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Les lendemains qui chantent

roman (2000)

 

A mon oncle...

 

 

 

 

 

 

 

1914, un matin de juin, la brume ne laisse pas encore filtrer les rayons du soleil.

Le grincement des roues du vélo s'amplifie lorsque Frédéric quitte la plaine du Chêne Vert pour entrer dans le Bois des Gardes.

   _ Frédéric !

Delphine est là, devant lui, surgissant des feuillages, emmitouflée dans un vieux manteau qu'elle a dû emprunter à sa mère.

   _ Delphine, qu'est-ce-que tu fais là, si tôt ?

Il met un pied à terre, elle se jette dans ses bras.

   _ Devine, je t'attendais, malin ! Tu vas chez les Guignerat faire les foins. Vous aurez une belle journée.

Frédéric acquiesce en souriant. Son regard se perd dans la fente du manteau qui s'entrouvre, le vélo est abandonné aux lois de la pesanteur qui le renversent, leurs cheveux se partagent les gouttes de rosée.

   _ Je vais à la ville aujourd'hui, faire des courses pour ma mère. J'ai rendez-vous à huit heures au carrefour des Bilons avec le père Julien. Je suis partie tôt, je savais que j'allais perdre du temps.

Le sourire de Delphine devient plus malicieux. Son regard fait le tour du visage de Frédéric dont elle prend les cheveux à pleines phalanges.

   _ Je t'aime, Frédéric.

   _ Moi aussi, je t'aime, Delphine. As-tu parlé de notre mariage à ta mère ?

   _ Je n'en ai pas eu l'occasion. Je ne sais pas comment lui annoncer que mon mari ne sera ni médecin, ni maître d'école. Elle croit que nous deux, ça ne durera pas, que c'est une amourette passagère. Moi, c'est pour la vie.

   _ Delphine chérie, il faut lui parler. Il se dit que la guerre...

La main fraîche et tremblante se pose sur sa bouche.

   _ Chut, je sais, je lui parlerai. Tu sais, elle t'aime déjà beaucoup. Elle sera peut-être un peu déçue, mais en se disant que c'est pour mon bonheur, elle finira par être ravie. Je t'aime.

Le baiser précède une phrase furtive.

   _ Je file, je vais être en retard.

Delphine s’arrête avant le détour du chemin :

   _ Je passerai vous voir ce soir, à mon retour.

Frédéric enfourche son vélo dont le bruit est désormais couvert par un joyeux sifflet.

De l'entrée du champ qui doit être fauché, il contemple l'éveil de la vallée. Lentement, les falaises qui s'élèvent au-dessus de la boucle que décrit la rivière, se débarrassent de leur manteau gris.

C'est à cet endroit qu'il envisage de construire son avenir, d'élever ses enfants, ceux de Delphine, l’amour de sa vie. C'est là qu'il trouvera un travail, une maison. Finis les petites tâches dans les fermes environnantes. Finis les tracas que lui causent sa famille adoptive, celle que l'assistance publique a choisie pour lui, celle qu'il n'a jamais adoptée.

Il ressent la présence de Delphine comme une sensation permanente de fraîcheur circulant dans ses veines. D'une nature plutôt malingre, il se surprend même à supporter plus facilement le dur labeur de la terre. Les manoeuvres qu'il effectue à l'armée y contribuent aussi. L'armée... sa permission qui se termine demain... ce mot "guerre" qui emplit toutes les bouches...

Grâce aux cartes  de Delphine, il trouve le temps moins long, dans cette caserne, d'où il ne voit pas la fin de son service militaire : de nombreuses cartes postales auxquelles il répond, et qu'il lui rapporte à chaque permission, pour sa collection.

Non, dans de ce qu’il a vécu, rien ne pouvait lui laisser imaginer qu'il connaîtrait, un jour, un tel bonheur. Même dans les nombreux livres qu'il avait eu la chance et la volonté de lire, il ne trouvait rien de comparable.

Leur rencontre avait été des plus banales : soir de fête au village, lui servait dans une buvette. Un coup de coude malheureux, où plutôt heureux, un verre de vin renversé sur des pieds... des chevilles... des yeux. Des excuses troublées, l'aveu que , si c'était à refaire, il le referait volontiers, de son propre chef, pour le plaisir de la rencontre, puis cet éclat de rire... elle aime tant rire... le bal, le soir, puis les cartes postales, et les permissions. C'est pour l’éternité.

Depuis ce jour, ses moustaches ont frisé un peu plus, et ses deux billes bleues surmontées d'épais sourcils noirs, sont définitivement nanties d'un aspect heureux et malin.

L'arrivée des Guignerat le sort de ses pensées.

   _ Vous n'avez pas oublié ma faux ?

   _ Bien sûr que non !

   _ Dommage.

   _ Ah, Frédéric, je sais bien où tu aurais passé ton temps si on avait oublié tes outils !

Tout le monde sait, tout le monde apprécie, c'est tellement bien comme 

ça !

 

La jument du père Julien connaît parfaitement ces vingt kilomètres de route cahoteuse qui mènent à la ville. C'est à peine s'il s'en occupe pendant le voyage. Quelques "Hop hop !" d'encouragements de temps à autre, et un long "Holà !" à l'heure des besoins pressants. C'est un sexagénaire d'apparence bourrue, au coeur tendre, prêt à contredire systématiquement le premier freluquet qui viendrait lui imposer sa science, ou à aider son pire ennemi s'il n'était pas la cause de ses ennuis.

Il la connaît bien cette petite Delphine, la fille de défunt son meilleur ami, mort dans un éboulis alors qu'il travaillait dans les carrières de sable. Il trouve qu'elle ressemble à son père. D'abord physiquement : le même regard sombre, le même menton... Puis psychologiquement : la même franchise, la même rigueur, la même clairvoyance.

Elle sera parfaite dans le rôle d'institutrice auquel elle se destine.

   _ Alors, ce mariage avec Frédéric ?

Delphine cesse de chantonner et sourit au père Julien.

   _ Nous en avons parlé tout à l'heure.

   _ Ah, tu l'as vu en venant me rejoindre ! Et ta mère ?

Sa mère..., cette femme prostrée qui l'a élevée dans le souvenir de son mari, qui s'excuse presque d'avoir souri d'un bon mot qu'elle même aurait pu faire... Les seuls sourires qu'elle se pardonne sont ceux qu'elle doit à sa Delphine adorée, sa fille unique.

Elle sait que sa mère dira "oui", Julien aussi le sait. Mais ils sont l'un et l'autre effrayés à l'idée de raviver des souvenirs, et faire, de ce qui devrait être une fête, un retour sur un triste passé.

   _ Veux-tu que ce soit moi qui lui en parle ?

   _ Oui.

Elle aime bien ce vieux Julien. Il comprend toujours tout des relations entre sa mère et elle. Et il est toujours prêt à l'aider.

 

La journée a été longue et éreintante, comme la plupart des journées que les hommes vivent à cette époque de l'année, dans ce pays de bocage accidenté, aux confins de la Marche et du Berry. Chacun s'évertue, par le rire ou la chanson, à tenter d'oublier sa fatigue, et de la faire oublier aux autres.

D'habitude, Frédéric n'est pas le dernier à mettre de l'ambiance, mais là... ce mot "guerre" qui est revenu cent fois dans les conversations, sa permission qui se termine, son mariage avec Delphine...  sa tête est ailleurs.

Pendant qu'il finit d'entasser en  "mulloches" le foin coupé et séché dans la journée, il prend la décision de parler dès ce  soir à la mère de Delphine.

Lorsqu'il arrive dans la cour de "La Bergerie", il constate la présence de la carriole du père Julien. La jument, sans être attachée, attend patiemment son maître en chassant les mouches avec sa queue. Prévenus par les aboiements des chiens, Delphine, sa mère, et Julien l'attendent devant la porte d'entrée. A la fois intimidé et encouragé par les sourires qui l'accueillent, il s'avance vers eux.

   _ Bonjour Madame.

   _ Bonjour, Frédéric. Vous savez, nous n'avons pas, ni les uns ni les autres, la possibilité de faire un grand mariage, mais il sera tout de même beau dans nos coeurs, et il aura lieu dès que vous le souhaiterez.

Il a la réponse qu'il attendait, Delphine se jette dans ses bras.

 

C'est par une carte postale, qu'il apprend que le curé du village accepte de les marier en ce samedi de Juillet, pour lequel une permission exceptionnelle lui a été accordée. A travers toutes les conversations qui l'entourent, il comprend qu'il est difficile d'imaginer que sa vie militaire prendra fin à la date prévue. La guerre semble inéluctable, mais il n'en parle pas, ni ne l'évoque dans ses réponses à Delphine.

" Ma Delphine adorée,

... J'attends ce moment comme le premier événement important de ma vie, comme une nouvelle naissance... "

Pour le reste, il s'en remet à la cause générale, se préparant à se fondre dans l'anonymat de la mission qu'on lui confiera, en ajoutant un objectif plus personnel, plus secret, celui de rester entier et en vie, pour ne pas porter atteinte au bonheur de celle qui devra faire preuve de patience pour l'attendre. Il n'en est pas responsable. Conscient de l'impossibilité de changer le cours des événements qui dictent son avenir, il s’apprête à les surmonter en savourant pleinement les rares moments qu'il partagera avec sa femme. Il entend autour de lui que ce conflit sera de courte durée. Ce ne sera qu'un contretemps dont il se jouera et dont il imagine l'après avec le sourire.

 

De l’église à la mairie, sur le chemin du village, leur mariage s’étale comme un parfum de bonheur, semant les rires et les chansons.

Plus tard, à l’heure des digestions difficiles et des premières confidences, Frédéric et Delphine se retrouvent enfin seuls, à l’écart.

   _ Comment ça ? Tu veux que l'on aille se baigner à la rivière aujourd’hui, maintenant ?

   _ Mais oui, regarde les, ils s'amusent, ils ne font plus attention à nous. Personne ne remarquera qu'on s'absente une petite heure. Frédéric, s'il te plaît, accepte. Il fait si chaud. Je voudrais t'avoir à moi toute seule, ne serait-ce qu'un moment. J'y ai droit tout de même. Allons au moulin, comme la première fois.

C'est pour cela qu'il aime tant cette jeune femme : ils ont la même approche des événements à venir et de leurs conséquences, et c'est elle qui ose, qui va au bout, et qui lui donne la force de l'accompagner.

Le moulin des Gateau se fond dans le dessin des arbres, en aval, sur la berge de la rivière. Frédéric regarde, émerveillé, Delphine poser soigneusement sur l'herbe sa robe de mariée, finir de se dénuder, et se jeter en riant dans l'eau fraîche. Alors seulement, le visage éclairé d'un large sourire, il quitte frénétiquement ses habits, et se jette à l'eau à son tour en hurlant  "J'arrive!", en réponse au "Allez, viens !" impatient de Delphine.

Ils sont là, allongés l'un sur l'autre, conscients qu'il leur faut rejoindre leurs invités. Delphine est sur lui, le nez enfoui à la base du cou. Il regarde le ciel. Elle rompt le silence qui s'est installé depuis qu'ils ont fini de faire l'amour.

   _ On ne sait pas quand nous allons nous revoir, n'est-ce-pas ?

   _ Non. Mais je sais que nous nous reverrons, et pour moi, c'est ça qui compte. Je souhaite seulement que ce soit le plus tôt possible.

   _ Prends bien soin de  toi.

   _ Ne crains rien. La seule bombe dont je me méfie, c'est mon coeur. J'ai peur qu'il explose quand je te touche.

 

La guerre a éclaté. Cela signifie que, déjà, quelque part, des hommes s’entre-tuent. Frédéric essaie de se fabriquer des images de combat, à travers les faits qui lui sont rapportés, dans les nombreuses conversations des hommes, qui, comme lui, ne sont pour l'instant que les unités d'un régiment qui se déplace.

" Ma femme adorée,

Nous repartons ce matin pour une destination inconnue... Je vous remercie, ta mère et toi pour le colis. Les boudins sont toutefois arrivés avec une barbe blanche...

                                                                               Ton Frédéric qui t'aime "

 Frédéric considère sa carte, la caresse en l'imaginant dans les mains de Delphine qui la lit. Trois mois déjà ! Trois mois se sont écoulés depuis leur mariage et aucune permission n'est envisageable. Parfois, il ressent un sentiment de peur. Non, pas la peur de l'ennemi, mais plutôt la peur de ne pas assez faire attention à lui, de faillir à la mission qu'il s'est    fixée : lui revenir.

Il se relève et rassemble ses affaires, sans remarquer que son voisin l'observe.

   _ Tu es marié ?

   _ Oui.

   _ Tu ne parles pas beaucoup n'est-ce pas ? Moi non plus. C'est pour ça que je m'adresse à toi. C'est moche ce qu'on fait là, et ça ne va pas s'arrêter demain.

Frédéric le regarde s'éloigner.

   _ Je m'appelle Frédéric Lavenu.

   _ Et moi Alfred Duris.

Un signe de la main, puis il devient un uniforme parmi les uniformes.

Frédéric sait d'autant plus que cette guerre ne s'arrêtera pas demain, qu'il ne peut envisager la fin sans qu'il se soit lui-même battu.

Lorsqu'il entend pour la première fois le grondement sourd du canon, il se dit qu'il est arrivé à l'endroit d'où il lui faudra repartir vivant. Scrutant l'horizon, il essaie de deviner ce que peut faire Delphine à cet instant. Heureusement qu'elle ne sait pas qu'il est... si près.

 

Delphine est assise sur le rebord du lit. Elle regarde sa mère dont le visage est éclairé d'un large sourire. Le docteur termine de fermer sa sacoche et lui tend la main.

   _ Il n'y a aucun doute. Je vous félicite. Vous souhaitez un garçon ou une    fille ?

Delphine secoue doucement la tête sans trouver de réponse dans le fouillis des sentiments qu'elle éprouve.

   _ Je ne sais pas, je ne sais pas...

     Combien donnerait-elle pour que Frédéric soit à ses cotés ? Que fait-il en ce moment, ce papa qui s'ignore ? Tout cela arrive tellement vite ! Avec cet enfant qui s'annonce, elle sent en elle la présence de Frédéric. C'est un trouble agréable qui amplifie cependant le malaise dû à l'absence. L'envie de rire et de pleurer, avec la même force.

Les hommes ont toujours fait la guerre en s'inventant de bonnes raisons, et les femmes élèvent les enfants en gardant la maison. Un jour, il faudra bien que ça change. Delphine se sent seule devant ses rêves d'une autre façon de vivre et elle a peur, peur de devenir vieille, sans avoir pu partager le bonheur qu'elle venait tout juste de connaître, peur de ressembler à sa mère, dont le coeur s'est arrêté de battre quinze ans plus tôt, à la mort de son mari. Elle sent naître en elle un besoin de se protéger des attentions, teintées de pessimisme, que sa mère ne manquera pas de lui porter, naturellement.

Elle pose fébrilement la pointe du crayon sur la carte. "Mon Frédéric    

adoré, ..."

 

La terre se soulève en geysers assourdissants, devant, derrière, sur les cotés. Des bouquets de cailloux montent vers le ciel et retombent sur les corps recroquevillés. Des ombres traversent cet écran de fumée et de terre, à la recherche d'un abri plus sûr. Frédéric s'est jeté dans le fossé du chemin. Il essaie d'entendre les ordres, noyés dans le bruit des éclatements. Il se dit qu'il "n'était pas prêt". D'accord, il savait qu'aujourd'hui il partait pour la première fois au feu, mais il ne s'attendait pas à ce que cela arrive pendant le trajet. Il "n'était pas prêt". Il se reproche de s'être laissé surprendre, de n'avoir pas suffisamment pris "soin de lui". Il pense à Delphine et jure "Merde, merde !"

Le silence revient, déchiré par des hurlements. La fumée dispersée, il voit des corps allongés dans les tâches marrons et blanches qui ponctuent le vert de la prairie. “ La mort est là... ”

L'ordre est donné de se replier dans le dernier village traversé.

Dans la grange qui leur sert de refuge, les hommes se reposent en silence. Frédéric se dit qu'il préfère que les combats se déroulent loin de son foyer. Ainsi, il ne craint que pour sa propre vie. On lui apporte une carte. Il reconnaît l'écriture de Delphine.

"Mon Frédéric adoré,

Nous souhaitons de tout coeur que cette carte te trouve en parfaite santé. Nous aurions aimé que tu sois près de nous lorsque nous sommes retournés sur les berges de la rivière, là où, tu sais, le jour de notre mariage, nous avons fait connaissance... tous les trois. Je suis tellement heureuse de t'annoncer que tu vas être papa..."

Frédéric se lève d'un bond, regarde autour de lui ses compagnons qui dorment, lisent ou écrivent, loin de tout, loin de son histoire. Il se rassoit et reprend fébrilement sa lecture.

"... que tu vas être papa. Le docteur a dit que tout était normal. Il m'a demandé si je préférais un garçon ou une fille. Je n'ai pas su répondre. Que préférerais-tu, mon chéri ? Viens vite me donner la réponse dans le creux de mon oreille. Je m'économise un peu dans le travail de tous les jours. Notre vache Brunette est bien fatiguée de ce qu'on lui fait faire, depuis la réquisition de la jument...".

Frédéric perd le fil de sa lecture. Il se souvient de son mariage, dernière image d'un temps révolu où il entretenait des projets de bonheur. Il se souvient de l'odeur de l'herbe mêlée à celle de Delphine. Il revoit son regard d'envie, sa bouche souriante, son corps plongeant dans la rivière, la robe de mariée abandonnée sur la berge.

Puis, la tête en arrière, les yeux fermés, se mordillant la lèvre inférieure, elle gémit doucement lorsque, dans la fraîcheur de l'eau qui massait leur dos, il pénétra la chaleur de son corps.

Une larme coule doucement sur sa joue. Quelqu'un s'est approché et l'arrache à ses souvenirs. Alfred s'accroupit et lui pose une main sur son épaule.

   _ Mauvaises nouvelles ?

Frédéric réalise la mauvaise interprétation que son attitude provoque.

   _ Non, plutôt une merveilleuse nouvelle : ma femme est enceinte.

   _ Félicitations, mais ce sont pourtant des larmes de peine, et je les comprends. Viens là-bas, près de moi. J'ai du bon rouge dans ma gourde, on va arroser ça.

Frédéric s'assoit et boit une grande rasade de vin. Alfred lui sourit, fier de sa proposition et du bien qu'elle procure. Il boit à son tour, bruyamment, et, après un silence pendant lequel il joue avec une poignée de foin :

   _ Tu as quand même de la chance, toi. Tu as une raison de vouloir rester en vie. Moi, je ne sais plus. Ici, je ne suis rien, inutile. Mais si, demain, je devais mourir d'une balle ennemie, je serai mort lucide : la guerre n'est pas notre avenir. Il faudra dépasser cet instinct primaire pour que l'homme fasse un bond fantastique dans son évolution... Tu ne parles pas beaucoup toi, hein ! Tu as raison, c'est dur de parler quand personne ne t'écoute. Moi, je t'écoute, et j'entends ce que tu ne dis pas. Allez, bois un coup, à la santé de ton héritier... ou héritière.

Il éclate de rire et serre la main de Frédéric.

   _ Ta préférence ? Un garçon ? Une fille ?

Frédéric monte lentement les épaules en souriant.

   _ Je ne sais pas...

Il regarde autour de lui, les soldats allongés.

   _ ...Une fille... Ca sent moins mauvais...

 

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La neige tombe à gros flocons sur la campagne. Les fermes se replient sur elles-mêmes et s'isolent. Les volutes de fumée sont écrasées par la tempête. Les familles, rassemblées dans les maisons, pensent à leurs soldats grelottants dans le froid.

Delphine, sa mère, et le père Julien, sont assis en arc de cercle autour de la cheminée. Delphine tient une carte de Frédéric dans ses mains. Ils fixent tous le feu dont le crépitement, mêlé au tic-tac de la comtoise, créent un fond sonore au silence pesant.

   _ Tu sais, ma fille, ce qu'il faut se dire, c'est que là où il est, les boches ne l'auront pas.

   _ Je sais, maman, je sais. Mais il ne dit rien de son état. Il faut pourtant que ce soit grave pour qu'il soit hospitalisé. On ne le savait même pas souffrant.

Julien se lève et déplace une bûche qui s'embrase dans un bouquet d'étincelles. Il les regarde grimper dans le noir de la suie, appuyé sur la poutre en chêne.

   _ Ecoute ta mère, Delphine. Lui-même l'écrit dans sa lettre. Il n'a pas l'air inquiet dans ses mots. Il ne t'a pas dit ce qu'il avait, parce qu'il n'en a pas le droit, voilà. Tu sais qu'ils lisent tout et qu'ils censurent. Il ne peut pas non plus citer l'endroit où il se trouve. Nous n'avons que des cartes postales des grandes villes. Je vais vous dire ce que je ferais à votre place : je lui préparerais un bon gâteau.

Les deux femmes lèvent leur tête vers Julien, se regardent, puis se retournent vers lui en souriant, tristement.

 

Delphine pousse les volets de sa chambre sur un silence d'un blanc éclatant sous le bleu du soleil. Elle ressemble à la campagne : sans relief, lisse, froide. Cette neige qui l'entoure, révèle son isolement. Elle se sent loin d'une réalité encore toute proche. Tellement loin, que dans un vertige, elle croit être victime de son imagination. Elle pose ses mains sur son ventre. Une partie de la réalité est là. Le reste, c'est quoi ?

Dans la cuisine, sa mère lui présente fièrement le gâteau qu'elle a préparé.

   _ Je me suis levée de bonne heure. Je viens de le finir. Aujourd'hui, avec ce temps, il n'y a pas grand-chose à faire. Tu vas pouvoir te reposer... et lui écrire...

Elles s'enlacent.

   _ ... Au moins, il est au chaud.

 

 

"Sincères baisers, femme chérie,

De celui que ta pensée ne quitte jamais, qui t'aime de toutes les forces de son coeur.

                                                                                      Frédéric"

Une infirmière s'approche.

   _ Hé bien, vous n'en avez pas écrit long. Votre fiancée ?

   _ Ma femme. Elle est enceinte.

Frédéric termine sa phrase dans une quinte de toux. L'infirmière lui demande de se reposer et passe au lit suivant. Des dizaines de lits en fer, avec des barreaux, dans une grande salle jaune clair. La carte qu'il envoie est une photo de la cathédrale d'Ypres, détruite par les bombardements. Il n'ose pas écrire qu'il était à l'intérieur quelques jours auparavant. Ne pas inquiéter, comme cela est difficile, lorsqu'on a la plus vive inquiétude pour sa santé, lorsqu'on envisage la mort, à vingt ans.

La fièvre, la douleur, la fatigue, la peur de mentir, autant de raisons qui font que le contenu de son courrier est réduit à l'essentiel : son amour pour sa femme et pour l'enfant qu'elle porte. Seule cette nouvelle vie qui s'annonce, matérialise un avenir dont il doute.

Il tressaille à l'idée de ne jamais connaître son enfant.

La porte de la chambre s'ouvre sur des infirmiers et des brancardiers poussant des chariots. L'évacuation des malades situés dans cette aile du château transformé en hôpital, chuchotée depuis quelques jours, vient de commencer.

"Nous sommes évacués vers une autre destination. Je t'enverrai ma nouvelle adresse dès notre arrivée."

Sans un mot, recroquevillé sur un brancard, il se laisse porter vers les véhicules.

 

Delphine est arrivée à Argenton par le train. Le père Julien la récupérera à la gare d'Eguzon au retour. En ce samedi de foire, la place de la République est noire de monde. Les gens sont élégants. Ils discutent par groupes au milieu desquels les carrioles circulent. Les terrasses des cafés font recette. Delphine observe cette animation et se sent étrangère, comme exclue, exclue d'un monde qui peut cacher sa peine, sa peur. Elle sait bien que quelques sourires n’aggraveraient pas sa situation, ni la santé de Frédéric, mais si elle se laissait aller à les faire, lorsqu'elle en a l'occasion, l'aimerait-elle vraiment ?

Alors, elle se cache derrière une froideur dont elle prend peu à peu l'habitude. Elle a remarqué le respect que son attitude provoque autour d'elle, et s'en félicite. Cela lui rappelle les attentions qu’on lui portait lorsqu’elle était petite fille, après le décès de son père, quand elle décida de ne plus parler.

Ainsi, ses silences sont salués par des changements de conversations, ses prises de congés poliment excusées. Elle est la femme enceinte d'un soldat hospitalisé au front, elle l'aime, il lui manque, point. Elle doit assumer.

Le craquement de l'escalier verni a une prestance comparable au mobilier qui l'entoure. Delphine suit la servante jusqu'à une porte ouverte sur un bureau, derrière lequel l'attend son rendez-vous.

Alphonse Brigand est un gaillard d'au moins un mètre quatre vingt, la raie sur le coté, les cheveux gominés. Delphine remarque qu'il a particulièrement soigné sa tenue à l'occasion de sa venue. Il est vrai que l'époque n'est pas si lointaine, où il lui déclarait sa flamme sur des cartes qu'elle détient toujours, dans sa collection. Avec une moustache, il serait bel homme.

Alphonse l'invite à s’asseoir et la détaille avec un regard admiratif embarrassant.

   _ Delphine, je suis très heureux de vous voir. Vous savez que j'ai toujours eu pour vous... disons...

   _ Je sais, mais je ne suis pas là pour parler de ça. Nous avons convenu par courrier que vous nous feriez nos terres moyennant deux quintaux de blé par hectare. Nous sommes d'accord si vous acceptez de nous faire également notre vin et notre cidre.

Alphonse n'a pas bougé et son regard est resté le même.

   _ C'est ce qu'on appelle : " Ne pas tout mélanger". J'accepte, mais je garde une demi-barrique de vin pour moi.

Delphine est surprise par la spontanéité de la nouvelle proposition.

   _ D'accord. Vous le rajoutez au contrat.

Pendant qu'il rédige les nouvelles clauses, Delphine observe sa main , la façon dont elle guide la plume, les mouvements du poignet, son épaule large et carrée, son torse puissant et mat. Elle ressent un sentiment de gène et le silence l'oppresse.

     _ Et vous, quand songez-vous à vous marier ?

La question lui a échappé. Elle craint qu'il ne la croit intéressée par sa vie privée. Mais sa question peut aussi donner de la supériorité,  genre : " Vous êtes en retard dans la vie, mon ami". Cette version là sera la bonne.

Alphonse lui tend les papiers à signer. Il sourit.

     _ Je ferai comme vous : je me marierai quand j'aurai trouvé la femme de ma vie.

Sur le pas de la porte, il la regarde contourner l'étal du tonnelier.

   _ Tous mes voeux de prompt rétablissement à votre mari et une bonne santé pour vous ... et votre enfant.

Elle le salue de la tête et lui adresse un signe de la main.

 

Delphine s’avance vers le père Julien qui l’attend sur le quai. Ses jambes doivent le faire souffrir, pour qu’il s’appuie ainsi sur sa canne. Problème de circulation dit le médecin. Son pied droit est d’un violet inquiétant. De plus, il a très mauvaise mine et il est étonnant qu’il ne lui sourisse pas. A deux pas de lui, elle sent la mauvaise nouvelle. Il la salue du bout des lèvres.

   _ Nous avons reçu une convocation pour toi à la gendarmerie.

Delphine bredouille, mécaniquement.

   _ A la gendarmerie..., on y va.

Pendant le voyage, dans les rues étroites de la bourgade, elle fixe la crinière de l’âne, le balancement de sa tête, ses oreilles pointées vers le ciel. Le silence de Julien crie son désarroi devant la gravité de la nouvelle qui pourrait les attendre. Elle refuse d’y penser.

   _ J’ai signé avec Alphonse Brigand. Il a accepté pour le vin et le cidre. On lui donnera une demi-barrique en échange.

Elle sent le regard de Julien. Ils sont arrivés.

Delphine descend lentement,  entre dans la gendarmerie, et s’avance vers l’accueil.

   _ Bonjour, je suis madame Lavenu.

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Elle est vide à l’intérieur.  Elle regarde le gendarme se diriger vers une porte, frapper, dire deux mots. Un autre gendarme apparaît et lui demande de le suivre dans un bureau. Elle cache son angoisse derrière une extrême dignité qui lui donne des allures de femme importante.

   _ Ne soyez pas inquiète, madame Lavenu. Je n’ai pas de mauvaise nouvelle à vous annoncer, pas trop mauvaise, du moins. Votre mari a la typhoïde. Je suis chargé de vous dire aussi que son état est encourageant. Il s’en sortira, quoi. Mais ce sera long.

Delphine ne montre pas son soulagement. La vie est encore là. La vie est toujours là. Tout est encore possible. Elle regarde sa main, qu’elle avait instinctivement posée sur son ventre.

 

   _ Arrête-moi à Chamorin s’il te plaît. Je dis bonjour aux cousins et je rentrerai à pied...

Julien la regarde du haut de sa carriole. La fatigue et la peur lui ont fait prendre dix ans. C’est un vieillard.

   _ ... Ne crains rien, Julien, je ne suis pas fatiguée. Rassure maman et repose-toi.

La visite aux cousins est de courte durée. Delphine est pressée de se retrouver seule sur ce chemin, où tous les souvenirs de son enfance l’attendent pour l’aider, du moins le croit-elle, à retrouver ses esprits.

Assise sur un rocher, surplombant la rivière, elle contemple la forteresse de Chateaubrun, sur l’autre versant : ses tours, ses imposants murs d’enceinte, sa force, son mystère. Son regard remonte la vallée, vers le Pont des Piles  où elle revoit ses baignades avec Jeanne, son amie d’enfance. Jeanne est nourrice, chez des bourgeois, à Paris. Elle était présente au mariage, et s’y est bien amusée. Elle y fit la rencontre d’un jeune homme. Pendant qu’elle dansait une valse avec Frédéric, Delphine les a vus s’embrasser dans le jardin.

C’était quelle valse, au fait ? Qu’est-ce qu’elle était belle !

Delphine sort une carte de son sac.

“ Ma très chère amie,

J’espère que ma carte te trouvera en parfaite santé. Chez nous, le père Julien est bien fatigué. J’ai appris aujourd’hui la maladie de Frédéric. Il s’agit d’une maladie dont ils ne veulent pas qu’on parle. Ce sera long mais il guérira. Mon ventre est maintenant bien rond. Je me sens solide comme un roc. Je recevrai bientôt Frédéric en convalescence...

Elle relit plusieurs fois la carte, se remémore tous les bons moments qu'elle voulait y évoquer, rajoute seulement "...Je t'écris de Chateaubrun...", et signe.

 

De la fenêtre de sa chambre, Frédéric contemple les caprices de Mars : des averses soudaines et puissantes, qui laissent immédiatement la place à des rayons de soleil, sous lesquels brille la végétation du parc.

Son impatience grandit au fur et à mesure de sa guérison. Il se plaît à croire qu'il bénéficiera d'une convalescence pendant l'accouchement de Delphine, dans un mois.

Il évoque cet instant de futur bonheur dans toutes les cartes qu'il écrit. "Demain, c'est pour demain", se répète-t-il depuis des semaines. On lui apporte un courrier dont l'écriture ne lui est pas familière.

"Cher camarade,

Voilà bien longtemps que je songe à t'écrire, mais je n'ai eu ton adresse qu'hier. J'espère que ta santé est suffisamment bonne pour te laisser envisager l'avenir avec sérénité, et suffisamment mauvaise pour te garder loin de tout ce qui se passe ici.

Depuis que tu es parti, j'ai eu une permission pendant laquelle je suis retourné dans ma Bourgogne natale. J'ai appris la mort de mon frère et j'étais bien honteux en repartant, de laisser mes parents dans un tel désespoir.

Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour ne pas revenir avec nous. Il m'était difficile d'imaginer que l'homme puisse descendre dans un tel état de barbarie. La plupart des soldats qui sont avec moi ne semblent pas être conscients de ce qu'ils sont devenus. Ils ne sont guidés que par leur instinct de survie. Je regrette de ne pas être comme eux. Mes problèmes de conscience me font plus souffrir que les conditions matérielles dans lesquelles nous vivons.

J'attends que tu m'écrives pour savoir si ta charmante épouse t'a donné un garçon ou une fille.

Je te souhaite, cher camarade, un long et complet rétablissement.

                                                                                           Alfred Duris"

Le jour décline. Les infirmiers passent de lit en lit, distribuer les soins avant la nuit. Ils s'affairent, blancs et courbés, se croisent dans l' allée sans se regarder.

   _ Demain,  le docteur veut vous voir.

   _ Peut-être m'accordera-t-il une convalescence ?

   _ Pourquoi pas ? Chez vous, en famille, jusqu'à la fin de la guerre !

   _ Hum...

Il préfère les infirmières, elles sont plus douces, et savent ce que représente la naissance d'un enfant.

 

Frédéric entre dans le cabinet du docteur comme un homme en parfaite santé qui attend qu'on lui dise : "Tout va bien, vous pouvez rentrer chez vous.". La blouse ouverte sur ce qui reste de son uniforme, donne au docteur un aspect négligé et insouciant qui inquiète Frédéric. "Il en voit tellement qui doivent lui demander une convalescence ! Pourquoi accepterait-il ce que je souhaite, moi ?".

L'auscultation est rapide, ponctuée de "Hum", "Ouais", "Bon". Elle est aussi courte que pour ceux qu'il voyait ressortir, lorsqu'il était dans la file d'attente.

   _ Vous allez partir pour un mois dans un centre de convalescence qu'on vous indiquera ultérieurement. Comme les autres, vous disposerez de trois jours de permission avant de rejoindre votre régiment. C'est plutôt bien ? Non ? C'est mieux que les tranchées ?

Ses pensées se bousculent. Un mois, c'est précisément le temps qui reste avant l'accouchement. Avec un peu de chance... Tout dépendra de l'endroit où il sera envoyé et de la longueur du trajet pour aller chez lui.

Quand il évoque son "Chez lui", il ne voit pas une maison et son intérieur, avec des objets familiers, des habitudes, et des amis. Il voit "sa" vallée, "sa" Delphine, sur la berge de la rivière, tenant son enfant dans les bras.

Par les cartes qu'il reçoit, il suit tous les travaux de la campagne. Il a senti combien elle s'était engagée dans la gestion des quelques terres de sa mère, depuis la maladie de Julien. Il est à peine surpris d'apprendre sa décision de ne plus être institutrice, mais de s'occuper de la ferme, et d'y élever son enfant.

Il l'envie presque de pouvoir décider ainsi de ce que sera son avenir, lui qui ne fait qu'obéir, subir, dans ce grand tourbillon de folie.

Pourquoi le médecin a-t-il cru bon d'insister sur sa chance de ne pas être au front ? Avait-il besoin de faire naître un sentiment de culpabilité, vis-à-vis de ceux qui risquent leur vie, au milieu des balles et des obus ? Facile pour lui de juger de derrière son bureau. Mourir déchiqueté sur un champ de bataille ou mourir sur un lit d'hôpital, c'est toujours mourir. Seuls ceux qui croient aux vertus de la guerre, pensent que la première mort est plus honorifique. Les honneurs à titre posthume ne consolent pas ceux qui restent, ils donnent seulement bonne conscience aux vrais coupables. Pour vivre heureux avec sa femme et ses enfants, il n'a pas besoin de leur considération. Mais, aujourd'hui : le silence, se taire, attendre.

 

Dans le convoi sanitaire qui le transporte, Frédéric apprend  sa destination : Evreux. Bien sûr, il est plus proche des siens qu'à Malô les Bains où il se trouvait, mais sa vallée de la Creuse est encore bien éloignée, et y aller en trois jours de permission lui parait difficile.

Trois jours... Trois jours pour regagner la ville de Tours, après quelques heures passées dans son village de Chamorin !

 

La douceur de l'azur éclabousse Avril embourgeonné. Le fond du jardin au muret écroulé respire la violette et la vache repue d'herbe grasse. Les hirondelles plongent derrière les fruitiers, autour des songes de Delphine assise dans l'herbe.

Il vient... il sera là... quelques heures... quelques heures seulement... à la fois un grand bonheur, et un coup de canif dans la plaie de la séparation. Pourquoi si peu de temps ? N' y a-t-il pas quelqu'un pour comprendre ? Pour dire :  "Non, il a besoin de plus de temps pour voir son enfant, pour aider sa femme. Regardez comme elle est fatiguée, comme elle a besoin de lui !" Personne pour dire d'arrêter cette maudite guerre, pour que les jeunes ne meurent plus ? Julien Cazenave... Il me faisait rire dans ses pantalons à larges rayures... Désiré Delanet... les pauvres... pauvres parents... Frédéric va retourner dans l'enfer... mais je vais le voir, il arrive...

Les arbres se couchent et l'herbe les envahit. Le blanc des pétales éclate sous le soleil en un immense rideau blanc, tel un drap, un linceul.

 

   _ Hé, gars, t'es arrivé, on est à Eguzon !

La masse informe remue, dans le fond du wagon, puis Frédéric jaillit, hirsute, hébété.

   _ Hein ? J'ai dormi ? C'est là ?

Il se penche en regardant par la fenêtre, reconnaît la gare, ramasse son barda et se précipite.

   _ Merci, merci...

Lorsqu'il ne trottine pas sur le chemin de pierre, il marche à grandes enjambées, et en profite pour respirer cet air que les paysages qui l'entourent lui rendent si familier.

La Bergerie est silencieuse. Le chien Pataud ne prend pas la peine d'aboyer et s'approche en se tortillant. Il le reconnaît, et il semble joyeux malgré sa queue basse.

La porte s'ouvre  sur un chat qui saute de sa panière et en profite pour sortir. Tic... Tac...Tic... Tac.

   _ Il y a quelqu'un ? Delphine ? Madame Bourgeois ?

Son coeur explose. Il s'avance vers les portes des chambres.

   _ ... Delphine ? Madame Bourgeois ?

Une voix traverse sa tête, d'une oreille à l'autre, une voix faible, une voix déçue.

   _ Frédéric ? Ah c'est toi ? Oh !...

Frédéric entre dans la chambre de Julien, enfoncé dans un fauteuil, une couverture sur les épaules et les genoux.

   _ Julien ? Julien, comment ça va ? Où sont-elles ? Où est Delphine ?

Julien secoue la tête d'avant en arrière, un sourire peiné sur les lèvres.

   _ Ah Frédéric, mon pauvre ! Delphine nous a fait un malaise dans le jardin, ce matin. Elle est hospitalisée à la Souterraine. Le docteur a dit qu'il n'y avait pas de danger, qu'elle était sur le point d'accoucher. Si ça se trouve, c'est déjà fait.

   _ A La Souterraine ?

Frédéric lâche la main de Julien et s'assoit sur le lit.

   _ A La Souterraine ? Mais, c'est à trente kilomètres à l'opposé... le train est parti... si j'avais su, je serais resté dedans... je repars à six heures et demie !

   _ Je le sais, mon pauvre, je le sais... C'est bien triste, mais toi, tu vas    mieux ?

   _ Moi ? Oui, oui... Et vous ?

   _ Bof !

Frédéric se lève, se dirige vers la porte et regarde la comtoise. Tic...Tac... Tic... Tac... "Non ! Ah non ! Ce n'est pas possible ! Je ne vais pas la voir !". Il n'ose pas penser à haute voix. Julien a tellement changé, il a l'air si mal en point ! "Je suis là et je ne vais pas voir Delphine ?". Son estomac se contracte de faim et de révolte. Il sent monter une envie de frapper du poing les meubles qui l'entourent, les murs. Mais la présence de Julien, sa maladie semblant si cruellement fatale, lui ordonnent de se contrôler. Quelle putain de guerre ! Quelle putain de vie ! Depuis sa tendre enfance, il avait le sentiment d'avoir tirer un mauvais numéro, d'être victime d'un sort. Son mariage lui avait enlevé ce malaise. "Et si j'avais contaminé Delphine avec ma poisse ?"

Frédéric s'assoit sur la marche de la porte d'entrée, et s'arrête sur les détails des bâtiments de la ferme déserte. Le chien lui pose son museau humide sur la joue. "Il s'en fout, lui. Il est même heureux de me voir. Parfois, c'est bien de ne pas tout comprendre.".

Alors, il se lève, et court vers la rivière, près du moulin. Là, à l'endroit précis où le souvenir de certaines images lui donnent envie de pleurer, il hurle : "Merrrr....deuuuuu !!!". Puis il s'allonge, abattu.

 

Penché à la fenêtre du train, Frédéric regarde s'éloigner son pays avec rancoeur. Il lui semble que ce rendez-vous manqué a provoqué un changement. Ses vieux démons ont resurgis. La visite chez les cousins de Delphine n'a fait qu'aggraver les choses : évoquer ses souffrances, apprendre toutes ces mauvaises nouvelles...

Il se recroqueville sur le siège et s'endort.

"Châteauroux ! Châteauroux !".

Frédéric entrouvre les yeux. La gare est triste, envahie de soldats. Il s'installe dans le train en partance pour Tours. Le convoi démarre lentement. Son regard accompagne le vol des martinets qui griffent le ciel de la ville, si haut.

   _ Frédéric ! Frédéric !

Frédéric regarde, incrédule, un bras qui s'agite à la fenêtre d'un autre train qu'il croise, deux voies plus loin.

   _ Lucas ? Lucas !

   _ Tu as un garçon, Frédéric ! Un garçon ! J'arrive de La Souterraine...

Les mots se perdent dans le fracas des rails. Frédéric se penche en tentant de comprendre les dernières phrases que Lucas lui hurle.

   _ ... Un garçon... Bien passé...

Frédéric retombe sur son siège et regarde autour de lui. Il cherche dans les yeux de ceux qui ont suivi la scène, la confirmation de ce qu'il vient d'entendre : il a un garçon, tout va bien... Delphine va bien. Allons, il suffit de patienter, de veiller à soi, et demain... demain...

 

Frédéric se retourne sur l'immense place blanche qu'il vient de traverser. Devant lui se dressent les deux verrières de la gare de Tours, encadrées de leurs colonnes. A leur pied, ridicule cabane en bois, la station qu'un tramway quitte lentement. Au fond, des carrioles se croisent devant les portes d'où entrent et sortent les voyageurs.

Il s'imagine une machine qui avale les hommes, et les recrache après les avoir vieillis.

 

 

"Ma femme adorée,

Après une si longue séparation, se croiser ainsi, à ce moment si important pour nous, est un supplice supplémentaire. J'ai vu par hasard Lucas, de La Jarrige. D'un train à l'autre, j'ai cru comprendre que tu nous avais donné un garçon, et que tu allais bien. Ce serait donc un petit Raoul. Tu comprends combien je suis impatient d'avoir de vos nouvelles. Quand elles arriveront, nous aurons quitté Tours, mais le courrier suivra. Ecris à cette adresse...

... Reçois, femme chérie, mes plus tendres baisers...

Delphine est assise sur le bord du lit, la carte posée près d'elle, le buste penché au-dessus du berceau qu'elle remue doucement. Son regard s'attendrit sur son enfant qui dort, et se durcit sur le jardin de pluie, à travers la fenêtre.

 

   _ Nom de Dieu ! Qu'est-ce que tu fous ici ? Ils t'ont renvoyé ? Tu  ne pouvais pas en rajouter un peu ?

Alfred gesticule devant Frédéric. 

   _ C'est l'enfer ici ! Des morts partout ! Ils auraient pu t'envoyer ailleurs !

Puis, après un temps, "C'est un garçon ou une fille ?"

   _ Un garçon, Raoul. Quarante-neuf centimètres, trois kilos cent.

   _ Félicitations, félicitations... Tout de même... quelle merde !... Tu y étais ? Tu les a vus ? Ils t'ont renvoyé quand ?

   _ Non, je ne les ai pas vus. J'ai repris il y a deux semaines.

   _ Quelle merde !... Quand on n'est pas à l'arrière, dans ce putain de village de ruines, on est dans les tranchées, avec de la boue jusque là. Tu sais, je suis égoïste, mais je suis content de te revoir. Je peux parler avec toi, dire ce que je pense. C'est important de dire ce que l'on pense, tu sais... Et moi je pense que c'est la merde... tu vois... la merde !

 

 

Un soleil de Juillet se lève au-dessus des bois qui dessinent l’horizon, devant les prairies. Il n’y a plus une seule trace de verdure, comme si les champs avaient été retournés par des sangliers géants.

Les soldats sont entassés dans le fond des tranchées, collés à la paroi, tournés vers l’ennemi. “ Une opération d’envergure. ”, ont-ils dit, “ déterminante ”.

On entend quelques bruits de bidons, d’armes ou de casques qui s’entrechoquent.

“ Déterminante ”. Foutaise ! Il y a longtemps que ceux qui s’apprêtent à monter à l’assaut, ne croient plus ce qu’ils entendent de leurs supérieurs. Les désertions et les refus d’obéissance sont courants. Il y a aussi la peur, cette peur qui paralyse, qui tue ce qui reste de réflexion.

Frédéric observe le regard hébété de certains hommes qui fixent la terre sur laquelle s’appuie le rebord de leur casque. "Quelles images ont-ils devant leurs yeux ?".  Puis il en fait autant. “ Raoul, j’arrive ! ”

Soudain, devançant un grondement lointain, le hurlement des obus d’artillerie qui vont exploser dans les tranchées d’en face. C’est alors le signal, l’assaut. La réponse de l’ennemi est immédiate.

Frédéric progresse par courses successives entre lesquelles il s’aplatit. A chaque fois qu’il se remet debout, son corps est fouetté par des gerbes de terre et de cailloux. Les éclatements sont parfois sourds, parfois claquants, mais incessants, comme le sifflement des balles.

“ C’est l’enfer ! ”, pense-t-il, “ Comment se sortir de là ? ”.

Il ne tire pas. D’ailleurs sur qui tirerait-il, il n’y voit rien. Soudain, devant sa course, il reconnaît la première tranchée allemande et se jette dedans. Des corps jonchent le sol, des compatriotes traversent et continuent leur assaut. Frédéric s’agrippe à la paroi pour ressortir du boyau. Un obus s’abat derrière lui, et la tranchée s’effondre sur son dos. Seuls sa tête et son bras droit dépassent de la surface du sol, à coté de sa baïonnette.   

Dans un premier réflexe, il essaie de se dégager d’une main. Il gratte et repousse cette terre meuble qui lui emplit les narines. Chaque mouvement le paralyse un peu plus,  il s’essouffle rapidement. Son bras gauche est coincé entre son corps et son fusil qui meurtrit son genou. Il n’ose pas le toucher de peur qu’il n’éclate. Il comprend qu’il ne peut sortir de là sans aide. Autour de lui, les explosions sont toujours aussi nourries. Il tente d’appeler les quelques soldats qui passent à proximité, mais personne ne l’entend. “ Pourvu que les allemands ne reviennent pas ! ”. Résigné, il appuie sa tête et détaille les gros plans des cailloux. “ Les mêmes que chez nous... si loin... s’ils savaient qu’en ce moment... ”.

L’endroit est devenu plus calme. Les combats continuent derrière les collines. Les plaintes, les gémissements, les appels au secours, deviennent audibles. Le soleil est haut dans le ciel. Frédéric a enlevé son casque brûlant, et se protège la tête avec sa main.

Dans le milieu de l’après-midi, il aperçoit des hommes qui se faufilent entre les monticules de terre. Il s’assure que ce sont bien des soldats français avant de manifester sa présence.

   _ Je n’ai rien. Je suis seulement enterré debout, je ne peux pas me dégager.

Ils se mettent à quatre pour gratter autour de lui et le sortir de sa position.

   _ Vous êtes brancardiers ?

   _ Pas du tout. On repère les nôtres et on achève les blessés allemands.

   _ Vous achevez...?

Les hommes ramassent leurs armes et s’éloignent.

   _ Rejoint nos lignes, à l’arrière. Tu passes à la corne du bois, là bas.  Derrière, il y a un poste de secours.

Les infirmiers lui mettent un bandage sur la plaie ouverte de son genou. Ils lui indiquent l’endroit où se trouve sa compagnie, relevée après cette brillante avancée de plus d’un kilomètre. Un kilomètre ! Tant de souffrances pour un petit kilomètre que les allemands reprendront peut-être demain !

 

   _ Frédéric ! Bon sang, où étais-tu passé ? Bon Dieu, j'ai cru que... !

Frédéric raconte sa mésaventure à Alfred. Lui aussi est heureux de le retrouver vivant.

   _ Désormais, on reste ensemble. Ecris à ta petite femme que tout va bien. Elle doit s’inquiéter elle aussi ! Quel anniversaire de mariage !  

 

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3

    _ Madame Lavenu, une femme comme vous ne devrait pas faire ces travaux là !

Delphine se relève. Alphonse Brigand est devant elle. Elle devrait se sentir gênée dans sa tenue de travail et ses cheveux défaits. Mais elle sait aussi la sensualité de sa robe légère collée à sa peau par la sueur, de ses mèches rebelles sur son visage qu'elle essuie doucement du revers de la main, la tête légèrement penchée en arrière.

   _ Il le faut bien, la récolte est mûre.

Elle lui tend une main qu'il garde le temps de la détailler ouvertement des pieds à la tête.

   _ Je viens vous aider, vous et mes deux ouvriers. Bientôt, il n‘y aura plus que des femmes pour faire les travaux des champs. Déjà un an que cela dure. J’ai de l’asthme, c’est pour celà que je ne suis pas parti. Mais il faut bien que le travail se fasse.

Il s’avance et commence à amasser le blé en gerbes qu’il lie en appuyant son genou. Delphine l’observe un instant, se dit qu’il a dû bénéficier d’appuis pour ne pas aller au front, puis se remet à son travail.

   _ Recevez-vous des nouvelles de votre mari ?

Delphine répond, sans lever la tête.

   _ Oui, il va bien, du moins, c’est ce qu’il écrit. Ca se bat beaucoup là où il est.

Les mouches font des rondes autour des moissonneurs, aux gestes rythmés par la faux des deux ouvriers avançant en cadence.

   _ On dit qu’il est venu pendant que vous accouchiez, et qu’il n’a pas pu vous voir.

   _ “ On ” dit vrai.

Alphonse se redresse. Elle en fait autant et soutient son regard.

   _ J’en suis sincèrement désolé pour vous.

   _ Merci.

Elle ramasse quelques épis et se relève.

   _ ... Et mon fils met ses premières dents.

Alphonse Brigand ne bronche pas.

  _ Est-ce parce que nous sommes sous contrat qu’il nous est interdit d’aborder des sujets plus intimes ? Ne craignez rien, Delphine, je ne suis pas partageur. Je respecte vos choix...

Les dos deviennent douloureux. On se redresse plus souvent pour évaluer l’état d’avancement des travaux, faire un commentaire sur la chaleur, la qualité du grain, ou de la paille.

   _ Alphonse, je vous abandonne, je dois rentrer pour aider ma mère et m’occuper de Raoul.

   _ Saluez-les pour moi.

   _ Promis.

Elle lui tend la main et poursuit :

   _ Je m’ennuie, et j’ai peur pour mon mari qui me manque. Je ne suis pas la seule... Je vous remercie de vous préoccuper de ma famille. Au revoir.

Alphonse tortille puissamment le lien de paille autour d’une gerbe.  Les deux ouvriers qui se sont relevés au départ de Delphine, font des commentaires à voix basse. Il sourit. “ Ca se voit trop que je la trouve formidable cette femme là ”.

Raoul pleure toutes les larmes de son corps dans les bras de Delphine qui refroidit le biberon de lait de vache. “ Je sais, je suis en retard, mais si tu savais ce que ça m’a fait du bien de me dépenser dans les champs ”.

 

 

"Ma Delphine adorée,...

Frédéric relève la tête et regarde autour de lui. "Que vais-je lui écrire ?". Il n'a rien à raconter, sinon des choses atroces, des conditions de vie inhumaines. Il est sale, mal rasé, couvert de poux. Sa moustache énorme lui rend son visage blême encore plus maigre. Il y a seulement quelques mois, Delphine était un mot magique qui ouvrait les portes de son imagination sur un monde de paix et de joie. Aujourd'hui, se concentrer pour revoir ces belles images, prend des allures de péché. Cela existe-t-il encore ? Cela existera-t-il demain ?

Demain...

"Demain, nous repartons au front.". Il regarde Alfred qui l'observe.

   _ Soldat, tu m'inquiètes. Tu ne trouves plus l'inspiration.

   _ C'est que... vois-tu... à part dire que je suis encore en vie, et demander des nouvelles ou de l'argent à ceux qui m'attendent, je n'ai rien d'autre à écrire.

   _ Alors je vais te donner une dose de potion magique. Goûte-moi ce vin rouge. C'est autre chose que la piquette que tu bois dans ton pays. Le gros rouge qui tache les chemises et les cerveaux. La plupart de ceux qui sont ici ont besoin de ça pour tenir. Il ne faut pas les blâmer, mais les plaindre. Ce sont ceux qui les ont envoyés ici, et qui soignent leurs intérêts planqués derrière un bureau, qu'il faudrait pendre haut et court.

   _ D'accord, mais les allemands sont quand même chez nous. Il faut bien se défendre !

   _ Et tu crois que c'est celui qui va te tirer dessus demain, qui a décidé ça ? Non, ils sont comme nous, manipulés par le pouvoir de certains hommes. Et le pouvoir, c'est l'argent. Regarde, le grand que tu vois là-bas, il a commandé des sénégalais. Il dormait avec son pistolet sous l'oreiller. Tu crois qu'il avait peur d'être réveillé par les allemands ? Non. Il craignait les machettes des sénégalais. Tu te rends compte ? Dire à des sénégalais que leurs ancêtres sont les gaulois, et les amener ici se faire tuer pour leur "patrie". Je serais à leur place, j'utiliserais certainement ma machette. Sûr que je l’aiguiserais tous les jours.

   _ Tu penses à déserter ?

   _ Ote-toi ça de l'idée ! Je ne fais pas la guerre pour la superficie de la France. Je la fais pour mieux la connaître et la combattre quand elle sera terminée... si je suis toujours en vie. C'est idiot de penser que le refus de se battre est un acte de lâcheté. C'est terrible de se sentir ridicule tous les jours.

   _ C'est l'ennui qui est insupportable.

Alfred lève son quart pour trinquer.

   _ Au moins, pour cet ennemi là, j’ai l’arme fatale !

 

"Ma Delphine adorée,

Je vais bien. J'espère que vous êtes tous en bonne santé. Raoul doit être plus sage maintenant qu'il a sept mois...".

Du fond de la cave, une voix s'élève : "Demain, j'y vais pas ! J'y vais pas. Y'en a marre ! J'ai une femme et des enfants, moi !". "Ta gueule, laisse nous

dormir !", répond une autre voix, tout aussi anonyme.  "Dormir ? Comment veux-tu que je dorme ?". "Si je me lève, tu vas dormir pour de bon !". Quelques rires se font entendre, des rires étouffés, gavés de vin.

                                                "... Je vous embrasse de tout mon coeur..."

 

Une pluie d'obus s'abat sur les tranchées françaises. Les allemands ont ouvert le feu les premiers. Il n'y a aucun doute sur leur connaissance de l'attaque. Des déserteurs ont vraisemblablement payé leur bon traitement en échange de l'information. Les hommes sont cloués dans leur trou. Un officier grimpe sur l'échelle et ordonne l'assaut. Personne ne bouge. Certains amorcent quelques mouvements, mais restent sur place. Frédéric regarde alternativement l'officier gesticuler devant lui, et les hommes pétrifiés dans la tranchée. L'officier brandit son pistolet à barillet et le pointe au hasard, vers les soldats, en criant. Combien d'entre eux, comme Frédéric, attendent que leur capitaine soit touché ? Il montre les lignes ennemies en vain : "A l'assaut !".

Le coup part, ridicule claquement au milieu des explosions. Frédéric regarde, horrifié, Alfred s'effondrer dans la tranchée. Il a pris la balle en pleine tête. Frédéric se baisse sur le corps, puis se retourne vers l'officier : un jeune homme d'une trentaine d'années. Il fixe Frédéric, son arme toujours pointée sur Alfred, et répète son ordre “ A l’assaut ! ”.

La tranchée finit de se vider de ses occupants. Beaucoup tombent dès leur sortie, mais l'officier est là, debout, défiant les balles. Frédéric bondit hors de la tranchée en hurlant. Il ne se jette dans les trous d'obus que lorsqu'il doit reprendre sa respiration. La tranchée ennemie est là. Il saute dedans. Deux hommes se sont mutuellement embrochés avec leur baïonnette. Un allemand surgit et fait feu. La balle arrache une motte de terre près de sa tête. Sans épauler, Frédéric appuie sur la détente et regarde l'allemand tomber, face contre terre.

Il ressort de la tranchée et saute dans le premier trou d'obus. Un homme l'a précédé. Frédéric ne sent plus la peur. L'assassinat d'Alfred et le face à face avec l'allemand, ont donné toute sa dimension au mot "survie". Se préparant à repartir, il jette un oeil sur son voisin qui le fixe. L'officier assassin est là, haletant. Il sort du trou, suivi de Frédéric. Devant eux, il n'y a que fumée et terre en suspension. Frédéric ne quitte plus l'officier. De temps à autre, celui-ci lui jette un regard, entre deux courses, d'un bord à l'autre des trous dans lesquels ils se protègent. Il ne lui dit rien. Peut-être pense-t-il que Frédéric attend le moment propice pour venger son ami. L'idée a traversé l'esprit de Frédéric, mais il est incapable de le faire. Il le suit, c'est tout. "Qu'est-ce que je suis en train de faire là ?"

Des crépitements de balles sous leurs pieds les font plonger dans l’eau croupie d’un trou. Si Frédéric n'est mouillé que jusqu'à la ceinture, l'officier, par contre, est trempé des pieds à la tête. Il rampe hors de l'eau, et s'aplatit sur la paroi, face contre terre, sans bouger, sans son arme.

Frédéric glisse près de lui. L'officier se recroqueville et tremble de tout son corps, sans contrôle. De sa bouche grande ouverte, sortent des sons aigus, imperceptibles.

Frédéric détaille  les effets de la peur extrême, des pieds à la tête. "Avance", lui souffle-t-il dans l'oreille. "Avance !".

Frédéric s'assoit sur les talons et pointe son fusil sur la face de son capitaine.

   _ Avance ! A l'assaut ! A l'assaut ! Comme tu disais si bien !

Lentement, sans quitter Frédéric des yeux, l'officier se lève. Les bras ballants, il sort du trou et commence à marcher, sans arme. Frédéric le suit sans conviction, étranger à ce qui l'entoure. "Mais qu'est-ce-que je fais ?"

Une pluie d'obus les ramènent l'un et l'autre à la réalité. Ils plongent chacun de leur coté. Frédéric tente de chasser l'idée de ce qui vient de se passer pendant ces dernières minutes. N'y parvenant pas, il se relève et reprend sa course en criant "A l'assaut !", ignorant son capitaine.

 

 

"Ma Delphine adorée,

J'ai eu beaucoup de peine en apprenant la mort de Julien. J'aurais aimé être là pour son enterrement. J'aurais pu vous serrer dans mes bras, notre petit Raoul et toi... Je ne suis pas fâché de voir l'hiver se terminer. J'espère que tout ça prendra bientôt fin et que nous serons enfin réunis. Embrasse ta mère pour moi...

                                                                    Ton mari qui t'aime. Frédéric"

Madame Bourgeois entre discrètement dans la chambre. Delphine somnole sur une chaise, devant la fenêtre ouverte. Ses joues et ses yeux sont brillants. Elle tient un mouchoir dans ses mains.

   _ Il dort ?

Delphine répond "oui" de la tête.

   _ Ca ne sert à rien de pleurer, tu sais.

Delphine regarde sa mère sans répondre. Madame Bourgeois s'assoit sur le lit et scrute l'horizon, par dessus le jardin.

   _ Moi, depuis la mort de ton père, je me suis fait une raison...

   _ Une raison ? C'est quoi "se faire une raison" ? Décider de vivre définitivement dans le malheur ?

   _ Frédéric est vivant, ma fille. C'est ce qui compte.

Delphine s'emporte.

   _ Vivant ? Peut-être qu'il ne l'est plus à l'heure où on parle. Je suis fatiguée maman, fatiguée d'attendre, fatiguée d'avoir peur du jour qui se lève.

   _ Tu es pourtant très courageuse. Je suis fière de toi, tu sais. Et puis, maintenant qu'il est aux transmissions, il y a peut-être moins de risques. T'a-t-il dit pourquoi ce capitaine l'a choisi pour ce poste ?

   _ Non, et peu importe ! Il est là-bas, je suis ici, et je ne le supporte plus.

   _ Tu veux dire que tu ne supportes plus son absence.

Delphine pleure.

Madame Bourgeois se lève et enlace sa fille.

   _ Chut ! Tu vas réveiller ton fils. Regarde comme il est beau. Avec lui, tu es sauvée, comme j'ai été sauvée par toi.

Delphine étouffe ses sanglots, se laissant bercer par sa mère. Elle a envie de partir, mais ne le fait pas, pour Raoul, pour l'anniversaire de sa première année.

Le regard des deux femmes se perd dans le fond du jardin. Chacune d'entre elles y voit des images différentes.

Delphine se dit que chaque être doit avoir son propre "fond du jardin".

Dans son enfance elle y attendait son père, et maintenant elle voit un endroit où il ne faut plus aller pleurer. Ce lieu la fascine. "Ma vie est rassemblée dans ce fond de jardin, et je ne m'en sors pas."

Depuis quelques semaines, les nuits sont plus calmes. Les soldats sont tout juste réveillés par des tirs d'obus, à peu près aux mêmes heures, comme on fait un tour de garde. C'est à peine si on s'émeut lorsqu'un obus atteint sa cible. "Tant que ce n'est pas moi !"

La voix lactée découpe une ombre qui se faufile dans les galeries en chuchotant.

   _ Lavenu ! Lavenu, t'es là ?

Après quelques essais, une voix endormie lui répond.

   _ Faut que tu viennes, Lavenu. Le Lieutenant veut que tu répares une ligne qui est coupée. Il en a besoin. On est trois à t'accompagner. C'est par là.

Frédéric prend son matériel et le suit.

Après avoir rampé quelques dizaines de mètres, l'homme qui est venu le chercher s'approche de lui.

   _ Putain, j'ai l'impression d'être en plein jour !

Frédéric regarde la sueur perler sur le front de son voisin, son regard de trouille que la lune arrondit.

Il avale sa salive et regarde ce magnifique ciel d'Août  où il ne manque que le chant des grenouilles au bord d'un étang, et l'odeur de la moisson fraîche.

"Merde !".

Des impacts et des sifflements précèdent le crépitement d'une mitrailleuse.

"On est repérés ! Le fil traverse cet endroit dégagé, là bas. Il faut vite y aller avant qu'ils ne règlent leur tir et envoient des fusées éclairantes !".

Les quatre hommes courent en zigzaguant, profitant parfois de l'abri des trous. Frédéric tient le fil qui glisse dans sa main en résistant lorsqu'il est retenu au sol. Il tombe souvent, emporté par son élan. Son compagnon l'aide à se relever. C'est à cet instant qu'il sent cette intense brûlure aux jambes. Il s’effondre la bouche grande ouverte en poussant un cri rauque. Sur le dos, à demi soulevé, il regarde ses mains sur ses cuisses. Elles sont chaudes et gluantes. "Mes jambes ! Mes jambes !". Il se tourne vers le corps de son compatriote qui perd du sang par grandes giclées, que Frédéric distingue au niveau du bassin. Alors, pris d'une soudaine frénésie, il sort son couteau et découpe dans son uniforme des garrots qu'il place autour de ses cuisses.

"Merde... mes jambes... il faut que je m'en tire... avec ça, je suis bon pour l'hôpital... pour une convalo... là, je suis bien blessé... putain, mes jambes !".

   _ Mes jambes !!!

La mitrailleuse crépite et une fusée s'allume. Frédéric se laisse glisser dans un trou, la tête en bas.

De là, il essaie d'oublier la douleur en se concentrant sur les étoiles. "...je reporte cinq fois le coté du carré de la Grande Ourse... et j'ai la première de la queue de la Petite..."

Il appuie ses deux pouces sur ses aines.

"Je ne vais pas rester là... je ne vais pas avoir froid... je n'ai jamais froid... je ne vais pas avoir froid un soir d'été... je ne peux pas retourner... il faut que quelqu'un vienne me chercher..."

   _ Aidez-moi ! Je suis là !

La tête lui tourne. Il lutte pour ne pas perdre connaissance. Il se met à jurer contre lui, contre ce mauvais sort qui l'a toujours suivi, comme si ses parents s'en étaient débarrassé à cause de ça. Un enfant sans père... voilà ce qu'il était, voilà ce que sera son propre fils.

"Je vais mourir sur un champ de bataille... un champ de bataille ! ". Il éclate d’un rire nerveux.

   _ Au secours ! Je suis là ! Je perds mon sang !

"C'est pas un ciel de guerre, ça !".

De violentes secousses accentuent la douleur. "Mes jambes !" murmure-t-il. Une voix résonne.

   _ C'est bon, il revient à lui ! Plus vite les gars, plus vite !

Frédéric ouvre les yeux. Trois hommes le portent sur un brancard, en courant, montant et descendant, sur le terrain accidenté. Chaque chute lui arrache une plainte. "Toutes ces étoiles...". Une d'entre elles se détache, et s'approche en grossissant, devient unique.

   _ ... Beaucoup de sang... Il y a le fémur gauche... on opère et on évacue... "... Evacue... évacue...". La lampe s’éteint. Lorsque de temps à autre il ouvre les yeux sur l’obscurité, il se sent bercé par le grondement d’un moteur. Ses jambes sont dans un étau mais il y a quelque chose de sécurisant dans la douleur que provoque les tremblements. “ Je suis     évacué  ! ”.

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4

Delphine tourne puissamment la roue du coupe-racines. Les tranches de betteraves tombent dans le panier en osier. Elle stoppe en apercevant par la petite fenêtre, les gendarmes s’approcher de la porte d’entrée de la maison. Elle reste figée, une main sur la manivelle, l’autre posée sur les betteraves. Ils frappent à la porte. Sa mère ouvre. Son coeur s’affole, elle avale sa salive. Elle regarde sa mère s’avancer vers un gendarme, discuter avec lui, porter une main à sa bouche. Delphine ferme les yeux et appuie son menton sur sa poitrine.

   _ Delphine !

   _ Oui !...

Elle crie sa réponse

   _ ... Je suis là !

Elle ne bouge pas. Sa mère lui demande de venir, mais elle reste de marbre.

   _ Il est seulement blessé, madame... aux jambes. Il va s’en tirer... La guerre est finie pour lui... vous le reverrez, madame.

Delphine sort sous la lumière éclatante, s’essuyant les mains dans son tablier. Son visage est sans expression, ses jambes tremblent. “ Vous le reverrez, madame. ”.

 

 

“ Mon Frédéric chéri ,

J’étais très heureuse d’avoir de tes nouvelles ce matin. Je n’ai pas eu de lettre depuis mardi, et j’étais inquiète. Tu me dis que tu vas bientôt pouvoir marcher. Il le faudra pour suivre Raoul qui trotte déjà bien. Pour ses deux ans, les cousins Dumoulin lui ont offert une belle salopette. J’ai pris la soeur à Maillochon pour faire le couvre-pied. J’ai autant travaillé qu’elle, sinon il nous aurait fallu quatre jours, et cela m’aurait coûté plus d’argent. Mon amie Jeanne m’a écrit de Cannes. Elle correspond toujours avec Adrien, qu’elle a rencontré le jour de notre mariage...

Dans un coin du dortoir, quelqu’un joue un air d’accordéon. Les larges fenêtres sont ouvertes et provoquent des courants d’air doux. Frédéric s’approche dans son fauteuil roulant et le fait tourner au rythme de la valse.    _ Padam... padam...

              Moi,

              Dans mon pays,

             J’ai trouvé,

             Une fée,

             Un bijou,

             Pour la vie.

... padam... padam...

Le musicien s’arrête de jouer.

   _ Hé, mais tu la connais celle-là, Frédéric !

   _ Tu parles si je la connais ! Je me revois en train de la danser avec ma femme le jour de notre mariage.

   _ Vous avez bien gardé le rythme !...

Les deux hommes se retournent sur soeur Julie. 

   _ ... Ca me fait plaisir de vous voir ainsi en pleine forme...

   _ C’est grâce à vous, cela. Voulez-vous me promener dehors ?

Julie pousse le fauteuil de Frédéric qui glisse la carte de Delphine dans sa poche.

   _ Grâce à nous ? Mais nous sommes là pour ça, pour soulager vos souffrances.

   _ Non, grâce à vous, vous, Julie...

Le gravier craque sous les roues du chariot. L’accordéon entonne la même valse.

   _ ... Depuis sept mois que je suis ici, vous vous êtes occupée de moi plus que des autres. Je me trompe ?...

Julie ne répond rien et arrête le chariot à l’ombre d’une tonnelle.

   _ Vous me rappelez quelqu’un qui est mort au début de la guerre. C’est pour ça que je suis entrée chez les soeurs... Si j’ai bien compris, vous n’avez pas revu votre femme depuis votre mariage ?

   _ Non. Vous imaginez, mon fils vient d’avoir deux ans, et il ne me connaît pas.

Julie baisse la tête et observe Frédéric, le regard perdu dans le sol, plongé dans un monde qu’il finit par lui décrire.

   _ Nous nous sommes mariés par une belle journée de Juillet. Il y avait juste les voisins et des cousins de ma femme... des amis à elle... Un accordéoniste aussi, accompagné d’un ami.

   _ Et vos parents ?

   _ Ma femme a perdu son père lorsqu’elle avait sept ans. Moi, je n’ai jamais connu les miens... et je ne m’entends pas avec mes parents adoptifs.

   _ Dites moi, ce n’est  pas gai tout ça !

Frédéric sourit. Le visage de Julie est à contre jour, mais le reflet des cornettes éclaire sa finesse.

   _ Je vous rentre, la fraîcheur se fait sentir.

   _ Ca vous ennuie quand je parle de moi ?

   _ Pourquoi cela devrait-il m’ennuyer ?

   _ Je ne sais pas, je ne sais pas...

Frédéric regarde s’éloigner Julie qui l’a accompagné jusqu’à son lit. Il reprend la lecture de la carte.

... Alphonse a fait de l’avoine d’hiver aux “ Petites Landes ”. Nous avons affermé à sa demande le “ Haut de la Garenne ” pour dix huit francs. C’est un homme avec qui on peut faire des affaires.

J’espère aller à Argenton mardi, s’il fait beau. Je t’envoies un colis.

Gaston Poulbaud est venu en permission. Il n’a pas voulu rendre visite aux Doucet, dont le fils Jean n’a pas écrit depuis vingt deux jours. Il pense qu’il a été atteint par les gaz. Tout cela me répugne.

Je vais terminer en t’envoyant mes plus doux baisers. J’embrasse notre petit chéri qui continue d’appeler son papa.

                                                                   Delphine. ”

Au fond de la salle, la porte se referme sur le pas de soeur Julie. Frédéric retourne la carte. Elle représente un enfant dans un lit en fer forgé, priant devant la photo du buste de son père en uniforme bleu. Dans le coin droit supérieur de la carte, une inscription : “ Père chéri, va sans crainte. J’ai tant prié la vierge sainte, qu’elle écoutera ma plainte. ”.

Frédéric s’enfonce dans son fauteuil en soufflant. “ La vierge sainte... elle doit avoir bien du travail en ce moment ... à moins qu’elle ne soit en convalescence... en convalescence... ”.

 

 

Les jours de foire, le tonnelier s’installe au même endroit sur la place de la République. Il se lève toujours au passage de Delphine, et la salue d’une courbette. “ Mes hommages, madame Lavenu. ”. Elle ne sait pas comment il a appris son nom, mais peu importe. Elle lui répond comme à quelqu’un qu’elle croise, une fois par mois, en rendant visite à Alphonse : froide et distante. Dans son dos, le tonnelier caresse ses moustaches.

L’employée de maison lui demande d’attendre quelques minutes monsieur Brigand dans son bureau. Delphine referme la porte derrière elle, et se laisse choir dans un fauteuil en cuir. Les bras sur les accoudoirs, la tête appuyée sur le dossier, elle ferme les yeux.

Lorsqu’elle entend le pas d’Alphonse, elle se lève. Il l’invite à reprendre sa position. Sa poignée de main est toujours aussi chaleureuse. Installé derrière son bureau, il l’observe quelques secondes.

   _ Vous n’avez pas l’air d’être dans une forme éblouissante...

Delphine secoue la tête et soupire. Alphonse vient s’asseoir devant elle, sur le bureau.

   _ ... De nouveaux problèmes ?

Delphine regarde alternativement Alphonse, puis le parquet.

   _ Nouveaux ?... Il n’y a plus rien de nouveau, c’est toujours la misère. Frédéric subit opération sur opération. Il a même eu la jaunisse. Je ne sais pas comment il va nous revenir. Il était déjà si fragile ! De plus, je suis certaine qu’il ne nous dit pas tout.

   _ A-t-il l’air inquiet dans ses lettres ?

   _ Inquiet ? Non, jamais. Après tout ce qu’il a dû endurer !... Il veut nous épargner, mais je ne suis pas dupe. Je ne suis pas certaine qu’il puisse à nouveau marcher... normalement.

   _ Delphine, je ne vous ai jamais vue ainsi. Reprenez-vous. Ne vous détruisez pas le moral avec votre imagination défaitiste.

Delphine se lève.

   _ Défaitiste ! Comment voulez-vous ne pas l’être. Notre fils va bientôt fêter ses trois ans... je n’ai pas revu mon mari depuis le jour de notre mariage, depuis que...

   _ Je sais Delphine, je sais.

Alphonse prend Delphine par les épaules. Au contact des mains, Delphine sursaute en arrière.

   _ Excusez- moi, c’est idiot... je ne sais pas... j’ai été surprise...

Alphonse baisse les bras.

   _ Non, c’est moi qui m’excuse, Delphine, mais... ne pleurez pas, s’il vous plaît... Un verre de vin cuit ?

Delphine répond “ oui ” de la tête, en reniflant. Alphonse se dirige vers un buffet, soulagé d’avoir trouvé une fuite à cette situation embarrassante. Delphine le rejoint, lentement, se regardant frotter le dessus de ses phalanges.

   _ Aidez-moi à le revoir. Aidez-moi à faire le voyage... s’il vous plaît.

Alphonse repose la bouteille dont il s’était saisi. Doucement, il met ses mains sur les épaules tremblantes de Delphine. Elle sent son corps se détendre contre son gré. “ S’il se passait quelque chose, quelle serait ma réaction ? ”.

   _ Retournez vous asseoir. Je vous apporte un verre.

Delphine boit une rasade. Alphonse retourne derrière son bureau.

   _ Vous savez que je vous prêterai de l’argent sans problème.

Delphine termine son verre et lève la tête.

   _ Je ne me sens pas le courage d’y aller seule. Accompagnez-moi, je vous en prie.  

 

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5

 

Frédéric est assis dans un fauteuil, au pied de la rampe en pierre qui mène sur le perron du dortoir. Ses cannes sont appuyées sur les accoudoirs, de chaque coté, comme des rames. Un chapeau de paille protège sa tête des rayons d’un soleil radieux. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un samedi ensoleillé de Juin, sinon ce samedi de Juin 1918 ?

Songeur, il promène son regard sur le parc, comme s’il le voyait pour la dernière fois. Très régulièrement, il jette un oeil sur la grande porte du bâtiment principal, celle par laquelle entrent les visiteurs.

Il est seul sur ce carré de pelouse, à l’ombre d’un cerisier. Tout le monde est à la chapelle, au fond du parc, où on célèbre le mariage d’une infirmière avec un poilu amputé d’une jambe.

Lui a voulu attendre là jusqu’au dernier moment. Car il le sait, Delphine vient.

Il refait dans sa tête, avec elle, le voyage dont elle a raconté toute la préparation sur ses cartes. La compagnie d’Alphonse Brigand le rassure plus qu’elle ne l’inquiète, mais elle fait les deux.

“ Enfin, c’est elle qui l’a voulu comme ça. Elle est tellement forte.”.

En fait, ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est le contre temps, l’imprévu, la malchance, et tout ce qui a resurgi en lui après leur rendez-vous manqué, à la Bergerie.

Après avoir été un soldat, pion sur un échiquier, il se sent redevenir Frédéric Lavenu, et cela ne l’enchante pas.

Le soldat blessé se trouve des excuses, l’homme diminué ne s’en contente pas.

Il regarde sa jambe gauche meurtrie, si longue à guérir.

   _ Frédéric, il faut venir maintenant, ça va commencer ! Mettez-ça !

Soeur Julie, essoufflée, lui tend un pantalon. Frédéric, surpris, la regarde, bouche bée. Elle est magnifique, tout de blanc vêtue.

   _ Allez, enfilez-ça ! Tout le monde est en blanc, vous verrez, c’est magnifique !

   _ Là ?

   _ Mais non ! Dans le dortoir ! Vous perdez la tête ou quoi ?

Julie l’aide à se relever en riant et en chuchotant de petits “ Allez,   allez ! ”.

   _ Tout le monde sait que c’est un grand jour pour vous, et c’est un grand jour pour nous aussi. Mais d’abord, c’est un grand jour pour eux là-bas. Alors, vous montez dans ce fauteuil roulant et “ zou !”, on y sera plus vite.

   _ Ah, “ zou !”, oui.

   _ Quoi ? N’est-ce pas votre mot ça : “ zou !” ? Vous dites tout le temps “ zou ! ”, et c’est drôle. 

Julie tourne si vite au coin du perron que Frédéric, dans un rire étonné, croit chavirer.

   _ Hé !

   _ Zou ! Zou !

 

Tout est blanc et silencieux.

Des draps sont érigés en somptueux rideaux sur les piliers de la chapelle. Tout le monde est habillé de blanc, comme s’il y avait cent mariées. Certains ont maquillé leur fauteuil à l’aide de chiffons blancs, d’autres ont emmailloté leurs cannes. Les pensionnaires de la crèche des enfants handicapés font partie de la fête. L’un d’entre eux assiste à la cérémonie dans son lit, drapé en forme de bateau.

Cent mariées en blanc et cent visages rayonnants, se délectant ensemble d’un moment de bonheur partagé, aux milieu des heures douloureuses.

Par les portes latérales, entrent de larges rayons de soleil, créant des contre jours géants. La pelouse et les massifs de roses sont ponctués de noeuds de tulle blanc.

   _ Voulez-vous épouser...

Frédéric continue de s’émerveiller de ce qui l’entoure. Derrière lui, sur le coté, il croise le regard coquin d’une jeune fille, un peu gênée. Il s’aperçoit en la détaillant qu’elle s’est simplement enveloppée dans un drap. Elle hausse les épaules, semblant s’excuser : “ C’est tout ce que j’ai trouvé ! ”. Frédéric prend Julie par le bras.

   _ Regardez !

Julie, debout à coté de son fauteuil, lui sourit et pose sa main sur son épaule.

Les enfants entament en choeur un chant qu’ils avaient préparés, entraînant avec eux le reste de l’assistance.

 

 

Delphine s’avance dans le hall, suivie d’Alphonse. L’infirmière qui l’accueille lui sourit lorsqu’elle se présente.

   _  Vous êtes très attendue madame. Suivez-moi.

Elle sort vers le parc. Alphonse ne bouge pas.

   _ Je vous attends ici, Delphine.

   _ Comment ? Non, venez. Venez le saluer.

Delphine suit l’infirmière sans attendre Alphonse. Il emboîte leur pas, en retrait. Il sent que c’est le souhait de Delphine, comme il avait compris qu’il ne fallait pas parler de cette visite pendant leur voyage.

Plus ils avancent, plus les chants et le son de l’accordéon sont distincts.

   _ Nous avons un mariage dans nos murs aujourd’hui. Ils sont tous là-bas. Vous savez, vous avez un mari très gentil. S’ils étaient tous comme lui, la vie serait un rêve.

   _ Un rêve ? Oui... merci.

   _ Voilà, on est arrivé.

Delphine s’arrête au coin du bâtiment-dortoir. Elle est pâle, ses yeux sont cernés de noir, les trois jours de voyage l’ont épuisée. Devant elle, à une centaine de mètres, les mariés reçoivent une pluie de grains de riz. Plus de la moitié des convives se déplace avec des cannes ou sont dans un fauteuil roulant. Tout est blanc.

L’accordéon joue la  Marche Nuptiale et tout le monde l’accompagne en choeur : “ La, la... la la la la la la... ”.

Une infirmière sort du groupe en poussant un homme dans un chariot, et se dirige vers elle. Delphine avance dans des sables mouvants. Ses yeux sont mouillés à force de fixer le moment où elle le reconnaîtra.

“ C’est lui, c’est lui ! ”

   _ Oh, il vous a vu, madame Lavenu !

Frédéric se lève péniblement sur ses cannes. Il a devant lui un mirage. Comme un souvenir d’adolescence devant lequel il mesure la différence entre qu’il était, et ce qu’il est devenu.

“ Il est maigre ! ”, “ Elle est pâle ! ”.

Frédéric force un sourire que les larmes trahissent.

Delphine l’enlace derrière la nuque et éclate en sanglots sur sa poitrine. De longs sanglots qui n’en finissent plus, comme une délivrance.

   _ On est là. On est là, ma Delphine, tout va bien.

L’accordéoniste s’est approché, suivi des mariés et du reste de la troupe. Il entame la valse de leur mariage en chantant à tue-tête.

   _ Moi,

      Dans mon pays,

      J’ai trouvé,

       Une fée...

Delphine regarde le musicien et comprend dans les yeux de Frédéric qu’il a bien le même souvenir. Elle pleure de plus belle.

   _ Que je suis heureuse !

Un grain de riz se colle sur leur baiser. Julie baisse les yeux.

 

Frédéric est allongé sur son lit. Il est soulagé de pouvoir enfin reposer ses jambes. Delphine semble dormir, la tête enfouie dans le creux de son épaule. L’un et l’autre sont à la fois trop épuisés et trop émus pour tenir une conversation. Chacune de leur phrase est suivie d’un long silence. Leurs mains se crispent sporadiquement, révélant leurs pensées.

Aucun sujet ne semble prioritaire, pourtant, ils le sont tous.

Ils évoquent les ressemblances de Raoul, le regret de Julien de ne pas avoir revu Frédéric, l’hiver si froid qui a vu l’eau gelée sur la table de la cuisine, le diagnostic encourageant des médecins... “ Si vous êtes patient, vous récupérerez tout ! ”.

Tout cela pêle-mêle, en quelques mots. Mais ils taisent la grande déchirure qui a rongé leur esprit, celle qu’on aborde par une question : “ Tu te souviens... ? ”. Quand elle sonne dans leur tête, ils se serrent plus fort l’un contre l’autre, en silence.

Delphine ne comprend pas pourquoi il lui est impossible de coller le présent à la dernière scène de bonheur qu’elle a connue. “ Ce serait indécent, mais qu’est-ce qui a changé ? ”.

Les idées de Frédéric sont plus fugitives : son voyage manqué, des faits de guerre, la typhoïde... Mais, les épaules frêles qu’il caresse lui paraissent soudain tellement fragiles... !

 

C’est un pique-nique comme tous les pique-niques d’un dimanche ensoleillé de Juin. Des couvertures sont étalées sur l’herbe grasse fraîchement tondue de la pelouse du parc. L’ombre des arbres sent bon l’odeur d’épicéa. Les merles volent d’un massif de rosiers à un autre.

Alphonse parle des récoltes, des fruitiers qui ont subi les gelées tardives. Frédéric l’écoute en regardant de temps en temps une photo récente de Raoul.  Delphine relit quelques unes de ses cartes que Frédéric lui a restituées. Certaines d’entre elles lui rappellent ses angoisses, ses doutes, et la plongent dans de longs silences. Souvent, à la fin de sa réflexion, elle pose une question, autant pour montrer qu’elle est attentive, que pour s’entendre confirmer les nouvelles rassurantes qu’elle connaît déjà.
   _ Tu ne sais pas dans combien de temps ils vont t’envoyer à Tours, au Petit Séminaire ?... Ce sera plus facile pour se voir.

L’heure du départ approche. Alphonse les laisse seuls et se mêle aux promeneurs, dans les allées.

Ils sont assis, enlacés, silencieux.

Ils tentent en vain de trouver un mot, le premier d’une phrase qui annoncera la séparation. Mais il leur semble que celui des deux qui parlera, avouera une certaine impatience, une forme de frustration, de déception.

Alors, ils se taisent, et voient arriver Alphonse avec une infinie tristesse, teintée de soulagement.

Frédéric reste au pied des marches du perron. Delphine lui adresse un dernier sourire, Alphonse lui fait un timide signe de la main. Ils disparaissent.

“ Je suis sûr de la revoir. Demain, nous serons heureux ensemble, et tout ça ne sera qu’un souvenir, un mauvais souvenir, auquel il faudra s’habituer... Demain... ”.

Julie s’approche et le reconduit à l’intérieur de l’hôpital.

   _ ... Votre femme est très belle...

 

Dans un crissement strident, le train s’arrête dans une gare, après plusieurs secousses.

Delphine se réveille en sursaut. Sa tête est appuyée sur la poitrine d’Alphonse dont le bras entoure ses épaules. Il la regarde prendre conscience de leur position. Elle est gênée. Elle se redresse lentement et Alphonse enlève son bras.

   _ J’ai... dormi longtemps ?...

Alors qu’elle veut s’excuser, elle croise le sourire de la femme assise en face d’eux. Elle se penche vers la fenêtre.

“ Que va-t-il s’imaginer maintenant ? Décidément, je ne l’aime pas, avec son air conquérant. Je n’aurais jamais dû lui demander de m’accompagner... ”.

   _ Où sommes-nous ?

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6

“ Chers tous,

En ce jour de délivrance, mes premières pensées vont vers vous. Quelle joie de se dire que nous serons bientôt réunis pour une longue et heureuse  existence !...

Frédéric est assis sur les bords de la Loire.

Il revit la première visite de Delphine et Raoul au Petit Séminaire. Le premier contact avec son fils. Un petit bonhomme qui a dit en le voyant : “ Papa, c’est ce monsieur ? ”.

Des cris et des chants montent dans les rues.

 “ ... Toute la ville est en fête. J’imagine qu’il doit en être de même au village... ”.

Un couple de canards se posent devant lui.

Lors de leur précédente visite, Raoul a demandé ce qu’était la guerre. Delphine a coupé sa tentative de réponse en s’emportant sur “ ...L’idiotie de ce sujet ! ”.

“ Delphine, s’emporter... c’est bien la première fois ! ”.

 “ ... Je pense beaucoup à ta mère et à sa maladie qui la fait tant souffrir...  ”.

Delphine s’occupe de tout, assume tout. Elle semble toujours soucieuse, et lorsqu’il essaie de lui glisser quelques conseils, elle le stoppe d’un baiser sur la joue. “ Ne t’inquiète pas, ne te fatigue pas. Je m’en occupe, tout ira bien . ”.

Il s’inquiète, et tout ne va pas bien.

Les canards glissent sur les eaux troubles.

Au décès de la mère de Delphine, ses oncles et tantes veulent vendre les parcelles qu’ils louent. Ils ne peuvent pas les acheter, et la ferme ne sera plus assez grande, plus viable.

“ ... Depuis les onze heures ce matin, il nous est permis d’espérer des jours meilleurs, des lendemains qui chantent... ”.

... Tours, le 11 Novembre 1918...

 

Un pluie fine se colle sur les parapluies. La centaine de personnes qui assistent à l’enterrement de Madame Bourgeois, est rassemblée devant la petite église.

Delphine, tout de noir vêtue, suit les porteurs. L’entrée du cimetière est seulement à quelques mètres. Un cimetière d’où on aperçoit le sillon de la vallée serpenter vers l’horizon.

Raoul est resté chez des voisins.

A quelques pas, le regard d’Alphonse Brigand ne quitte pas la nuque de Delphine. Il s’est marié deux semaines plus tôt. Elle a décliné l’invitation. “ Maman est au plus mal... ”.

Delphine regarde le cercueil descendre près de celui de Julien, comme sa mère l’a souhaité. Les larmes ne veulent plus couler.

“ Quelle vie a-t-elle eue ? Je ne veux pas de cette vie là. Pourtant, que puis-je y faire ? ”.

Les cousins la rejoignent. Ils ne savent plus comment aborder Delphine. Depuis quelque temps, elle leur échappe. Elle leur est toujours apparue différente des autres jeunes filles, plus mûre, plus brillante. Ils ne comprennent pas comment elle peut se laisser aller à un tel pessimisme, alors que le retour définitif de Frédéric est annoncé. Elle se retranche derrière l’éducation de son fils. Ils pensent qu’elle le couve trop.

De retour à la ferme, elle s’excuse auprès d’eux et leur demande de la laisser seule, les remerciant de leur aide pendant ces derniers jours.

Avant de pénétrer dans la maison, elle fait un détour par le jardin où elle reste quelque temps debout, une main appuyée sur une branche du poirier, au dessus de sa tête.

 

 

“ Argenton sur Creuse ! Argenton sur Creuse ! ”.

Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire que quelqu’un le réveille. Depuis quelques kilomètres déjà, Frédéric a le nez à la fenêtre du train.

Il s’arrête là.

Depuis la mort de sa mère, Delphine  a loué les bâtiments de la ferme ainsi que les terres, à Alphonse Brigand. Dans le marché, il leur loue une maison avec un jardin au Péchereau, un petit village à quelques kilomètres de la ville.

Delphine et Raoul l’attendent sur le quai.

Delphine fait des ménages, donnent des cours d’orthographe à des enfants, coiffe, fait des pansements, des piqûres. Elle améliore le montant de la pension en attendant demain.

En attendant demain, il travaillera dans les fermes, comme avant.

“ Ca fait drôle de te voir là, papa ! ”.

Ils parcourent tous les trois le trajet entre l’arrêt de car et leur maison. Quelques personnes s’avancent pour les saluer, satisfaisant leur curiosité en découvrant le “ mari de madame Lavenu ”.

La maison est située à un carrefour de rue. Elle est dans le prolongement du corps de bâtiment des voisins, dont elle est séparée par un mur en pierres.

Quelques poules picorent autour du fidèle chien Pataud, dans une petite cour.

   _ On dirait qu’il te reconnaît !

Dans la grange, sur le coté, les lapins martèlent le plancher de leur clapier.

Dans la pièce principale, une énorme cuisinière en fonte fait face à un bahut et une haute armoire en chêne. Une porte ouvre sur la chambre de Raoul, une autre sur la leur. La fenêtre donne sur le potager, lui aussi entouré de hauts murs. On y accède par la grange.

   _ Voilà, c’est chez nous !

Frédéric pose sa canne et s’assoit près de la table.

   _ Je fais manger Raoul, et je le mets au lit, parce que demain, il y a école. Après, je m’occupe de toi.

   _ Je vais t’aider.

   _ Non, non ! S’il te plaît, non. Repose-toi.

Il ne va tout de même pas la contredire dès son arrivée...

Raoul est couché. Pour ne pas le réveiller, Delphine sert le dîner en chuchotant.

   _ Je suis heureuse que tu sois avec nous, tu sais. Le cauchemar est enfin terminé.

   _   Oui. J’ai de la chance d’être encore en vie, et de retrouver ma femme, et mon fils. Tout le monde n’a pas eu cette chance.

   _ Tu crois que tu pourras... cesser de penser à la guerre, un jour ?

Frédéric est allongé sur le lit. Delphine se glisse doucement près de lui. Il l’enlace en approchant lentement ses jambes. Delphine caresse ses cuisses déformées.

   _ Promets-moi de faire attention. Il ne faudrait pas que je retombe enceinte maintenant. Ce ne serait pas raisonnable dans notre situation.

   _ Notre situation ?

Leur plaisir se confond en tendresse. Frédéric se retire par précaution. Son orgasme se transforme en soulagement. Ils sont comme deux enfants devant un jouet trop longtemps réclamé.

Les yeux dans les yeux, en silence, ils se sourient. La fatigue aidant, ils s’endorment.

Au milieu de la nuit, Delphine réveille Frédéric qui s’agite violemment, en sueur.

   _ Tu as fait un cauchemar. Tu m’as fait mal. Tu m’as donné un coup de coude dans les cotes.

Delphine est assise sur le bord du lit et se frotte l’aisselle. Frédéric, hébété, s’excuse.

   _ Cela t’arrive souvent ?

   _ Quelquefois. Je pensais qu’une fois arrivé ici...

Frédéric se souvient de la nuit où il était tombé de son lit. Soeur Julie était là, et avait refait son pansement. Dans son cauchemar, il tentait en vain de faire tomber son capitaine, avant qu’il ne tirât sur Alfred.

Là, il ne se souvient de rien.

Raoul entre dans leur chambre, en pleurs.

   _ Qu’est-ce qu’il y a, maman ?

   _ Rien mon chéri. Retourne te coucher.

   _ Je veux dormir avec toi.

   _ Ce n’est plus possible, Raoul, papa est là maintenant.

 

C’est dimanche. Le premier dimanche après le retour au pays.

Ils prennent le train pour Eguzon. Les cousins de Chamorin les accueillent et les invitent à déjeuner. Raoul reste chez eux, pendant que Delphine et Frédéric vont se recueillir sur la tombe de madame Bourgeois et de Julien.

Delphine est blottie contre Frédéric et pleure silencieusement. “ Ma jeunesse est au fond de cette tombe. ”.

Frédéric est intrigué par une stèle surmontée d’un drapeau qu’il ne connaît pas.

   _ C’est un tirailleur sénégalais. Il est mort dans le train. Ils l’ont enterré là.

“ Un tirailleur sénégalais... la patrie... les gaulois... Alfred... ”.

Sous le pâle soleil de l’hiver, les peupliers s’érigent en squelettes hostiles.

Le moulin des Gateau est là, devant eux. Témoin involontaire du scellement de leur union, il les retrouve, quatre ans et demi plus tard, vieillis dans leur âme et meurtris dans leur chair.

Là encore, il leur semble inopportun d’aborder les souvenirs que cet endroit rappelle. Ce serait à l’évidence avouer des regrets, sous-entendre qu’aujourd’hui est moins bien qu’hier, en évoquer les causes.

Leur avenir semble dépendre des résolutions qu’ils vont prendre maintenant, mais Delphine paraît absente, inapte à prendre le recul nécessaire, incapable de chasser de son esprit, cette impression que la vie espérée, lui a échappé à jamais.

Frédéric a conscience de ce ressort cassé, et il se tait comme un coupable qui attend d’être jugé, ou un innocent qui n’a pas d’alibi.

   _ Tu n’as pas trop mal à tes jambes, mon chéri ?

    _ Non, et puis même, il faudra bien qu’elles s’habituent.

Ils passent sur les lieux de leur jeunesse comme on marche sur la glace fragile d’un étang gelé.

 

 

Delphine frappe à la porte du bureau. “ Entrez ! ”. Alphonse pose ses lunettes et se lève.

   _ Je ne vous dérange pas ?

   _ Vous ne me dérangez jamais.

Alphonse ne relâche pas sa main.

   _ Delphine, vous êtes tendue.

Elle se dirige vers un meuble, saisit un énorme briquet de salon en nacre.

   _ Oui... non... ça va passer. Votre femme et votre fille vont bien ?

   _ Bien, merci...

Il s’approche dans le dos de Delphine et la prend par les épaules.

   _ ... Que se passe-t-il ?

Delphine sursaute et échappe le briquet qui retombe lourdement sur le buffet.

   _ Pardon. J’ai l’impression de vous revoir, un jour où vous étiez inquiète pour votre mari, pendant la guerre. Vous voyez, tout s’est arrangé depuis.

Les yeux de Delphine s’emplissent de larmes. Elle baisse la tête.

   _ Vous êtes pourtant une femme comblée : vous aimez votre mari, il vous aime, vous avez un fils adorable, intelligent...

   _ Que savez-vous de mon bonheur, vous ?...

Delphine le toise. Alphonse semble pétrifié. Il ne reconnaît pas ce regard agressif.

   _ ... Que savez-vous du bonheur des femmes, vous, les hommes ? A quelle place arrive-t-on dans vos préoccupations ? Après le travail ? Après les enfants ? Après les amis ? Après la 

guerre ? Après quoi ?

   _ Mais enfin, Delphine, je ne crois pas que Frédéric...

   _ Qu’en savez-vous à la fin ? Pour qui vous prenez-vous ? Dieu le père ? Vous pensez que parce que vous avez l’argent, vous savez ce qui est bon et ce qui est mauvais pour les autres ? Que savez-vous de moi, hein, sinon que je me dois d’être heureuse ? Je ne supporte plus vos leçons de morale. On dirait que je vous fais pitié. Ca m’exaspère !

   _ Ce n’est pas de la pitié, Delphine. C’est de la tendresse, pour ne pas dire...

Elle se saisit du briquet et l’éclate sur le sol.

Prenant conscience de son acte, elle balbutie des excuses, prend son sac et ouvre la porte.

   _ ... Je suis désolée. Je ne reviendrai plus. Saluez votre femme pour moi.

La porte claque. Alphonse s’appuie sur le meuble. Il est sonné.

Delphine sort dans la rue d’un pas décidé. Le tonnelier la salue, selon son habitude. Elle s’arrête, le dévisage, et se dirige vers lui pour la première fois. Derrière son sourire figé, il est interloqué.

   _ Monsieur Garbat, il y a longtemps qu’on se connaît, n’est-ce pas ?

   _ Je pense bien, madame Lavenu, je pense bien. Il y a longtemps !... Je vous connais bien.

   _ En êtes-vous si sûr ? En tous les cas, moi, je ne vous connais pas.

Elle tourne les talons. Le tonnelier, pensif, frise ses moustaches. “ Si je la connais ? Tu parles ! C’est une sacrée bonne femme ! Quelle mouche l’a piquée ce matin ?”. Il regarde autour de lui, et croise le regard du sabotier qui se moque.

 

 

Des vendanges aux moissons, du ramassage des topinambours à la fenaison, de ferme en ferme, Frédéric travaille en fonction de ses moyens physiques qui s’améliorent.

Il sait tout des problèmes de chacun. “ Il n’y a que le curé ou le vétérinaire pour en savoir plus que les saisonniers, et encore ! ”.

L’argent qu’ils économisent servira à payer les études de Raoul, plus tard. “ Delphine y tient. ”. “ Il deviendra quelqu’un, lui. ”.

Les années s’égrènent.

Raoul grandit à coté de lui. Delphine l’élève à coté de lui. Lorsqu’il est seul avec son fils, celui-ci ne cesse de lui poser des questions sur la guerre. Cela l’agace, et quand il veut expliquer que ce n’est pas intéressant, Raoul se vexe. “ Tu ne veux jamais causer ! ”.

“ Demain, il sera grand, je lui expliquerai, il comprendra. ”.

 

 

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