danielrabillard.com

 

L'avortamour

partie 2

 

 

 

5

 

S considère que l'arrivée de Pierre dans sa vie est une aubaine pour elle. Pour moi, c'est cette sécheresse qui est une aubaine. Outre le fait de voir tous les jours ce soleil radieux que j'adore, la pénurie de fourrage fait monter les prix de la paille qui devient une denrée recherchée dans notre région d'élevage.

Je presse, ramasse et charge deux camions par jour, payés cash en espèces. Avec cet argent, je sors tous les soirs, après la moisson. Je fais la connaissance de gens nouveaux que je retrouve régulièrement aux Eaux Vives. Souvent, lorsque vers les minuit je rentre ma moissonneuse - batteuse sous le hangar, je suis attendu par dix à vingt personnes qui ont préparé le dîner et dressé la table dehors. Deux heures après, nous partons en boîte. A six heures je suis réveillé par le chauffeur : je charge le premier camion de paille de la journée. Je m'efforce de ne pas penser à S et j'y parviens. Je cherche dans mes conquètes le plaisir physique qui me manque. Je ne le trouve pas, ou peu. Alors, je cherche. Je n'ai plus la même vision des relations avec les femmes. Je suis devenu méfiant. Méfiant vis à vis des femmes qui, comme nous les hommes, peuvent tromper alors qu'elles aiment. Méfiant vis à vis des sentiments qu'ils ne faut pas trop exposer. Je mets sous l'éteignoir une partie importante de moi - même. Je suis un sentimental et je commence à comprendre que la vie qui m'entoure ne laisse pas beaucoup de place à ces gens là. Alors, je me retranche derrière une réputation de dragueur et je découvre que celà plait à un maximum de belles filles. Je vis avec l'impression que celle que je cherche est dans le minimum restant, là où sont celles qui me plaisent le plus, et à qui je ne plais jamais. Je suis loin du ressenti dû à cet amour platonique pour une étudiante lorsque j'étais à Toulouse. Elle s'appelait Yvonne. A l'époque, je n'avais même pas remarqué le coté vieillot de son prénom. Elle ne sait encore pas aujourd'hui l'importance des sentiments que j'éprouvais pour elle ni le virage qu'elle m'a fait prendre dans mes études et... peut - être dans ma vie. J'étais arrivé en classe de préparation aux écoles d'agronomie avec l'envie de devenir ingénieur et sans doute les moyens d'y parvenir. A la fin du premier trimestre, mon excellente position était dûe à un travail acharné. Puis il y eu Yvonne. Je projetais d'en faire ma femme. Le nom de son village, Castelnau - Magnoac, dans les Hautes Pyrénées, m'étais devenu familier. Je tombai amoureux de cette région simplement par les photos qu'elle me montrait. Quand je compris que mon rêve était un rêve, je passai plus de temps à lui écrire des pages qu'elle ne lût jamais, qu'à travailler. Puis il y eut les premières discothèques. Lorsque le directeur, à l'entretien de fin de prep, me fit comprendre qu'il valait mieux chercher une autre orientation, je ne lui dis pas que j'étais conscient d'avoir commis une erreur et persuadé de mes capacités à réussir au bout d'une deuxième année.

 

Je fais la connaissance de Laurence à une fête foraine. Elle a assis ses dix sept printemps sur le bord d'un manège. Il est deux heures du matin. Je suis seul et je rentre. Je lui dis deux mots, elle me répond qu'elle attend sa soeur et son beau - frère. Je la trouve tellement belle. J'ai dix années de plus qu'elle. Je sens que je l'importune.

 

Les mois passent, les petites amies aussi. Aucune d'elles ne me permet de retrouver mon équilibre. Sophie m'apporte une partie de ce plaisir charnel tant convoité, Françoise  le calme et la tranquillité d'une vie à deux presque officielle. Avec Gisèle je partage les problèmes de l' installation de son cabinet de pédicure podologue. Cathy m'administre une bouffée de fraîcheur avec sa spontanéité et sa joie de vivre. Sans parler des passagères de la nuit, les seules, peut - être, à ne pas souffrir.

Les années passent.

Le rugby est devenu mon loisir à temps plein, mon art de vivre, ma religion. Au delà des techniques ou tactiques de jeu apprises dans mes stages d'éducateurs, je ressens l'importance de la psychologie dans la réussite d'une équipe. Je m'applique à adapter ce phénomène à l'enseignement de ce sport en tant que

joueur - capitaine - entraineur d'une des plus petites équipes du plus petit comité de France. Je m'y fais des amis mais je m'investis totalement aux dépens de mon travail et de ma vie privée. J'obtiens des résultats. J'entre dans le monde fermé de l'éducation nationale, j'entretiens de très bonnes relations avec bon nombre de chefs d'entreprise, je suis élu au conseil municipal. J'ai l'impression d'être le mouton à cinq pattes mais je prends mon rôle au sérieux, au début.

J'aperçois quelque fois S le samedi matin, alors qu'elle fait ses courses. Nous échangeons quelques mots. Elle est toujours au courant de tout ce qui se passe dans cette agglomération de dix mille habitants à deux heures et demie de " son " Paris. Je ne sais pas comment elle est arrivée là, dans mon canapé, ce samedi après midi. Nous avons couché ensemble. J'ai pris beaucoup de plaisir à retrouver ce corps qui me plait tant, mais je suis déçu de ne pas trouver dans ce retour une raison d'espérer. Elle est torse nu et porte une jupe noire, courte. Couchée sur le coté, sa tête est posée sur ma cuisse. Assis, je lui caresse doucement les seins. Un silence s'installe qu'elle rompt dans un soufle :

   _  Comme c'est sécurisant d'être avec toi.

   _ Sécurisant ?

   _ Oui.

Un autre silence. Chacun est retourné vers ses pensées.

   _ S, on pourrait peut - être se donner rendez - vous dans dix ans et faire un enfant ensemble.

Je dis ça sur le ton de la boutade, pour voir, comme au poker.

   _ Un enfant !? Je n'aurai jamais le temps de m'en occuper. Tu veux des enfants, toi ?

Elle se redresse.

   _ Oui, j'espère bien avoir des enfants.

   _ Et quel avenir ils auront tes enfants dans ce monde pourri ? D'abord, je ne suis pas une poule pondeuse.

Elle s'habille. J'avais oublié qu'au poker, pour voir, il faut payer.

Je ne lui réponds pas qu'il y a un avenir pour nos enfants, qu'heureusement que nos grand parents n'avaient pas raisonné comme elle. Pourtant, quel avenir

espéraient - ils, eux qui connaissaient la guerre ? Ne sommes nous pas la preuve flagrante qu'ils ont eu raison d'y croire ? Bravo et merci à tous les grands parents.

S repart comme elle est venue. C'est une étrangère privilégiée avec des cartes d'entrée et de sortie, quelques droits et aucun devoir.

Un enfant, Odile en portait un et je n'en ai pas voulu. Je me souviens l'avoir revue, six ans après. Nous étions invités par un ami commun, un joueur de rugby qui organisait un méchoui. Nous nous sommes évités pendant une grande partie de l'après midi, puis, les apéritifs aidant, je me suis risqué à lui parler. Elle était dans une dépendance de la ferme abandonnée où nous nous trouvions. Elle préparait des légumes pour le dîner. Je m'approchai d'elle. Nous tournions le dos à ceux qui, eux aussi, préparaient le repas. Elle ne me regarda pas. Je ne savais pas quoi lui dire.

   _ Tu vas bien ?

   _ Oui.

   _ Quand je t'ai vue tout à l'heure, j'ai réalisé que nous pourrions avoir un enfant de cinq ans.

Elle secoua un peu plus fort ses légumes, sans me répondre. Ses cheveux basculèrent vers l'avant et cachèrent son visage. Son silence me fit prendre conscience de la monstruosité de ce que je venais de faire. Je fus envahi par une honte qui me pétrifia sur place. Je ne savais même plus comment j'allais ressortir de cette pièce, sans rajouter un mot. Je plantai là tout le monde et rentrai  chez moi, sans explication. J'étais resté sur l'idée qu'une fille avait tenté de me faire un bébé dans le dos, je venais de me prendre de volée la réaction d'une femme que j'avais fait souffrir. Pas facile de se dire qu'on est un con.

Martine est ma partenaire de rock. Nous aimons cette danse autant l'un que l'autre. Il nous arrive de gagner des concours. Elle est fiancée à un ami. C'est par elle que Laurence arrive dans mon entourage. Cette adolescente que j'ai trouvée sublime un soir, à une fète foraine, a grandi. Elle sort avec le frère de Martine. Je ressens encore ce trouble indéfinissable. Mais qu'est - ce que je lui trouve de plus que les autres ? Quelque chose m'échappe dans leur couple : elle me semble dominée, pas heureuse. Toutes les fois où je les vois ensemble, je fais cette même remarque.

J'apprends qu'ils sont séparés.

Je la rencontre un soir, aux Eaux Vives. Je l'invite à danser. Elle est fragile, dépressive. Je ne parviens pas à avoir avec elle l'attitude qui arriverait à la distraire, celle que j'ai avec les autres. On parle de tout, de rien, de nous. Elle me fait comprendre qu'elle est encore très amoureuse et qu'elle espère encore qu'il reviendra.

Il y a un profond désarroi dans sa vie. Il revient, repart, revient à nouveau, la brisant un peu plus à chaque fois. J'ai le sentiment de la voir vivre ce que j'ai connu avec S. Il m'arrive de lui téléphoner, de lui rendre visite chez ses parents. Un soir, elle accepte enfin une invitation au restaurant. Elle me parle de ses parents malades qu'elle aime par dessus tout. Elle me parle de ses angoisses, de ses attentes, de ses espoirs. Elle fait la sourde oreille lorsque je lui demande si elle est sûre de ne pas perdre son temps. Je comprends pourquoi elle force mon admiration : elle me donne une formidable leçon sur la manière de réagir sainement aux problèmes posés par une séparation, en accord avec son idéal : la fidélité. Je porte sur elle un regard différent. Elle anticipe en m'indiquant clairement que je n'ai aucune chance. Elle fait partie de la minorité restante.

 

Mes parents sont malades. Mon père vient de subir un double pontage des coronnaires, ma mère a été opérée d'une tumeur maligne à un rein. En même temps que je loue une ferme voisine ajoutée aux terres de mes parents que je cultive désormais pour moi, apparaissent les premiers soucis d'argent. Je multiplie mes activités associatives : pianiste de l'orchestre de jazz du lycée, acteur dans une troupe de théatre amateur, éducateur de rugby... la vidéo. Je réalise que le métier d'agriculteur n'est pas celui dans lequel je peux m'épanouir, mais il y a les emprunts et ... maman qui serait peinée de me voir partir maintenant. Vu sa maladie, je sais que je n'aurais jamais assez de courage pour prendre la décision de partir. Courage ou lâcheté ?

Alors je vis, je profite, je consomme, mais je m'ennuie. Je ne crée rien dans mon domaine professionnel dont, en plus, le milieu m'exaspère par son individualisme, sa jalousie et son traditionnalisme. Je ne crée rien dans ma vie privée sinon des aventures qui ne font que me rappeler les galères passées. Je vois naitre les enfants de ceux avec qui je faisais des fêtes, quelques années auparavant. Je les sens me considérer comme un marginal par rapport à la vie rangée qu'ils se sont construite. Mes amis ? Une foule. A partir du moment où on considère qu'un ami est quelqu'un à qui on dit tout ... sur certains sujets, une foule. Alors ? Je vis. Je vis avec l'angoisse de " passer à coté ". " PASSER A COTE ", n'est - ce pas là le pire de ce qui peut nous arriver ? D'abord, il faut identifier ce à coté de quoi on passe et puis... il faut savoir ce que l'on veut.

Je laisse l'orchestre de jazz, j'arrête le théatre et j'abandonne le rugby, avec une brutalité à la hauteur de la volonté qu'il me faut au bout de vingt années au service de ce sport. Je me prépare. Je ne sais pas à quoi mais je me prépare. Je laisse de coté tout ce qui engage mon temps. Je passe plus de temps avec mes amis, les principaux, ceux avec qui on aborde plus de sujets qu'avec les autres, ceux qui comprennent le malaise et qui se risquent à me soufler des solutions. N'est - ce pas Jean Louis, toi qui voudrais me voir marié avec ta soeur ?

   _ Quoi, qu'est - ce qu'elle a ma soeur ? Elle est très bien ma soeur, pas chiante, bien foutue. Bon, elle a un fils. Mais je sais que ça ne te dérange pas toi. Sans compter que ça lui ferait du bien de se prendre une bonne " pêtée ".

On éclate de rire.

   _ Et puis t'es chiant. Il y a plein de filles qui attendent que tu poses la question pour te répondre oui. Qu'est - ce que tu viens te compliquer la vie avec une Mauritanienne que t'as filmée là - bas?

   _ Attends, Jean - Louis, le problème n'est pas le même. Je ne veux pas lui payer le voyage en France pour me marier avec. Je veux simplement lui permettre de voir une fois la France dans sa vie, surtout depuis qu'on me dit que ça déssert les intérêts de l'association du jumelage de nos deux villes. D'accord, j'ai flashé. Mais je ne suis pas fou. Je sais ce que je veux.

   _ Alors qu'est - ce que tu attends ?

   _ La bonne.

   _ Et Laurence Hertet ?

   _ Ah, là, effectivement, tu as pris le bon exemple. Voilà dix ans que je la connais, je l'ai vu grandir, et plus elle grandit, plus elle me plaît.

   _ Et alors, qu'est - ce que tu attends ?

   _ Laurence ne cherche pas un type comme moi. D'abord, elle est toujours amoureuse du frère de Martine. Et puis, à ses yeux, je ne suis pas crédible avec toutes mes aventures. Je réussis à lui parler sans qu'elle soit sur la défensive. J'en ai fait une copine, c'est déjà très bien.

   _ Bah, tu te poses trop de question, fonce.

 

Foncer ? Non. Je veux continuer de m'approcher d'elle doucement, sans jamais plus lui montrer l'envie que j'ai de construire quelque chose avec elle, pour la mettre en confiance et qu'elle s'ouvre à moi.

 

C'est sans doute ce qui me trotte dans la tête, ce soir. Je sais que je vais certainement la rencontrer aux Eaux Vives. C'est le cas, mais je suis surpris : elle fait payer les entrées. J'entre dans la cabine.

   _ Bonsoir Laurence, qu'est - ce que tu fais là ?

   _ Comme tu vois, je travaille.

   _ Mais, ton boulot ?

   _ Je fais ça en complément : j'ai envie de m'acheter une moto.

   _ Une moto ? Tu aimes faire de la moto ?

   _ J'adore ça. Tu vas bien ?

   _ Très bien, merci, et toi ?

   _ Je vais.

   _ Les amours ?

   _ Les amours, tu les connais, ce sont des espoirs.

Je hoche la tête en lui souriant.

   _ T'es sûre que tu ne perds pas ton temps? Tu m'as dit qu'il était avec quelqu'un.

   _ Il peut téléphoner, un soir. Et toi, pas de nouvelles conquètes ?

Le sens de cette question m'agace mais je ne peux pas lui en vouloir.

   _ Non, sinon que j'ai pris un coup de soleil sur la tête en Mauritanie à cause d'une superbe fille.

   _ Tu es allé en Mauritanie ?

   _ Oui. Le Lion's Club a financé une opération vaccination dans le village qui est jumelé avec notre ville. Certains qui savaient que je suis un passionné de video, m'ont proposer de faire le reportage, à mes frais bien sûr. J'ai ramené quatre heures d'images. Le montage a été fait dans les studios de la caserne de Chateauroux.

   _ Et tu es tombé amoureux d'une Mauritanienne ?

   _ C'est un bien grand mot, mais je l'ai trouvée très belle. J'ai essayé de la faire venir en France, chez nous, mais j'ai eu quelques difficultés avec l'association.

   _ Tu voulais vivre avec ?

   _  Non, je voulais lui faire un cadeau, point.

   _ Elle ne le voyait peut - être pas comme çà, elle.

   _ Peut - être. Et si c'était le cas, elle n'était pas la seule. C'est pour ça qu'on m'a mis des bâtons dans les roues. Je ne voulais pas en faire la mère de mes enfants, t'es rassurée.

   _ Pourquoi rassurée ? Non, je... Tu veux des enfants, toi ?

   _ Et oui. Ca t'étonne hein ?

   _ Plutôt oui, je ne m'imaginais pas. Il est temps que tu y penses avant qu'il ne soit trop tard.

Je marque un temps avant de répondre. Je la détaille, toujours souriant.

   _ Je m'y emploie.

Les clients interrompent notre conversation. Heureusement, il ne vient pas trop de monde, ce soir. Dès qu'ils sont entrés, elle reprend la conversation sur son travail, ses parents, ses neveux, les enfants de sa soeur. Elle m'apprend quelle place importante ils tiennent dans sa vie. Je l'écoute, je suis bien. Je ressens du bien - être à entendre ses confidences. Elle se rapproche mais elle me semble innacessible. Je préfère la laisser parler. J'ai recommis mes erreurs passées, tout à l'heure, avec mon " Je m'y emploie ". Heureusement, elle n'a pas compris comment je l'interprétais. Je la soupçonne de l'avoir ignoré volontairement. Tant mieux, je ne recommencerai plus. Je la salue et repart comme j'étais venu, sans entrer dans la boîte. Je prétexte que j'étais venu faire un tour en curieux et qu'il était temps maintenant d'aller se coucher. J'ai passé une bonne soirée. En montant le petit raidillon, vers la voiture, je me dis que mon départ, sans être entré dans la boîte, peut lui faire croire que je n'étais venu que pour elle, ou, du moins, que l'avoir rencontrée avait suffit à mon bonheur. En tout cas, si elle le croit, elle n'a pas tort.

 

Nous sommes à la fin du mois d'Aout 1985. J'ai volontairement espacé mes visites aux " Eaux Vives ". Lorsque j'y vais, je passe ma soirée à éviter de montrer à Laurence ce que j'attends d'elle. Désormais, elle s'est complètement libérée avec moi. Trop, peut -être, car elle ne veut pas sortir avec moi et elle me fait mal. Alors j'ai pris l'habitude d'aller dans une autre discothèque, à quarante kilomètres de là. C'est là que je me rends en ce vendredi soir. Je suis surpris par l'animation qui règne sur la place : des gendarmes, des voitures de pompiers qui passent, des ambulances. Je les suis. Je me gare sur l'esplanade de la salle des fètes, noire de monde, des gyrophares partout.

   _ Qu'est -ce qui se passe ?

   _ Deux trains, sur le pont, c'est pas beau à voir.

Sur le pont, d'où je suis, je ne vois qu'un train. J'escalade le terre - plein et grimpe sur une petite échelle posée sur une voiture. J'essaie de voir quelque chose à travers la vitre. Soudain, je crois tomber à la renverse : contre mon nez, de l'autre coté du carreau, le visage écrasé d'une femme. A l'intérieur, c'est l'horreur. La locomotive du second train à percuté la voiture couchette, applatissant tout son contenu à l'arrière. Tous les corps sont pris en sandwich entre les cloisons ou mutilés, sur la voie. Elle s'est ensuite encastrée dans la voiture suivante, provoquant la même horreur dans les premiers compartiments. Devant moi, les pompiers brisent une cloison et je vois jaillir sous la pression le corps d'un enfant vivant. Un autre est dégagé, sauf, protégé par le corps de la personne qui était près de lui. Le matériel me parait  dégagé devant les premières caméras de télévision. Je suis à la mairie et réponds aux personnes qui cherchent à savoir par téléphone si le nom de leur proche est sur la liste des victimes. Puis je me retrouve à la morgue, à l'accueil des familles qui viennent reconnaitre leur défunt. Là, je regrette d'être conseiller municipal et suffisament disponible pour me proposer pour cette tâche. J'ai pu supporter la vue du sang et des mutilations, mais je ne résiste pas à la vue des gens qui souffrent en reconnaissant leur fils, leur fille, leur père ... Je regarde, glacé, un homme d'une trentaine d'années embrasser la paume de sa main avant de la déposer sur le visage de sa fiancée. Il se contient, il respire à plein poumons. Lorsqu'il repart d'un pas décidé, son regard croise et fixe le mien. Je le laisse passer devant moi sans broncher alors que je suis persuadé qu'il à envie de m'arracher la tête. Je le suis à distance respectable dans la ruelle jusqu'au bord de la rivière, où il éclate en sanglots.

Cette image me revient souvent dans les mois qui suivent. J'ai un travail monstre. Les journées ne sont plus assez longues. Pour ce qui est des sorties, je vais au plus près. Je vois souvent Laurence avec laquelle je prends plaisir à danser le rock ... Décidément...

   _ Ta copine Evelyne n'est pas là, ce soir ?

   _ Non, elle a des problèmes avec son copain. Tu vois, Daniel, c'est pour éviter çà que désormais, je préfère rester seule.

   _ Quoi ?

Je la prends par le bras et l'emmène dehors.

   _ Rester seule ? Toi ? Mais tu n'as pas envie de rester seule, et ce n'est pas en te le répétant et en le disant autour de toi, que tu t'en persuaderas.

   _ Qu'est - ce que tu en sais ?

   _ Tu te renfermes sur tes souvenirs. N'oublie pas que quelle que soit la valeur de ceux en qui tu espères, ils t'ont fait du mal et font partie du passé. Regarde l'avenir maintenant. Oublie que c'est moi qui te dis ça, je ne prêche pas pour ma paroisse, mais je voudrais te voir avec un mec qui te fais retrouver le sourire. Tu n'oses plus t'ouvrir aux gens, tu as peur de la rencontre, c'est pourtant par là qu'il faut que tu commences. Parce qu'une fille comme toi, rester seule, c'est impossible, c'est impossible.

   _ Pourquoi impossible ?

   _ Mais parce que ... c'est impossible... impossible que parmi tous les hommes a qui tu plais, il n'y en ai pas un, un jour, qui te fasse craquer.

   _ Tu sais, je n'ai pas ...

Elle doit repenser aux confidences qu'elle m'a faites sur les propositions de certains toubibs qu'elle visite, celles de certains collègues... Si. Elle a... elle a un charme fou, une classe naturelle, une gentillesse indéfinissable ... elle est hônnète, et elle a une cour.

Je suis appuyé contre ma voiture. Elle est face à moi, pensive. C'est la première fois qu'elle m'écoute aussi attentivement. Je m'enhardis.

   _ Ca m'agace de te voir seule. Tu sais qu'il y a longtemps que je veux sortir avec toi. Te voir avec quelqu'un me serait plus facile. Je sais que je ne peux pas plaire à tout le monde, mais là ... je ne sais pas ... je me demande s'il n'y a pas une autre raison. Tes parents n'y sont pour rien ?

   _ Oh, mais pas du tout. Ils me laisse faire comme je l'entends.

Quelqu'un s'approche et dis que ses amis s'en vont. Elle part. Cette discussion aurait pu durer. En même temps que je la sens plus proche, je trouve mieux mes mots. Je vais être capable de lui décrire ces désirs profonds et puissants que je sens croître en moi lorsque j'envisage de partager ma vie avec elle.

Bizarrement, je n'arrive pas à croire à cette histoire. Laurence ne sortira jamais avec moi. Lorsque je la revois le week - end, je ne parviens pas à reprendre cette conversation, celle que nous avions abandonnée il y a déjà quelques semaines. Noël est arrivé. Après le dîner en famille, je me retrouve aux Eaux Vives. L'endroit est plein comme un oeuf. Assis, à la table de Laurence et de son amie Evelyne, je me dis que je suis parti pour passer une nouvelle soirée à tenter en vain de la séduire. Cette idée m'agace. Je pars au " Lautrec ", à quarante kilomètres de là. En sortant, je croise Stéphane, un ex - elève du rugby, étudiant à Limoges, avec lequel je m'entends très bien. Je lui propose de m'accompagner, il accepte. Pendant le long voyage, sur la route enneigée, je lui raconte mes états d'âme. Il est totalement surpris, comme moi, par l'accueil que nous réserve un trio de clientes dont l'une d'elle fète son anniversaire. La soirée est finalement très sympa.

 

________________________________________________________________________________

 

6

 

   _  Allo ? Daniel ? Bonsoir, c'est Evelyne, l'amie de Laurence.

   _  Evelyne ? Oui. Qu'est ce qui t'amène ?

   _ Je t'appelle à cause de Laurence. Elle ne m'a pas dit de le faire, mais je me le permets. Laurence a des problèmes avec ceux qui organisent le réveillon du premier de l'an, et elle pense que tu as quitté les Eaux Vives parce qu'elle t'avait vexé. Elle broie du noir quoi.

   _ Vexé ? Comment ça, on ne s'est presque rien dit.

   _ Alors, c'est peut - être çà. Ce n'est pas ton habitude de partir comme ça, tu connais Laurence...

   _ J'en suis parti parce que je ne m'y plaisais plus, je ne comprends pas.

   _ Tu ne pourrais pas lui expliquer toi - même ? Que fais tu ce soir ?

   _ Ce soir ? ... Rien. Mais je n'ai rien à expliquer...

   _ Vois la quand même, ça lui fera du bien.

Voilà, c'est tout moi çà. Je vais aller jouer les grands frères, la soigner du même mal que celui qu'elle me fait.

   _ Ecoute Evelyne, tu es son amie... je ne suis pas parti, hier soir, directement à cause d'elle, mais indirectement, un peu. Tu connais la situation. C'est pas facile d'agir en ami avec quelqu'un dont on est amoureux. C'est d'ailleurs dommage. C'est vrai qu'hier soir, j'en ai eu marre, j'ai eu envie de changer d'air.

   _ Mais tu sais que Laurence t'aime bien, Daniel.

   _ Oui, je sais, mais pas suffisament.

   _ Elle sort de ses échecs, elle a peur. Et puis, en ce qui te concerne, un autre facteur est entré en jeu.

   _ Ma réputation, n'est - ce pas ?

   _ Pas exactement, mais c'est peut - être lié. Des gens, parmi ses amis...

   _ Elle ne va pas faire sa vie avec ses amis.

   _ Non, mais quand elle les a connus, ils lui ont apporté leur soutien, ils ont été précieux, et elle les écoute.

   _ Et si je comprends bien, leur avis ne m'est pas très favorable.

   _ Pas trop, non, et je ne suis pas d'accord là dessus. Mais je t'en parlerai ailleurs qu'au téléphone.

   _ Tu es où ?

   _ Chez Laurence. Elle est dans sa chambre avec ses neveux. Je lui demande si on peut se retrouver au bar des Cendrilles ?

   _ Oui, d'accord.

Je reste l'oreille collée à l'écouteur. Qu'est - ce qui se passe ? Laurence agit comme si... Attends, je rêve ou quoi ? Doucement, ce serait trop beau. D'ailleurs, se retrancher derrière l'avis de ses amis, c'est un signe. Par contre, ce qui est nouveau, c'est de savoir que des gens me détestent à ce point. Je n'ai pourtant pas l'impression d'avoir offensé quiconque. La jalousie ? Jaloux de quoi ?

   _ Allô, Daniel ? C'est d'accord.

 

J'arrive le premier et m'installe dans un fauteuil, près de la cheminée. De quoi

vais - je parler ? Par quoi vais - je commencer ? Qu'est - ce qu'il faut lui dire... ne pas lui dire...? Et puis, après tout, pourquoi se poser tant de questions ? Je ne lui ai pas caché mes sentiments, c'est à elle de se découvrir.

C'est Evelyne qui entame, dès leur arrivée.

   _ Je viens de passer une demie heure à faire manger son petit neveu. Je ne me suis pas trop mal débrouillée : il a fini son assiette.

Cette introduction l'amène à parler de son travail d'éducatrice dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Le sujet épuisé, le réveillon du jour de l'an arrive sur le tapis. Laurence se plaint des critiques que certains lui font à propos de ses choix dans les invitations.

   _ Si j'avais su, je me serais pas mèlé de l'organisation. Et toi, tu le fais où ?

   _ Moi ? ... Je ne sais pas...

C'est vrai que je ne sais pas, et ça ne me gène pas de ne pas savoir.

   _ ... Peut -être prendre ma valise et aller le passer à la montagne. C'est sympa un réveillon avec de la neige...

Laurence lève les sourcils :

   _ Tu me fais rèver.

   _ On y va tous les deux si tu le veux.

   _ Cela serait avec plaisir, si je pouvais laisser les autres.

Je suis persuadé qu'elle pense ce qu'elle dit. Elle ne veut pas de moi dans sa vie, mais ma compagnie lui plaît, de plus en plus. A propos de ma fuite de la veille, il fallait bien en parler, justifier mon attidude.

   _ Vous ètes rentrées tard, hier soir ?

   _ Non, c'était ennuyeux, on n'a même pas dansé.

   _ Oui, c'est pour ça que je suis parti. Je suis allé au " Lautrec ". Les patrons sont des amis. Je m'y plais.

En même temps que j'essaie de capter ses réactions, je me surprends à caresser du regard son cou, sa peau, ses épaules qu'un pull - over échancré laisse voir en partie. Doucement...laisser venir. Evelyne saisit la balle au bond :

   _ Tu pourrais nous y emener, vendredi prochain.

   _ Bien sûr, pas de problème.

Bien sûr qu'il y a un problème. Je ne pourrai plus me réfugier là - bas pour la fuir, si elle y est.

C'est la deuxième fois que je suis en avance à un rendez - vous. Ce n'est pas mon habitude et cela me plait. J'imagine la soirée que je vais passer avec Laurence et Evelyne. J'ai envie d'en profiter pour faire sortir quelque chose de moi. Quelque chose qui serait plus proche de moi, qui me ressemblerait plus, moi quoi. Plus chaleureux, plus attentif, plus prévenant, sans envahir, en laissant respirer, en laissant venir.

Laurence me présente Michel, l'ami qui l'accompagne, et m'annonce qu'Evelyne a préféré rester chez elle. Un mal de tête à ce qu'il parait. Je me lève, les saluent, les invite à s'assoir. On s'assoit. Laurence, cueillant peut -être un soupçon de surprise dans mon regard, me sourit.

   _ Tu n'as pas oublié que tu devais nous faire découvrir " Le Lautrec ", à Evelyne et à moi. Evelyne n'étant pas là, j'irai donc seule, à condition de ne pas rentrer trop tard.

Une légère tendance à balbutier.

   _ Mais ... on... rentrera quand... tu le voudras.

   _ Bon, et bien moi je vous laisse, je vais à une soirée, je ne veux pas être à la bourre. Bonsoir.

   _ Bonsoir, et merci de m'avoir amenée.

Je le regarde traverser la salle, en longeant le bar, puis tourner à droite, derrière les grosses poutres en bois, vers la sortie. Je vais être seul avec elle ?... Dans un endroit où on ne nous connait pas ?... seul à seul ?

   _ Pourquoi souris - tu, Daniel ?

   _ Je pense à l'indigestion de rocks que je vais te faire attraper.

Elle prend son manteau sur le bras, son sac.

   _ Ah non, s'il te plait, la dernière fois, j'ai eu mal aux jambes pendant deux jours.

Je la suis. Elle monte dans ma voiture.

   _ Tu as le temps de les reposer, tes jambes. Qu'est - ce que ça fait une visiteuse médicale ? Ca lit, assis, dans les salles d'attente.

   _ Non mais dis donc, je ne te permets pas. Et puis, il faut que j'en prenne soin, de mes jambes.

Dire ça alors qu'elle sait que je lui trouve des jambes de reine !

   _ Au fait, tu bouquines quoi ?

Elle me parle de sa mère, fervente lectrice. Je lui dis que je ne lis jamais, que je l'ai souvent regretté, que j'ai quelquefois essayé de m'y mettre, en vain. Elle me parle bouquins, je lui parle cinéma. La soirée passe à une vitesse de folie. Les rocks, les slows, les discussions par dessus la petite table ronde, nez à nez pour mieux s'entendre, les yeux dans les yeux pour mieux se comprendre. Mes envies de la prendre et de la serrer dans mes bras provoquent des blancs dans les conversations. Plus je m'approche d'elle, plus je m'approche de moi. Je crois qu'elle cherche de bonnes raisons pour ne plus tenir compte de l'avis défavorable que ses amis ont sur moi. Peu importe, ils ne me connaitront jamais. Mais, elle, elle va me connaitre. Il me suffit de patienter, d'attendre qu'elle soit suffisament sûre d'elle pour pouvoir faire le premier pas.

   _ Bonsoir Daniel, et merci, j'ai vraiment passé une excellente soirée.

Elle m'embrasse sur les joues. Elle descend.

  _ Hé !

Elle se penche.

   _ Dors bien.

Elle sourit.

   _ Toi aussi.

Je la regarde monter l'escalier de la maison de ses parents, mettre la clé dans la serrure, se retourner et me faire un petit signe de la main avant de disparaitre dans le noir de la porte.

Je suis bizzare. Qu'est - ce qui m'arrive ? Je ne peux pas y croire. Je ne veux pas me planter. Je ne veux pas me faire des illusions.

 

Stéphane me sort de mes réflexions.

   _ Hé bien, moi je te dis que si tout s'est passé hier soir, comme tu viens de me le raconter, elle ne va pas tarder à te tomber dans les bras. Vous vous ètes donné rendez - vous ce   soir ?

   _ Non.

   _ Alors, je te propose de m'accompagner au Lautrec, j'ai gardé quelques relations avec Christine, tu sais, l'anniversaire.

   _ Oui, bien sûr. C'est une bonne idée, ça me fera plaisir de les revoir.

Je suis à leur table. On se remémore l'anniversaire. On rit. Puis j'aperçois Laurence.

   _ Elle est là !

Stéphane regarde dans la direction que mes yeux lui indiquent.

   _ Elle, celle avec laquelle je suis venu hier soir, Laurence quoi, c'est elle. Elle est là.

   _ La table de quatre, la fille la plus proche de nous ?

   _ Oui, je vais les saluer.

Je traverse la piste.

   _ Bonsoir, je vois que l'endroit t'as plu.

   _ Oui, et je les ai décidés à m'accompagner. Il y a moins de monde qu'hier soir.

   _ Ce sera plus facile de danser.

   _ Je compte sur toi pour les rocks.

   _ Bien sûr.

Je regagne la table de Stéphane. Il discute avec Christine. A la manière dont elle sourit en me regardant, je pense qu'il la mise au courant de la situation.

   _ Daniel, c'est un slow, vas le danser avec Laurence.

J'ai envie de suivre la proposition de Stéphane, mais mon esprit est embrouillé. Un homme s'approche pour  inviter Laurence. Cela me décide. Elle s'excuse auprès de l'autre qui m'a devancé d'un souffle. Le bougre était parti de plus près.

Nous dansons sans dire un mot. Je savoure cet instant. Son corps collé au mien, je ne l'ai jamais sentie aussi proche. Dès les premières notes d'un nouveau morceau, je l'entends me glisser dans l'oreille : " Hum, je l'aime bien celui - là ". Elle me prends les épaules et se serre contre moi, le nez à la base de mon cou. J'embrasse ses cheveux, elle recule lentement sa tête, nos regards se croisent, ses yeux me disent " oui ". Celà n'a duré qu'une fraction de seconde, nous nous embrassons. Mes jambes sont molles, mes tempes battent à un rythme effrenné.

C'est un baiser très doux, très fort, souriant, sérieux, passionné, mesuré. Il me semble ne pas en profiter. Mes idées sont ailleurs. Pendant les quelques secondes qu'il a duré, j'ai vu défiler mon avenir, tout ce qu'il me fallait faire pour l'accueillir dans ma vie, pour qu'elle m'accueille dans la sienne. Mettre de l'ordre dans mes finances, faire des travaux dans ma maison, mettre un terme à mes aventures sans lendemain. C'est idiot de penser à ça maintenant. Je gagnerai sa confiance. Je ferai d'elle la plus heureuse des femmes. Je lui dirai ces mots qui la surprendront, venant de moi. Là, ce n'est pas le moment, ni l'endroit, et puis je suis un peu gauche, elle aussi. Surtout en apprenant par ses amis que nous avons rejoints, qu'ils sont à l'origine du choix de sa chanson préférée, celle sur laquelle elle a osé faire le premier pas. Quel doux complot. Elle a repris le cours normal de la conversation avec ses amis. Moi, j'ai du mal à suivre. Je me demande si, elle aussi, a un volcan dans sa tête. Ses amis désirent partir. Elle va les suivre.

   _ Je suis en famille toute la journée de demain.

   _ Et moi, je suis à la chasse avec mon père. On se voit Lundi, on s'appelle.

    _ Tu m'appelles.

    _ D'accord.

Nos regards sont complices. J'ai reçu son message : " C'est à toi de montrer ce que tu attends de nous. C'est toi qui appelleras ". Je l'embrasse, ils s'en vont. Je pars peu de temps derrière. Oui, je vais lui montrer. J'adore cette situation, je suis tellement sûr de moi. Je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma peau. Je vais enfin mettre un terme à cette vie décousue que j'aprécie, certes, mais qui est si loin de celle que j'imagine. Des enfants... Mon père grand - père... Lui qui ne peut pas supporter le moindre cri d'un bébé. Ma mère va adorer. Pourvu que sa maladie...Yaouh !

 

Je marche d'un pas alerte dans les allées de la forêt. Je me dirige vers un point de rencontre où j'ai de bonnes chances de retrouver des chasseurs. J'ai le pas léger. Je viens de me taper dix bornes, j'ai loupé un sanglier " dans ma culotte ", j'ai perdu la chasse, voilà deux heures que je n'ai vu personne, mais j'ai le pas léger ... Laurence... ma nouvelle vie... j'ai le pas léger.

   _ Daniel ! On a récupérer un chien de ton père. Alors, tu as loupé ?

   _ Oui, dans mes bottes, j'ai tiré au " coup d'épaule ", ça ne se fait pas avec une carabine.

   _ Hé oui, il faut viser. T'as quoi comme carabine ?

   _ Une trente - trente. Ce n'est pas assez puissant mais il y a des sécurités : il faut armer, mettre le chien, presser la poignée... moi qui court et qui tombe beaucoup... Enfin, quand c'est en face...

   _ On t'emmène à ta voiture ?

   _ Non, j'y vais à pied, à travers bois.

Je marche depuis cinq minutes lorsque j'entends deux déflagrations, des cris, puis une corne qui annonce " sanglier ". Mon premier réflexe est de retourner aider les autres à barrer le chemin par lequel le sanglier va quitter le territoire de notre chasse. Puis, je me ravise, pensant qu'ils allaient faire du bruit en se mettant en place, et que le sanglier allait plutôt faire demi - tour et traverser la grande allée, en longeant les prés. J'arrive haletant et me cache derrière un gros chêne. J'entends au loin les aboiements des chiens qui s'éloignent, puis, de plus en plus distinctement, marcher dans les feuilles. Le bruit s'arrête à un distance que j'évalue à quinze ou vingt mètres. J'épaule, caché derrière l'arbre, prends bien ma ligne de mirre en me répétant : " il faut viser ", et me penche doucement sur le coté. Un énorme sanglier est là, arrêté, écoutant ses poursuivants, dans ma ligne de mirre. J'appuie sur la détente pour entendre le bruit sec d'un percuteur qui... percute à vide. Le temps de pousser un juron et d'armer la carabine, le sanglier s'engage dans la traversée de l'allée où je le stoppe. La fête qui s'en suit, dans la vieille ferme qui nous sert de rendez - vous de chasse, a une ambiance particulière. Je ne me sens pas du tout pressé de rentrer me changer pour sortir dans tel ou tel endroit. Marc me le fait remarquer. Marc est dentiste à Chateauroux. Je le connais depuis quelques années au fil desquelles nous sommes devenus de très bons amis.

   _ Marc, je peux t'annoncer que ma vie va fondamentalement changer à partir de maintenant.

   _ T'arrête de boire ?

   _ Marc, j'ai trouvé la femme de ma vie.

   _ T'es encore tombé amoureux ?

   _ Marc, cela fait dix ans que cette fille me plaît. Ces derniers mois, ces derniers temps, on s'est rapproché, et hier soir, nous sommes sortis ensemble. Je sais ce qu'elle attend de moi et avec elle, j'en ai très envie aussi.

   _ Elle habite dans le coin ?

   _ Elle s'appelle Laurence, elle a vingt sept ans, toutes ses dents, elle est visiteuse médicale; elle est partagée entre Le Péchereau où habitent ses parents et Bourges où elle a un appartement... et maintenant " Le Lac " où j'habite, moi.

   _ Pourquoi parles - tu tout bas? Tu ne veux pas que ton père entende ?

   _ Non, je n'ai encore rien dit depuis hier soir. Mes parents ne la connaissent pas. Je leur ferai la surprise, plus tard.

   _ Dis donc ! Effectivement, ça a l'air sérieux. Je suis très content pour toi. Tu nous la présentes quand ?

   _ Bientôt, très bientôt. Tchin.  

 

___________________________________________________________________________

 

7

 

Cette journée du Lundi est particulièrement longue. Il est enfin dix huit heures, j'appelle Laurence.

   _ Bonjour, as - tu passé un bon Dimanche ?

   _ Oui, et toi ?

   _ Moi aussi. On se retrouve quelque part pour en parler ? Tu veux venir chez

moi ?

   _ D'accord. Je sais où tu habites, Martine m'a montré. J'arrive.

Laurence, chez moi ? Ca y est ! Je vais l'avoir là, je vais lui dire... Je me jette sous la douche.

Sa voiture avance doucement dans ma cour en faisant crépiter le gravier. Je suis sur le pas de ma porte. Je suis tout con. Elle descend, nous nous embrassons. Je lui propose de s'installer dans la banquette, elle préfère rester debout, devant la cheminée. Moi, je suis dans la banquette, et je me délecte de l'entendre me raconter son week - end. Je sais que la suite de la conversation va la combler. Un bruit de moto nous interrompt. Jean - Louis fait irruption. La présence de Laurence chez moi le surprend.

   _ Tiens, tu es là toi ? Ne me dites pas que vous ètes ensembles tous les deux ? Si ?

Enfin ?

   _ Je voulais vous faire la surprise à Martine et à toi.

   _ Ah c'est super ! J'appelle Martine, on fait la fête ce soir.

L'apéritif se prolonge. Martine et Jean - Louis se rappelle les quelques souvenirs qu'ils ont en commun avec Laurence. On projette de retourner passer nos vacances d'été à Sanary où j'avais invité Laurence à nous accompagner... trois ans plus tôt. Maintenant, elle doit partir, déjà. Elle va partir et je n'ai rien dit. Je l'accompagne à sa voiture.

   _ Je ne suis pas là de la semaine. J'ai une convention à Mâcon Jeudi. Je serai de retour Vendredi.

   _ Tu m'appelles d'ici - là ?

   _ Oui.

Malgré le froid, je serais resté longtemps à l'embrasser. Elle ferme sa portière et démarre le moteur. Je frappe au carreau.

   _ On n'a pas eu le temps de parler et... as - tu bien réfléchi ?

   _ Réfléchi à quoi ?

   _ Au fait que tu sortes avec moi : ça va changer ta vie, et ça va changer la mienne.

   _ C'est tout ce que j'attends.

Je lui pose un baiser sur les lêvres et regarde sa voiture jusqu'à ce qu'elle tourne au coin de la rue. Elle tourne au coin de la rue.

 

Cette semaine n'est décidement pas comme les autres. Hier, j'ai trouvé la journée interminable, et là, je n'ai pas vu le mardi, passant en revue toutes les solutions envisageables pour là, renflouer un emprunt, là, faire une salle de bains plus grande, aménager le grenier. Et puis ce coup de téléphone d'Isabelle, me demandant de l'emmener à Chateauroux Mercredi matin, elle se fera amener chez moi, de bonne heure. Il est temps de commencer à nettoyer aussi ma vie privée.

   _ Bon, je t'explique : je suis sorti avec quelqu'un que je connais depuis longtemps

et ... je ne voudrais pas qu'elle me voit avec une autre dans ma voiture, dans les rues de Chateauroux.

   _ Ah, c'est pas sympa. J'ai vraiment besoin d'y aller. Je sais que tu as le temps. Tu as tout de même de droit d'emmener une copine dans ta voiture ?

   _ Oui... mais ... pas maintenant.

   _ Allez !

   _ Non.

Je suis invité à dîner chez Jean - Louis et Martine. Au menu : crêpes et ...Laurence.

 

Le lendemain matin, tout le poids de l'alcool que j'ai soustrait au stock de Jean - Louis, m'appuie la tête sur l'oreiller. Ca cogne. Je veux dire : on cogne à la porte. J'entends une voix féminine.

   _ Daniel !

Je me dresse d'un bond : " Isabelle ! ". Elle est venue malgré mon refus. Elle est gonflée, elle peut toujours appeler. Un ronronnement de voiture s'éloigne. Assis sur le lit, mon esprit embrouillé me laisse quand même savourer les changements qui s'opèrent dans mon comportement. Cette journé là passe aussi vite que la précédente et comme il faut entretenir les habitudes quand elles sont agréables, je dîne avec jean - Louis. Martine est partie ce matin à Paris, chez ses parents.

   _ Ce soir, nos femmes ne sont pas là... parce que je peux dire " nos " femmes, maintenant. Hein ? Tu sais qu'il y a longtemps que j'attends ça, Daniel.

   _ Tu me fais marrer.

   _ Si, tu vas voir : c'est bien une petite femme, ça va te faire du bien. Alors, on

sort ! Boîtes de nuit ! On monte à la capitale... de l'Indre, comme deux célibataires, comme dans le temps.

Sitôt dit, sitôt fait. Curieusement, je retrouve là la plupart de ceux qui venaient faire des fètes chez moi, il y a presque dix ans. J'y retrouve aussi l'ex - femme d'un ami.

   _ Alors Daniel, toujours pas marié ?

   _ Hééé...

   _ Quoi ? Tu as quelqu'un ? Qui c'est ? Je la connais ?

   _ C'est délicat ... Tu ne la connais pas... Je veux dire : ce n'est pas encore fait quoi, alors...

   _ C'est qui ?

   _ Laurence Hertet, tu vois, tu ne la connais pas.

   _ Non. Alors c'est sérieux ?

   _ Je crois oui.

Quel bonheur de pouvoir dire ça de cette façon alors que j'en suis intimement persuadé. Le retour, tardif, est ponctué de jugements sur l'évolution de la personnalité de ceux que nous venons de revoir.

   _ J'y repense, là, Daniel : il ne faudrait pas que tu te plantes avec Laurence. Ne t'emballes pas.

   _ Je sais ce que tu veux dire, Jean - Louis, et j'y ai pensé. Laurence n'est pas quelqu'un qui triche et avec elle, je ne triche pas, et elle l'a compris. J'attends maintenant le moment où elle va comprendre que j'en suis capable. Jean - Louis, c'est la bonne, et ça va être super.

 

Incroyable comme il se trouve toujours des gens pour vous empêcher de dormir les lendemains de fête. Je décroche.

   _ Allô ? Daniel ? Je suis Catherine, l'amie de Laurence, nous étions ensemble samedi soir, au Lautrec.

   _ Catherine, oui, excuse moi.

   _ J'ai une bien triste nouvelle, Daniel : Laurence s'est tuée dans un accident de voiture.

   _ Quoi ?

   _ Laurence est morte, Daniel, c'est horrible.

   _ Qu'est - ce que tu me dis ?

   _ Je sais que c'est incroyable, c'est affreux. C'est arrivé hier après midi, dans la Nièvre. Elle n'y est pour rien, c'est la voiture d'en face. Elle était avec une collègue. Il y a trois morts.

   _ Non ... Non...

   _ Je suis désolée, il fallait que tu le saches...

   _ Merci Catherine, au revoir.

Je hurle jusqu'à mon dernier souffle. Je me jette sur l'armoire que j'assène de coups de poing tout en claquant la porte. Je fais tout ça et je sais que je n'y pourrais jamais rien changer, que Laurence est morte, qu'on ne joue pas avec ce genre de nouvelle. Je suis assis, par terre, devant le téléphone. J'ai mal aux mains, j'ai mal au ventre. J'ai la bouche grande ouverte et je ne peux plus crier. Je n'arrive pas à pleurer. Je sens mon intérieur se tordre. Mon esprit mélange les moments de bonheur passés, les projets en attente, et l'instant présent. Puis je deviens loque, hébété, assommé, détruit. Je me recroqueville en essayant de chasser cette

idée : Laurence est morte ... Laurence est morte ?... Laurence est morte.

   _ Laurence est morte.

Jean - Louis, surpris par mon appel, décontenancé par son contenu, reste sans voix.

   _ Un accident de voiture... dans la Nièvre... Qu'est - ce qui m'arrive Jean - Louis ?

   _ ... Ce n'est pas possible... Tu veux venir chez moi ?

Je le regarde boire son café dans cette cuisine trop grande, trop claire, trop froide. Je ne lis rien dans mes pensées. Je ne puis fixer aucune image. Peut - être parce que je n'en ai pas assez. Peut - être, parce que j'en ai trop. Ce doit être ça la détresse. La détresse de se sentir seul face à cette masse de sentiments si contraires, si tortueux, si douloureux, si silencieux. La détresse de ne pas pouvoir changer le cours des choses, de ne plus pouvoir montrer ce dont j'étais capable, de rester méconnu.

   _ Que comptes - tu faire ?

   _ ... Aller voir ses parents... Je ne sais pas quoi leur dire... Je ne les connais pas... ou si peu...

Je retarde cette confrontation en allant avertir les miens. Il y a aussi comme une envie de retrouver un refuge abandonné depuis longtemps, mais sans aucune illusion de le trouver en état de protéger.

   _ Hertet ? Oui, bien sûr, je connais ses parents. Mais je ne savais pas que...

   _ ... On est sorti ensemble samedi dernier...

Ma mère est appuyée sur le montant de la porte de l'étable, un seau à la main.

   _ ... Je la connais depuis dix ans...

Je dis ça dans le but de donner une sorte de raison à ma douleur. Je ne vais pas raconter cette histoire, notre histoire. Et puis, il n'y a pas d'histoire. Je fais demi - tour quand mon père arrive.

   _ Qu'est - ce qu'il y a ?

Je lis dans son regard qu'il pense à la peine de ses parents, de sa famille. Elle était si belle ! Je ne lis rien me concernant.

Les quelques kilomètres qui me séparent de sa maison me semblent trop courts. Qu'est - ce qui m'arrive ? Ce n'est pas un cauchemar, un film. Non, c'est là, ça existe. Et ces larmes qui ne veulent pas sortir !

Je la revois, à la lueur des réverbères, me faire un petit signe de la main, avant de disparaitre par la porte devant laquelle je suis. Je salue timidement. Je reconnais quelques uns de ses plus fidèles amis. Sa mère me serre dans ses bras.

   _ Oh, Daniel, vous l'aimiez ma fille, n'est - ce pas ? Je sais que vous l'aimiez.

Elle me prend par l'épaule et m'entraine.

   _ Cette chambre qui restera vide à jamais !...

Je fixe la photo encadrée, sur la table de nuit. Elle est entourée de ses deux neveux... son sourire...

   _ ... Elle était tout pour nous... Elle nous aimait tant... Mardi soir, encore, elle n'a pas pu s'empêcher de faire deux cents kilomètres pour venir fèter l'anniversaire de son vieux papa.

   _ Mardi soir ?

   _ Oui, elle ne devait pas revenir, mais elle a changé d'avis, pour son papa... et puis... Mercredi matin, elle est partie un peu plus tôt. Elle m'a dit qu'elle voulait s'arrêter chez vous... Elle avait acheté un nouvel ensemble et elle m'a demandé ce que j'en pensais... Je lui ai répondu que si vous ne la trouviez pas belle dans sa tenue... c'est que vous n'aviez aucun goût...

Les larmes sont dans les yeux mais ne coulent pas. C'est comme un écran flou qui brouille le regard de la photo. C'était elle, Mercredi matin !... Je ne lui ai pas ouvert... elle est peut - être partie avec un doute... elle est partie avec une déception ! 

Est - ce ça le poids du destin ? Cette certitude brutale que tout est écrit d'avance, que l'on doit se brûler les mains dès lors que l'on sort du scénario originel. Je pense au mal que j'ai pu faire, aux fautes que j'ai commises... Alors, c'est plutôt une punition ? Mais qui peut faire disparaitre un être aussi parfait, dans le seul but de me punir ? Dieu ? Le Diable ? Dieu, bien sûr. Lui seul aurait des raisons de le faire. Ca ne me gène pas, je ne suis pas croyant... Heureusement, sinon, quelle déception !...C'était elle, hier matin ?!

   _ ... Elle m'a dit au téléphone qu'elle ne vous avait pas vu... vous n'étiez pas là ?

   _ ... Non... enfin si, mais...

Je regarde cette femme accablée de douleur attendre une réponse, ne serait - ce que dans mon regard. Rien ne sort. Elle baisse doucement les yeux vers la photo.

   _ ... Vous savez Daniel, je sais tout de votre histoire. Elle m'a tout raconté, depuis le début, depuis un matin. C'était le lendemain d'une fète où vous l'aviez abordée... Je sais tout jusqu'à la fin... Mais c'est trop tôt pour être une fin... vingt sept ans... c'est trop triste. Vous savez, je n'ai pas été d'accord, au début. Vous avez de l'argent, nous en avons peu... et puis je l'ai sentie mieux dans sa peau... j'ai compris votre comportement ces derniers mois... J'avais confiance. Vous l'auriez rendue heureuse.

Aucun mot ne vient. Je pense à tout. Je ne pense à rien. Sa soeur nous rejoint. On s'étreint.

   _ Je sais tout pour vous deux... Elle avait prévenu son entourage de ses intentions de vivre quelque chose avec vous... Voulez vous la voir ?

   _ La voir ?

Cette proposition me sort de ma torpeur. La voir ? Matérialiser ce qui n'a été jusqu'à maintenant que des paroles? Affronter la réalité? Lui parler ?...

   _ Elle est à la morgue de l' hopital de Decize...

   _ Oui, je veux la voir.

   _ ... Nous y allons cet après midi... Vous pouvez nous y conduire ?

Nous sommes retournés dans la salle à manger. Je me sens étranger parmi  ces gens qui me disent " Bonjour Monsieur "et qui m'embrassent en pleurant. Cette photo... la première que je vois d'elle... ce regard...

L'oncle et la soeur de Laurence sont comme moi : ils n'ont pas envie de parler. Mais il est difficile de faire deux cent cinquante kilomètres sans dire un mot. Claudine me raconte la phase cachée de mon histoire, celle que lui décrivait Laurence, la petite soeur qui demandait conseil à la grande, la plus expérimentée, avec son mari et ses deux enfants. 

Après le sec passage de la lame, le sang commence à couler. Mes larmes tombent une à une sur mon pantalon, silencieusement.

   _ Voulez - vous aller sur les lieux de l'accident ? Je sais où c'est,  j'y suis venu hier. Mon frère ne pouvait pas venir, il est trop fragile. La mort de sa fille ... Il faudra veiller sur lui... et sur ma belle - soeur... elle est très malade. Quel malheur !

Nous approchons. Je repense à l'homme venu reconnaitre sa fiancée morte dans l'accident de train. Quelle sera ma réaction ? J'entre dans un monde macabre. On n'est jamais préparé à ça.

Des échantillons de médicaments jonchent le bas coté et le fossé. Mes yeux horrifiés se posent sur la noirceur de l'arbuste que la voiture a couché.

   _ Elles n'ont pas brûlé ?

   _ Non, c'est l'huile du moteur. La CX venait en sens inverse. Le chauffeur s'est endormi ou a eu un malaise. Il a dévié de sa trajectoire et a accroché l'arrière d'un camion qui a essayé désespérement de l'éviter. La voiture est partie en tonneaux et a laminé la voiture de Laurence qui suivait tranquillement le poids lourd... mais vous verrez, elle est très belle... et puis, ils font très bien les choses... La voiture est dans un garage du village, là - bas.

Quelle importance qu'elle soit belle ou pas ? Oh si, c'est important. Je sais que les images qui s'offrent à moi aujourd'hui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Autant qu'elle soit belle.

Je tiens cette portière de voiture que j'avais réouverte, trois jours plus tôt, pour lui faire comprendre... Oui, elle avait  tout compris, elle avait confiance en moi. La 205 est écrasée. Il ne fait aucun doute que le choc s'est fait au niveau de leur tête. Bouche bée, les yeux grands ouverts, je regarde le sang, sur le siège. On parle dans mon dos. " C'est l'ami de celle qui conduisait "... " Les pauvres, elles n'y sont pour rien "... " ... Pour ceux qui restent... ".

Nous entrons par  le coté de l'hopital. L'homme en blouse nous fait pénétrer dans une salle blanche. Face à l'entrée, le long d'une cloison qu'il nous faut contourner, une sorte de table à nettoyer les corps, en forme de bac. A droite, sur la largeur, des coffres à tiroir. Derrière la cloison, un chariot. Elle est là, sous ce linceul. Sa tête et ses épaules sont découvertes. 

Qu'est - ce que je fous ici ? J'étais enfin dans la lumière, je suis dans l'obscurité la plus totale. J'étais dans le parfum, je suis dans la puanteur. 

On me fait comprendre que je suis invité à m'approcher. Je respire en hocquetant. C'est vrai qu'elle est belle, mais il y a toutefois des détails que je n' identifie pas qui ont changé. J'ai envie de parler. J'ai envie de lui parler. Je chuchote près de son oreille : " J'avais de grands projets pour toi... Je voulais que tu sois ma femme... avoir des enfants... des enfants... Je t'aime. ". Le contact de ses joues glacées sur mes tempes m'est désagréable. Je détaille ses yeux, son nez, sa bouche, et pose un baiser sur son front de marbre. C'est donc cette image là qui sera indélébile ? Je ne contrôle plus mes hocquets, mais je n'arrive toujours pas à pleurer. Je recule vers le fond de la pièce. Ils la recouvre, je sors. Je suis assis sur un banc. J'observe les badauds, les infirmiers, les ambulances. Je reprends doucement la maîtrise de ma respiration. Mais qu'est - ce qui m'arrive ? C'est celà le chagrin ?

Le froid du canon sur ma tempe me rappelle les images de l'après midi. Je ne sais pas comment j'en suis arrivé là. Depuis que je suis revenu seul, chez moi, je suis pris d'une sorte de folie. Mes actes sont déterminés mais il me semble que je m'observe. Je vais partir. Une cartouche est engagée dans chacun des deux canons de mon fusil. J'ai calé la crosse contre une pierre apparente de la cheminée, celle que j'ai construite, il y a treize ans. Je ne peux pas supporter cette disparition, cette abscence. Je vais partir. 

Je ne peux partager cette peine avec personne. Personne ne me prendra au sérieux. Personne ne peut comprendre. Pourtant, il n'est pas utile que quelqu'un d'autre que moi sache, comprenne. Si elle avait un destin qui lui demandait de partir aujourd'hui, ne m'a - t - elle pas fait un signe fabuleux avant de nous quitter?

Alors, qu'est - ce que t'attends pour exercer cette petite poussée supplémentaire avec les deux doigts posés sur les gachettes. A quoi ça sert de continuer ? Je ne retrouverai jamais pareille situation, si près de la vérité. Mes doigts accentuent leur pression mais je sens qu'une partie de moi refuse. J'ai peur. Ca ne me fera pas mal. Que va - t - il arriver ensuite ? On me trouvera. On dira que c'était la plus belle preuve d'amour. La plus belle preuve d'amour, oui, pour les vivants. Parce que elle, de mes preuves d'amour, elle n'en a plus rien à faire. Elle deviendra poussière. Elle ne vivra que dans ma tête. 

Allez ! Non, je ne peux pas. Je repousse le canon. Lâche ! Lâche ! C'est du courage qu'il faut pour se suicider. Je rugis de désespoir. Il va falloir supporter, tout supporter. Reconstruire, retrouver des buts, des envies. Comment est - ce possible de retrouver l'envie ? C'est vrai qu'elle m'a laissé un message merveilleux. Elle m'a dit " Oui ". Oui, tu es capable de le faire. Capable... de quoi ?

Une voiture pénètre dans la cour. Stéphane entre.

   _ Oh merde, c'est trop con ! Il ne faut pas te mettre dans de tels états, Daniel. Il m'assoit. Il s'assoit.

   _ Ecoute, je vais rester avec toi, cette nuit. Mais avant, si tu le veux, je peux aller te chercher de quoi faire un pétard. Je sais que tu nous fais la guerre depuis longtemps au rugby parce que tu es contre, mais ce soir, ç'est peut - être ce qu'il te faut.

Je lui dis oui. Je lui promets de ne pas faire de connerie pendant son abscence. Il revient, je fume. Je lui décris les symptômes que je ressens. Je me mets à parler, à tout tourner en dérision. Ma salle à manger résonne de mes rires nerveux interminables. J'envahis le piano où mes blues crachent toute ma misère, ma haine, mon dégout de la vie, de moi, de ma vie, ma peine, ma volonté de lutter, mon amour.

Je reste éveillé. De ma chambre, j'entends les ronflements de Stéphane qui dort dans le canapé du salon. Oui, je lutterai. C'est moi qu'elle avait choisi. 

Je ferai tout ce que j'aurai à faire. J'irai avec ses parents choisir la couleur de sa pierre tombale. J'irai à son enterrement, discrètement. J'écouterai poliement ceux qui me diront qu'ils ont de la peine pour moi. Je pardonnerai à ceux qui, croyant bien faire, me diront qu'il valait mieux qu'il en soit ainsi, que ce soit arrivé avant qu'on ne s'attache trop, avant que l'on ait un enfant. 

Je rebatirai quelque chose d'autre autour de moi, mais pas ici, pas dans ce lieu stérile qui n'enfantera jamais. 

Puis je lui porterai des fleurs.  

 

suite

 

 

retour