j'enrage d'être là à me quereller  alors que j'aimerais tellement ...

   _ Non, ne t'arrête pas devant la maison de mes parents. Va un peu plus loin, il y a un chemin, prends le.

Je stoppe le moteur. Elle s'approche de moi et m'enlace le cou.

   _ Ne me refais jamais ça.

Nous sommes sur la banquette arrière de la voiture. Jamais elle ne fut si déchainée. Moi non plus. Il y a pleins de gestes nouveaux, de mots nouveaux, de cris nouveaux. Au fur et à mesure que mon excitation grandit, je sens la sienne prendre une dimension jamais atteinte Je jouis en même temps qu'elle se laisse emporter par le plaisir dans une grande secousse et un " Aaaah ! " ... si aigü ... Pendant un court instant, nous avons la tête de ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive, puis nous partons l'un et l'autre dans une incontrôlable crise de rire. Vu comme ça, pourquoi ne pas recommencer tout de suite ?

 

J'aime le printemps. Les feuilles naissantes mettent un terme à la transparence hivernale des haies. Les rouges flamboyants des plumes du faisan dominent la pointe du jeune blé. Le vert et le bleu balaient le marron et la grisaille.

La campagne prend du volume. Mon amour pour S vit à l'heure du printemps : lui aussi prend du volume. Que nous nous voyons ou pas, nous passons un temps infini au téléphone tous les soirs. Le week - end, elle vient dans ma maison que quelques copains m'aident à aménager.

Mes parents semblent conquis par elle. Les siens paraissent m'apprécier. Cependant, je ne crois pas qu' ils se doutent à quel point nos corps s'attirent. Une attitude, un frôlement, un soufle, un regard et c'est l'incendie. Toutes les occasions sont bonnes. Rien ne nous arrête, pas même ma jambe plâtrée suite à une opération du genou, l'hiver dernier. Ce soir, nous inaugurons un nouveau jeu. Nous avons envie de nous voir, ses parents ne veulent pas la laisser sortir, alors, si tu ne vas pas à Lagardère ... Ma voiture est garée deux cents mètres plus loin, dans le chemin. Je franchis la clôture et veille à ne pas laisser de trace dans le potager. Je suis accroupi, derrière les tuyas. J'attends le signal : dès que ses parents seront couchés, elle allumera et éteindra deux fois la lumière extérieure du salon. Facile. Mais c'est la lumière extérieure de la cuisine qui s'allume. Je suis arrivé trop tôt : la chienne, un magnifique boxer, n'a pas encore fait sa " sortie " du soir. Je me tasse dans les arbustes et surveille son itinéraire : le garage ... le tour du puits ... la pelouse ... la pelouse ...

   _ Isis !

Le père de S regarde dans notre direction. La chienne me montre combien elle est heureuse de constater que je veux jouer ce soir, puisque je reste accroupi malgré ses lèchouilles.

   _ Sssst ! Va t' en ! Couché ! Va t'en !

   _ Isis !

Du milieu de la pelouse, Isis regarde une dernière fois dans ma direction.

   _ Mais qu'est - ce que tu as trouvé là bas ? Rentre.

J'imagine que c'est le style de phrase que Bill a prononcée en américain. Apparement la chienne comprend mieux cette langue que moi. Ils rentrent, la lumière s'éteind. Je déplie difficilement mes jambes et soufle profondément. Instinctivement, je regarde vers la maison voisine pour m'assurer que Julie, la gazette locale, n'a pas vu la scène de sa fenêtre des toilettes. Le signal ! Pendant que je pénètre dans le salon et que je monte dans sa chambre par ce bruyant escalier, S ouvre tous les robinets de la salle de bain qui jouxte la chambre de ses parents. En haut, la porte est ouverte. J'entre, la referme et ... je m'installe. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, je suis allongé nu, sur le dos, sur le lit. Je suis stupéfait devant la collection de peluches. Il y en a de toutes  les tailles. J'essaie de définir leur caractère en fonction de leur aspect extérieur. Celui - là fait un peu faux cul avec sa mine pincée. Par contre, celui - là, il a une trop bonne bouille, il est forcément gentil. Quant à celui ... Ce n'est pas le bruit de pas dans l'escalier qui m'inquiète, mais il me semble avoir entendu parler ... Ca parle ! Je saute du lit, ramasse à la hâte mes affaires et me colle entre l'armoire et le mur, dans le coin opposé à celui de la porte. D'où je suis, j'ai une vue sur les trois quarts de la chambre dont le lit, les peluches ...

    _ Merde, mes pompes !

En deux pas, je les récupère et reprend ma position, les vètements sous un bras, une chaussure dans chaque main, instinctivement portées à la bonne hauteur ... en guise de cache sexe. Maintenant, quelqu'un est dans la chambre. J'ai entendu parler jusqu'au palier. Sa mère, est - elle entrée ? Les pas se rapprochent. J'arbore le sourire le plus niais que je connaisse. Du style : Et oui, c'est moi, Daniel. Bon, je suis dans la chambre de votre fille. Comment ? Ah oui, je suis nu, oui, pardon, je suis nu. Je sais que ce n'est pas bien d'être entré dans votre maison, mais c'est la première fois et ... S est à plat ventre sur le lit, la tête enfouie dans les oreillers. Sa chemise de nuit s'ouvre à chaque battements de jambe sur le lit. J'entends ses gloussements. Mais elle se fout de moi ? Je me penche doucement pour m'assurer que nous sommes seuls. C'est dans cette position que S me voit à nouveau en se retournant entre deux hoquets. Elle repart de plus belle. Je m'allonge sur son dos en appuyant tout mon être sur elle. Je regrette qu'à cause de l'endroit où nous sommes, je ne puisse pas entendre les Aaaah ! ... si aigüs ... Toutefois, je me régale à les étouffer avec mes mains.

 

Je considère Annick comme ma propre soeur. Nous sommes cousins germains : nos mères sont deux soeurs. Elle et moi sommes enfant unique. Ca crée des liens. Je suis aussi son parrain. Plus fan de moi, tu ne trouves pas. D'ailleurs, tu ne peux pas trouver. Il te faudrait avoir seize ans, être une jeune fille bien faite, au visage espiègle et voir très souvent ton grand parrain, un peu fêtard, un peu dragueur, aimant bien donner quelques sensations en conduisant sa voiture. Là, tu sais pourquoi pendant ces vacances d'été, elle est fascinée de nous suivre, S et moi, dans nos sorties, ou pendant les week - end. Si je te précise qu'Annick semble avoir le chromosome dont dépend l'intérêt pour la  " chose " tu comprends mieux pourquoi, à cette terrasse de café, exposée au soleil d'Aout, elle vient de capter un regard que S et moi échangions, au milieu de toute la tablée, sans que personne d'autre le remarque. Imagine : tu repères les regards d'envie entre deux personnes qui se désirent. Tu vois dans les yeux de la première se refléter des épaules musclées et bronzées, des jambes nues, croisées, dont le pied de l'une d'elle joue avec son sabot suèdois, un regard bleu... La fuite rapide de ce regard quand, dans celui du deuxième, se mirre la naissance de deux seins, cuivrées, pointant  sous un tee shirt blanc. Tu souris en même temps qu'eux lorsqu'ils découvrent que leurs pensées se croisent... et tu te fais repérer.

Annick repense à cette anecdote.

   _ C'est fou, le regard que vous aviez !

S et moi sommes allongés, nus sur un matelas, dans la cour. Il fait une chaleur étouffante en ce dernier dimanche d'aout. S sourit sans quitter la lecture de son bouquin. Je me lève chercher de l'eau. Annick, revivant sa scène, continue :

   _ Et toi qui a prétexté avoir oublié un rendez - vous avec un marchand de

paille !... Un marchand de paille... mon oeil oui !

S quitte son bouquin et se tourne.

   _ Il nous en est arrivé une excellente, la semaine dernière, chez son père. Raconte Daniel.

   _ Ah oui, excellente ! S vient me voir un matin à la ferme. J'allai commencer la préparation de la moissonneuse - batteuse, S arrive.

Humm ... S... de bon matin... humm ... Daniel ... de bon matin ... On termine appuyés sur l'échelle, au fond du hangar. On était juste rhabillés, mon père arrive en demandant quoi, je te le donne en mille ? : " Daniel, t'as graissé la machine ? "

On éclate tous de rire.

   _ Tu vois, je préfère encore être prise pour un marchand de paille.

De la fenètre de la chambre, je les entends rire en jouant avec Jeff, mon chien,  trouvé par les parents de S à la sortie d'un supermarché. On peut dire de lui que c'est un chien de race inconnue, de taille moyenne, blanc avec de grandes taches marrons, une bouille marrante entre deux oreilles, qui, quand elles se dressent, retombent devant comme deux rideaux de théatre. Il s'avère être un bon compagnon, intelligent, obéissant, excellent rapporteur de gibier. Il fait partie de notre histoire et il en a l'age, environ un an. Là, l'odeur de la chair fraiche lui fait perdre un peu la raison.

S raconte notre semaine à l'ile de Ré, au mois de Juin. Six jours de rêve, seuls avec le sable, la mer... matin, midi, soir et nuit. L'épisode de la douche dans laquelle la femme de chambre de l'hôtel nous surprit alors que nous ne l'avions pas entendue entrer. Le bonheur... C'est vrai que c'est le bonheur. S a réussi son bac. Elle poursuit ses études à Tours dans le secrétariat trilingue. Ce sera dur d'attendre les week - end. Nous avons déjà convenu de mes visites pour couper quelques semaines, mais ce sera dur... et la rentrée approche.

 

C'est notre dernier samedi  avant le départ de S pour Tours. Nous sommes au restaurant. Question intimité, c'est raté. Le club de foot au grand complet occupe plus de la moitié de la salle. Nous nous connaissons tous. Notre conversation est souvent entrecoupée par leurs chants. J'attends la note, S est aux toilettes. Le patron me rend ma monnaie et me souhaite une bonne soirée. Je dois, moi aussi, faire un détour par les toilettes. La porte qui ouvre sur les vestiaires résiste à ma poussée. A la deuxième tentative, je comprends que quelqu'un est appuyé contre elle, de l'autre coté. Je m'excuse et préviens de mon entrée. S est devant moi, seule.

   _ Ah, c'est toi ? Je ne t'ai pas fait mal avec la porte ?

   _ Non, non .

Elle sort. Approchant de la porte des toilettes, je constate que celle - ci  finit de se fermer. Le visage gènée de S me repasse devant les yeux. Je pousse doucement la porte. Un immense doute m'envahit : ça pourrait ressembler à ... Je n'ose pas y croire ... Ca pourrait ressembler à ... Enfin, je veux dire, elle aurait pu embrasser un garçon derrière cette porte...  Les battements de mon coeur s'accélèrent ... Surtout que nous sommes coté " homme " et que, précisement, les toilettes sont occupées. J'ouvre un robinet et pose mes mains de chaque coté du lavabo. Je regarde mon visage dans la glace. Je doute et je suis surpris de douter. S avec un autre garçon ... non ... on est trop bien ensemble ... Je doute et je m'en veux de douter. Christian sort . En plus, c'est lui ! S'il existait le trophée de celui qui plaît le plus aux femmes, il brillerait sur sa cheminée ! Il se lave les mains sous " mon " robinet.

   _ Ca va ? Ca n'a pas l'air d'aller ?

Il sourit. Moi, je ne sais pas. On a quelle tête quand on est ko debout ? Je ne réponds pas.

   _ Hé ! Faut pas te faire des illusions !

   _ Des illusions ?

   _ Hé oui, des illusions .

Il sort. A la limite, j'avais conscience de me faire des idées. Mais des illusions !... Pourquoi des illusions ? Quelles illusions ! Ma poitrine me fait mal. Si mal que j'essaie d'identifier la douleur : mon coeur bat très lentement, tellement lentement que lorsque le battement se déclenche, mes épaules tressaillent. Je sors par la porte de derrière et traverse le parking, puis le jardin qui le prolonge. Un banc, je m'assois. Je doute, et j'ai des raisons de douter. En revivant la scène, j'essaie d'imaginer ce qui a pu se passer derrière cette porte. Tout concorde : la résistance, le temps qu'il lui a fallu pour atteindre l'autre porte, la refermer, doucement, sans la claquer, refermer l'autre sans bruit ... ressortir. Et puis, S qui passe tout ce temps aux toilettes... Incroyable ... Impossible ... Pourtant, avec Christian ... Il n'est pas mal Christian ... Oh non, je ne peux pas accepter ce genre de scénario. Je n'ai rien vu. Ils étaient ensemble, d'accord, mais pour discuter ... Peut être ... Je doute et j'en souffre. Des pas s'approchent. S pose sa main sur mon épaule :

   _ Tu es malade ?

Je la regarde, au dessus de moi. Je lis dans son visage un mélange d'inquiétude, de peine, de gêne aussi.

   _ Non, j'ai éprouvé le besoin de prendre un peu l'air.

   _ Mais tu es sorti par la porte de derrière ?

   _ Oui, c'est plus court pour aller à la voiture, je croyais que tu y étais déjà ...

   _ Mais non, je t'attendais ...

   _ Et puis, quand j'ai vu que tu n'y étais pas, je me suis dit que tu allais comprendre et me rejoindre. J'ai eu tort ? Non, tu es là.

   _ Viens, on s'en va.

Et quelle tête on a quand on ment à soi même ?

   _ Oui, je te rammène.

   _  Ah bon, on ne sort pas ?

   _ Non.

 Elle ne me demande pas pourquoi.

Un silence pesant règne sur le retour. Un " Rien " sec et brisant vient en réponse d'un risqué mais néanmoins hésitant " Qu'est-ce que tu as ? "

Seul, je m'étonne d'avoir pu cacher mes émotions à ce point et je m'en félicite. Maintenant j'ai devant moi le temps de réfléchir à ce qui s'est passé il y a moins d'une heure.

La nuit, éveillé ou endormi, le matin, l'aprés midi, les images sont là, précises. Toutes celles qui me manquaient ont été rajoutées par mon imagination, non, par la réalité. Imaginaire ou réel ? Maintenant il me faut savoir.

S accepte d'emblée mon invitation.

Nous sommes loin de tout regard, dans un restaurant sans client.

   _ Hier soir, quand je suis entré dans les vestiaires, vous vous embrassiez Christian et toi.

   _ Ce n'était rien. Un jeu. Ce n'est pas important.

Je ne doute plus. Un léger pincement, une légère contracture, mais rien à coté de ce que j'ai ressenti la veille....

   _ Pas important ? ! Peut être pas important pour toi, mais pour moi, c'est très important.

   _ Pourquoi, très important  " pour toi  " ?

   _ Mais parce que, tu fais ça devant tout le monde. Tu ne me respectes pas.

   _ La première chose à laquelle tu penses c'est ton image, ton orgueil, ta fierté ?

   _  Non, il y a surtout que je viens de découvrir quel genre de fille tu es.

   _ Qu'est-ce que tu vas imaginer, Daniel ? Tu n'as pas le droit de dire ça : c'est la première fois que cela se produit.

La facilité avec laquelle j'ai remarqué tous les détails de la situation de la veille me frappe. Et si j'avais anticipé cette scène parce que, quelque part j'y étais préparé ? Ne serait-ce pas le doute, déjà présent, qui m'aurait aidé à remarquer cette faute ? Pourquoi les quelques fois où je me suis posé la question de l' avenir de notre couple, je l'ai remise à plus tard, au moment où je serais sûr que S aurait tous les éléments en main et envisagerait de vivre avec moi. Inconsciemment, de quels éléments s'agissait  t - il ?

Je doute.

   _  Première fois ? Qu'est ce qui me prouve que c'est la première fois ?

Je plonge dans un monde inconnu, celui où il n'y a jamais de réponse satisfaisante, crédible, aux questions que je me pose, que je lui pose.

Et quelle tête on a quand on devient jaloux ?

A l'arrivée aux " Eaux Vives ",  je n'ai pas de phrase toute faite lorsque je salue Christian. Il m'apparait cependant impossible de ne pas lui faire une remarque.

   _  S m'a raconté. Il vaudrait mieux que cela ne se reproduise pas.

   _ D'accord. Mais tu sais Daniel, pour faire ça, il faut être deux.

Deux, dans ses doigts, ça signifie " V " , comme " Victoire ". Oui, il faut être deux. Il faut que l'autre accepte,  provoque peut être. Il a raison, ce ne sont pas des idées que je me fais, ce sont bien des illusions. S n'est pas " à moi ".

Moi qui ne vois que par elle ! ... Un an... c'est long et c'est si court. On ne sent pas croître la force de cette dépendance, de cette faiblesse. J'aime : je suis faible. Elle peut faire des choses dont je suis incapable : elle aime donc moins que moi. Il naît en moi une réaction de défense, de lutte contre cette blessure, contre cet amour. D'autres que moi touchent sa peau, partagent ses baisers. Je ne peux l'accepter et pourtant il le faut, sous peine de la perdre maintenant. Maintenant, ce serait insupportable. Peut -être qu'avec le temps ... Décidément, ce sera dur de la savoir à Tours, seule.

 

Les journées ont perdu de leur brillance. Les week - end sont devenus l'occasion d'obtenir des réponses précises aux questions que j'éllabore pendant les longues heures passées dans mon tracteur. 

Lorsqu'il m'arrive d'aller à Tours et de la récupérer à la sortie de son école, je me demande toujours, parmi les amies qu'elles me présente, quelle est sa confidente, celle qui sait que  S me trompe et qui la trahira par un mot, un regard. J'essaie parfois de lutter contre la mauvaise ambiance que je crée. Mais il semble que S s'accomode de mes suspicions, s'en amuse, mieux, s'en serve pour mesurer la place qu'elle occupe encore dans mon coeur. Cette place est immense. J'essaie en vain de la cacher. Je tente souvent, moi aussi, de connaitre celle qu'elle m'accorde dans sa vie. 

La plupart du temps, je suis rassuré. Mais dès que je me retrouve seul à décortiquer les évènements, les conversations, je recommence à douter. S n'est pas une fille pour moi. Elle partira un jour, loin, de préférence dans une grande ville, ne serait - ce que par le métier d'interprète qu'elle envisage et pour lequel elle a des facilités évidentes. Qu'opposer à celà ? Un amour pour moi tellement fort qu'elle décidera de rester dans ma ferme et d'élever mes enfants ?

Non, ça ne colle pas, pas avec l'image que j'ai d'elle désormais. Pourtant, il était si anodin ce baiser derrière cette porte ! Elles sont si fragiles ces suppositions sur sa vie privée à Tours ! Ses " Je t'aime " sonnent toujours aussi vrai dans les lettres qu'elle m'envoit. Non, je continue à me torturer, à pourrir nos relations.

   _ Daniel, ça ne va pas fort, nous deux. Nous ne cessons plus de nous disputer. Moi je ne veux pas te perdre. Si tu le veux, si tu penses que celà peut nous faire du bien, on pourrait faire un break, pendant quelque temps.

Nous venons de faire l'amour. Nous sommes allongés l'un près de l'autre sur le lit. A ces mots, mon corps tout entier a sursauté et elle l'a senti.

   _ Nous séparer ? Pendant un moment ?  Pendant huit jours ? C'est çà ? Pendant huit jours, chacun sera libre d' aller voir ailleurs ? C'est çà ?

   _ Excuse moi, je vois que celà ne te plaît pas. Mais je suis prête à le faire pour nous sauver.

   _ Pourquoi pas, pourquoi pas ? ... Mais je ne préfère pas, je ne peux pas. Je ne supporterais pas de te voir dans les bras d'un autre. Et toi, tu supporterais de me voir avec une autre fille ?

   _ Non, je l'étranglerais. Je t'aime, mais tu ne me crois pas.

   _ Tu m'aimes ... quand je suis là.

   _ Non, toujours. Je suis trop bien avec toi.

Trop bien avec moi. J'ai envie de rajouter " malgré tout ".

Les semaines, les mois passent. Nous sommes entrés dans une phase où nous ne supportons plus les sautes d'humeur et les provocations de l'autre. S est maintenant en deuxième année. Mes visites à son appartement sont devenues rares. Elles sont systématiquement programmées. Je me refuse d'arriver sans prévenir. J'ai trop peur d'une vérité que je ne connais pas mais que j'ai trop souvent frôlée, sentie, toujours imaginée.

Voilà pourquoi j'ai téléphoné aujourd'hui. Elle est heureuse de ma visite et a décliné une invitation à une soirée où elle devait se rendre avec sa co - locataire et désormais amie. Nous sommes seuls dans l'appartement et S m'a préparé un sympathique repas. Je l'écoute me parler de ses études, de ses sorties, de notre couple aussi. Elle souligne tout le mal que mon manque de confiance occasionne. Ce soir, j'oublie mes questions, mes doutes. J'ai envie d'elle et je veux savourer ces instants partagés dans ce cadre qui n'a connu aucune de nos disputes. Ses cris résonnent sur les murs de sa vaste chambre.

   _ Je t'aime S.

   _ Je t'aime Daniel.

La porte de l'appartement s'ouvre bruyament. Sa voisine de chambre n'est pas seule. Combien de garçons avec elle ? Au moins deux. On entend leur pas sur le parquet du couloir. Ils parlent fort, rient fort. On comprend qu'ils s'apprètent à manger dans la cuisine. S se lève en lançant un  " Je les salue et je reviens ".

Elle enfile une mini robe de chambre rouge qui laisse plus que deviner son corps. En d'autres temps, je ne l'aurais pas laissée se montrer ainsi à des étrangers. Mais en d'autres temps, l'aurait - elle fait ? Et puis, étrangers, peut - être pas tant que celà. La porte se referme, je suis accoudé sur le lit, mal dans ma peau. Des " Ouah ! " peu discrets saluent sont arrivée puis, brusquement, des chuchotements. C'est fou comme on peut avoir mal aux oreilles à cause de chuchotements !

   _ Qui c'est ?

   _ T'as un copain, toi ?

   _ On le connait ?

   _ Chut !

Tout devient inaudible quand la porte de la cuisine se referme. Je repose ma tête sur l'oreiller. Mes yeux fixent cet infâme plafond. Je suis triste. Au lieu de trouver ici des raisons de croire en la sincérité de S, je vais emporter avec moi de quoi alimenter mes doutes. Quelque chose se brise : l'envie de lutter. En admettant qu'elle n'ait rien à me cacher, aux vues de la situation actuelle de notre couple, elle aurait dû éviter d'en rajouter. Je suis dans cette position quand elle revient. Je lui souris gentiment, du style " Alors, tes amis ont passé une bonne soirée ? ". Foutaise ! Celui qui devient spectateur de notre vie de couple est hypocrite. 

Il nous regarde, moi allongé sur le lit, souriant, et elle, souriante également, la jouant plutôt " Ils sont cons, ces mecs, toujours en train de blaguer, mais ils m'amusent ". Je les regarde, lui sur le lit et elle jetant sa chemise de nuit puis sautant sur le lit. Je la regarde elle. Je traduis :  " Je suis contente que tu sois là. " par : " C'est toi que je préfère aux autres ". Je l'observe me câliner, me caresser. Je m'amuse de constater que, même si l'esprit est ailleurs, le corps réagit très bien à ses caresses, se contentant  parfaitement de la situation. Il faut s'en contenter. Je suis là, je l'aime, mais elle m'échappe. Je prends son manque de discrétion pour une provocation vis à vis de ceux qui sont maintenant couchés dans la chambre voisine. Mais puisque ça lui plaît...

Après quelques minutes de silence, provoquant un fou rire général de l'autre coté de la cloison, un des garçons s'écrie :

   _ S, maintenant que tu as fini, tu me fais une place dans ton lit ? Je suis mal ici, par terre.

Ah, si je pouvais m'éclipser par la prise du téléphone !

J'ai le menton sur les mains et les mains sur le volant. Dans la brume du petit matin, je regarde s'éloigner dans les champs la harde de cerfs et de biches qui a traversé devant ma voiture. Qu'ont - ils fait, eux, cette nuit ? Mangé ? Copulé ? 

Moi, j'ai perdu mon amour. Non pas qu'on se soit séparés elle et moi. Mais mon amour et moi, si. Je ne peux plus le regarder : il me présente S comme une étrangère. Il ne faut plus que je la vois. Il faut arrêter, arrêter.

   _ Il faut arrêter !

   _ Daniel, je ne te comprends pas. Tu es trop jaloux. Tu te fais du mal et tu m'en fais à moi.

   _ C'est justement pour ne plus avoir mal que je ne veux plus être avec toi et que je n'irai pas te chercher ce soir, ni demain, ni jamais.

Ces mots me sont tellement difficiles à prononcer que je les crie et raccroche le téléphone.

S, une passion dévorante, un mystère, un défaut. Une envie de dépendre, une envie de dominer. Une envie de connaitre chaque millimètre carré d'un corps, de les sentir, de les frôler pour s'amuser de leur réaction,  s'en émouvoir, jusqu'à l'orgasme. Je me sens impreigné jusqu'aux os. 

Qu'il fait froid dedans alors que dehors... la sécheresse... 1976.

S, une boule d'envie de tout savoir, de tout croquer, de tout faire, de tout oser, comme sa mère a osé partir seule aux Etats Unis. Du Berry le plus profond, faut il que le caractère " aventure " soit puissant. Il est aussi dominant puisqu'il se retrouve chez la fille. L'Amérique sera toujours la vraie patrie de ses rêves.

Culture fiction, moyen de se démarquer des autres, de faire penser qu'elle est plus près du rêve qu'eux. Au milieu de ses projets, de ceux que sa mère lui suggère, je suis sûr que j'apparais comme une tâche. Je suis son défaut moi aussi. J'imagine qu'elle lutte de son coté. 

Peut-être même cherche-t-elle des indices sur mes aventures. J'y veille, car j'en ai eu une. Oui, je tente de faire " la " rencontre qui me fera oublier, pardon, m'habituer. Mais, m'habituer à vivre sans S, en serai-je capable ? Quelle place occupera-t elle dans mon coeur ?

Le souvenir que je garderai d'elle, de notre histoire, deviendra-t-il suffisament négligeable pour ne pas être un frein, un élément de comparaison. Retrouverai-je un jour cet enthousiasme, cette envie ? Aujourd'hui, je suis persuadé que non et y penser me donne le vertige. 

Je suis au bord d'un précipice obscur. Je suis cependant conscient que seule notre entente physique me manquera le plus cruellement. Imaginer ma vie sans elle, c'est aussi imaginer son corps prendre du plaisir dans les bras d'un autre. Insupportable. Quelque part, j'irai jusqu'à penser qu'elle ne pourra pas retrouver les mêmes sensations, elle non plus. On se rassure comme on peut. 

Il lui faudra aussi du temps pour retrouver la confiance, la complicité, l'envie, qui lui firent par exemple se déshabiller discrètement, près de moi qui conduisait, un soir, en rentrant du cinéma, guettant ma réaction lorsque j'allais poser ma main sur son genou, comme je le faisais souvent. Il lui faudra ranger des souvenirs d'anecdotes comme celle du soir où elle m'alluma tellement sur le canapé, devant la télévision, à coté de ses parents, qu'on ne put s'empêcher de faire l'amour dehors, appuyés contre la porte d'entrée, quand son père, inquiet de ne pas la voir revenir, ouvrit et referma en s'excusant, avant que, perdant l'équilibre, on n'ait eu le temps de lui tomber dans les bras. 

Il est vrai que notre histoire m'apparait seulement comme étant une merveilleuse entente sexuelle. Mon esprit tente de démontrer que ça ne suffit pas pour construire un couple durablement. Ce conflit me déséquilibre, me détruit. S, mon américaine... mon Vietnam. Combien de temps encore faudra-t-il s'attacher à ne considérer que l'aspect négatif de cette relation ? Quelle souffrance faudra-t-il encore endurer pour définitivement décider de ne plus rien partager avec elle ? Faudra-t-il aller jusqu'à la haine ? Quelle femme me fera retrouver cet équilibre entre l'esprit et le corps ? 

Certainement pas M., l'amie d'Annick, qui vécut sa première expérience dans mon lit et qui me fit savoir dans une lettre combien ce moment était important dans sa vie.

 

Ce soir, aux Eaux Vives, je ne cherche pas l'âme soeur. Je discute, de table en table, dehors, au bar. J'évite les conversations de ceux qui me font remarquer que je suis seul. Trois ans, ils s'étaient habitués. Et puis, je LA vois entrer. Et quand je la vois entrer, elle me regarde et vient directement vers moi comme si j'étais le seul but de sa venue. Elle est divine. Tout de rouge vètue, un béret rouge sur la tête sous lequel elle a relevé ses cheveux, elle est le point de mire de la gente masculine... et elle vient me parler. Mes poumons explosent. Elle le sait certainement, pourtant, je lis le doute dans ses yeux, plus bleus, plus beaux que jamais. 

Je voudrais lui dire le feu de ma poitrine, le battement des tempes, l'étau dans la gorge, la mollesse des jambes, la fierté de la voir devant moi, la douleur de lire ce doute, l'envie de lui dire que je l'aimerai toujours, quoiqu'il arrive, mais je ne dis rien, sinon un " Bonsoir " que j'essaie de rendre le plus détaché du monde.

   _ Daniel, je veux te parler.

   _ Me parler ? Oui, plus tard.

   _ Non, maintenant, viens dehors.

   _ Non, plus tard, plus tard, on verra.

   _ J'attends, Daniel, j'attends.

Elle s'installe à l'autre bout du bar. J'essaie de trouver des conversations auxquelles je ne prête pas d'intérêt. Elle remarque forcément que je la regarde souvent, puisqu'elle ne me quitte pas des yeux. Une heure plus tard, surpris par son insistance, mon regard se pose trop longtemps : elle s'approche.

   _ S'il te plait viens maintenant.

Je la suis. Je suis assis sur le mur de pierre devant la discothèque. Derrière moi coule bruyament un bras de la Bouzanne, le trop plein de l'ancien moulin. Il fait chaud, trop chaud. Elle est à accroupie devant moi, accoudée sur mes genous. Elle sourit en secouant négativement sa tête. Peut-être a-t-elle intercepté mon regard dans son décolleté, où la peau bronzée de ses seins nus brille sous la lumière des lampadaires.

   _ On ne peut pas se séparer. Moi, j'ai pas envie de ça. Je ne veux pas des autres. C'est toi que je veux.

   _ Alors, pourquoi me trompes - tu ?

   _ Je ne te trompe pas, Daniel. Tu t'imagines trop de choses.

Elle me dit qu'elle ne me trompe pas, et moi, je dis que si, d'une certaine manière, et que, même si on se sépare un jour, elle continuera à me tromper, quelque part.

   _ Tu me provoques trop, je ne peux plus le supporter. Il y a eu l'épisode Christian, puis l'épisode Bernard, puis Marc ... J'imagine facilement qu'à Tours ...

   _ S'il te plait, essayons encore une fois. C'est toi qui compte pour moi. Tu es dans ma tête à chaque minute du jour et de la nuit ...

Je me baisse et  l'embrasse. Mes bras ont plongé sous sa robe, jusqu'à son ventre. Je la relève et nous partons. Deux mecs l'interpellent et elle leur répond. Je crois comprendre qu'elle leur explique en se serrant à mon bras, pourquoi elle ne s'est pas intéressée à leur conversation tout à l'heure, pendant qu' elle m'attendait.

Cette nuit, nos orgasmes ont quelque chose d'inoubliable. Ils sont plus intenses. C'est dans la tête. Tout est toujours dans la tête en ce qui concerne l'amour, avec ou sans petit " a ". 

A l'excitation habituelle, s'est ajouté le sentiment que nous n'allons plus faire l'amour souvent, que c'est peut - être la toute dernière fois. Alors, on tente, chacun de notre coté, d'en profiter au maximum, d'être plus égoïste, de se laisser aller un peu plus, d'oser. Notre complicité dans ce domaine permet à chacun d'entre nous d'être conscient du comportement de l'autre et d'aimer cette situation. Quelque chose d'inoubliable... puis le sommeil.

   _ Qui est M. ?

   _ Pardon ?

   _ Daniel, qui est M. ? Tu ne connais pas de M. ?

   _ M. ? Oui, je connais une M. : une amie d'Annick. Pourquoi me poses - tu cette question alors que je peine à émerger ce matin ,

   _ Tu as couché avec elle, hein, tu as couché avec elle ?

   _ Attends, je crois que sur ce sujet, je pourrais t'interroger sur ta vie à Tours.

   _ Moi, je n'ai rien à me reprocher, et puis, personne ne m'a écrit qu'il était heureux d'avoir couché avec moi.

S me jette au visage la lettre de M. que j'avais forcément mal cachée.

   _ Elle te dit que tu es le premier, et bien va la rejoindre parce que moi, c'est fini.

Elle part. Tout est mélangé. Je ne bouge pas. Je suis cloué, partagé entre la peine de voir S partir, peut-être à jamais, la vexation d'être piégé alors que je n'ai jamais eu la moindre preuve la concernant, Le plaisir de la sentir jalouse d'une fille qui ne compte pas pour moi, et le soulagement de penser qu'un tel évènement peut certainement nous aider à nous séparer, à mettre un terme à ce déchirement. Je commence à ressentir l'angoisse du vide. Dehors, le soleil éblouit déjà. La campagne est silencieuse. Je suis assis par terre, dans ma cour.

Le soir même, je retourne aux Eaux vives avec l'espoir le la rencontrer. Je veux lui parler, lui expliquer que j'ai fait une faute, certes, mais que c'est tout de même un comble de me faire cette scène après tout ce qu'elle a fait de son coté.

Elle est là, avec un groupe dans lequel un garçon que je ne connais pas s'intéresse à elle de très près. Je lui propose un entretien, elle refuse. J'attends. Je supporte sa drague, leurs slows, leurs éclats de rire. Lorsqu'ils partent,  je renouvelle ma demande. Je dois attendre, elle les raccompagne et revient. J'attends et je ne la vois pas revenir. Elle est partie avec eux et m'a planté là. L'alcool m'attaque un peu, je pars. En passant devant la maison où sont les chambres des employées du restaurant, je reconnais sa voix. Je frappe à la porte, les voix se taisent.

   _ S, je sais que tu es là, ouvre moi.

   _ S n'est pas là, Daniel.

   _ J'ai reconnu sa voix, ouvre moi Catherine.

   _ Non, Daniel, tu as bu et elle ne veux pas te parler.

   _ Ouvre moi bordel.

Je cogne violemment contre la porte. Le patron de la boîte s'approche.

   _ Laisse tomber, Daniel, elle ne t'ouvrira pas.

   _ Ne te mêle pas de ça toi.

En le fixant dans les yeux, je réalise le ridicule de mon comportement.

   _ S, s'il te plait, ouvre moi. C'est moi qui ai besoin de te parler ce soir, ouvre.

   _ Elle ne veut plus te parler, Daniel.

Je détaille cette lourde porte en chêne qui nous sépare.

C'est fini ? C'est fini.

 

Il m'a fallu attendre pour trouver une place de parking devant la chambre de commerce. Je fais face à la porte par laquelle S doit sortir. J'ai appris qu'elle y faisait un stage. J'ai appris aussi que pendant les trois semaines qui se sont écoulées depuis notre séparation, elle a toujours été vue en compagnie du garçon qui la draguait dans la boîte. Ils sortent ensemble. J'ai peur qu'elle ne me remplace définitivement. Je veux lui parler, une dernière fois. Deux voitures plus loin, il attend, lui aussi. Elle sort, me voit, se dirige vers l'autre voiture, dit deux mots à son ami et s'approche.

   _ Maintenant que je vois que je t'ai perdue, je voudrais te dire certaines choses.

   _ C'est trop tard, Daniel. Il fallait y penser avant. Et puis, mon copain m'attend.

   _ Vous allez chez tes parents ?

   _ Oui.

   _ Dis lui de nous suivre. Je te parlerai pendant le voyage. Après, je ne t'ennuierai plus.

   _ Bon, ok, mais je t'avertis, si tu gueules, je descends.

Elle l' a prévenu, il nous suit.

Il y a d'abord le silence, le temps de se retrouver sur les routes de campagne. Il y a aussi que je cherche mes phrases.

   _ Tu aimes ce mec ?

   _ Ce mec s'appelle Pierre. Il m'a proposé de m'emmener à Paris et j'ai accepté.

   _ Et moi, je ne compte plus ?

   _ Non Daniel, c'est fini nous deux. Je dois reconnaitre que ma rencontre avec Pierre est une aubaine, il m'aide à passer le cap. C'était devenu invivable avec toi.

   _ Je sais. Je ne peux pas dire lequel de nous deux est le plus fautif. J'avais des projets pour nous, peut-être le mariage, des enfants.

Quelque chose sonne faux dans mes paroles, j'en prends conscience et c'est désespérant : je ne crois plus en notre couple. Nous sommes arrivés. Elle m'embrasse et s'apprète à refermer la portière.

   _ Je sais que c'est dommage, mais c'est comme ça. Tu seras toujours celui que je préfère.

Je me suis arrèté dans le chemin, notre chemin, deux cents mètres après la maison. Je laisse s'évacuer tout ce qui m'étouffe. Ca fait du bien mais ce sera insuffisant. Il faudra du temps, du temps, retrouver le sommeil, le sourire, s'habituer quoi. L'après S commence.

 

 

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