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Les lendemains qui chantent

roman (2000)

suite

Aout 1925.

La Batteuse d’Alphonse Brigand ronronne chez les Moreau. Les hommes s’affairent autour d’elle comme des fourmis. A l’ombre du hangar, les gerbes sont jetées sur le tapis qui les mènent sur le tablier, où deux hommes les détachent et les poussent dans le batteur.

Frédéric récupère les bottes de paille et les amènent à ceux qui les entassent en meules.

Raoul joue avec d’autres enfants près du tas de balle d’avoine. C’est la plus douce. Régulièrement, ils se font réprimander, lorsqu’ils s’approchent trop des courroies.

Delphine est à la cuisine et aide les autres femmes à préparer les repas. De temps en temps, elles reçoivent la visite de ceux qui montent les sacs de grain dans les greniers. Chaque voyage est l’occasion pour eux, de boire un verre, ou de taquiner les femmes.

Quand Alphonse leur rend visite, l’ambiance est différente. “ Il n’est pas du même monde .”. Delphine et lui ont une influence identique sur leur entourage. Alphonse force le respect par son argent et sa réussite, Delphine par son travail et son dévouement. Il ne viendrait pas à l’idée aux porteurs de sacs de lui adresser une réflexion paillarde dont ils ont l’habitude. Ceux qui ont essayé, ont pris un beau revers, et se demandent encore ce qu’elle a voulu leur dire.

Quand leurs activités les font ainsi se côtoyer, Delphine et Alphonse font mine de s’ignorer. Ils n’abordent que les sujets d’intérêt général. Ils étouffent l’un et l’autre les questions sans réponse, qui semblent  peser si lourd sur  leur passé.

Au milieu des femmes qui s’affairent et de leurs éclats de voix, Alphonse, un verre à la main, est songeur. Ses yeux se sont posés sur les boucles de cheveux qui jouent sur la nuque de Delphine, penchée au dessus d’un fourneau. Pendant la guerre, il avait eu cette sensation en la voyant moissonnée dans un champ. “ C’est bien loin tout ça ! ”. Il a envie d’évoquer ses souvenirs avec elle, mais il ne le fait pas. Il s’en est toujours abstenu, persuadé qu’elle n’aurait pas apprécié.

Aujourd’hui, il laisse courir ses pensées, même si certaines lui paraissent choquantes. “ ... Elle était faite pour moi... ”.

Il passe près des meules.

   _ Ca va, Frédéric ?

Frédéric pose sa fourche et roule une cigarette de tabac gris.

   _ Tu as bien récupéré tes jambes, dis donc.

   _ Oui, à croire que ce qui leur manque ne servait pas à grand-chose.

   _ Toujours le mot pour rire.

   _ Il le faut bien, il le faut bien.

Raoul arrive en courant, suivi de ses camarades.

   _ Papa, papa, regarde !...

Il tient dans sa main un orvet avec lequel il garde les filles du groupe en respect.

   _ Touche comme c’est froid !

Alphonse lui passe la main dans les cheveux.

   _ Quel âge as-tu maintenant ?

   _ Dix ans.

Les deux hommes regardent Raoul courir vers les cuisines pour montrer sa capture.

   _ Il est éveillé ton garçon.

   _ Là-dessus, il n’y à rien à dire. Il est seulement un peu secret, renfermé, comme sa mère.

   _ Il lui faudrait un petit frère ou une petite soeur.        

   _ Holà ! Pour ça, il faudrait convaincre Delphine. Tu la connais, quand elle a décidé qu’elle n’aurait pas le temps de s’en occuper...

Frédéric tire une longue bouffée sur sa cigarette en regardant Alphonse retourner à son travail. “ Il la connaît aussi bien que moi. Pourquoi ont-ils l’air de ne pas s’apprécier ? Pourtant, ils se ressemblent.”.

Delphine ne reste jamais dîner les soirs de batteuse. Elle n’aime pas cette ambiance où les hommes ont tendance à boire. Certains ne peuvent même pas rentrer chez eux tellement ils sont ivres. Ils couchent dans les meules ou dans les greniers.

A la maison, elle fait travailler Raoul qui se réjouit de ces moments en tête à tête avec sa mère. “ Comme avant ”.

Elle écrit à Jeanne, sa seule amie, mariée à un antiquaire de Lyon. Jamais dans ses cartes, elle n’a fait transpirer son mal-être. D’ailleurs, elle ne comprend plus ce malaise qui l’envahit. “ Je suis une rêveuse, et la vie n’aime pas les rêveurs. ”. Elle parle de Raoul, de ses progrès en orthographe et en calcul, des projets qu’elle a pour lui. Elle souligne la santé retrouvée de Frédéric, son courage. Elles raconte quelques anecdotes vécues dans les familles pour lesquelles elle travaille.

Les cartes de Jeanne grossissent sa collection, qu’elle consulte de temps en temps, quand elle a besoin de comprendre ce qui s’est cassé en elle. Mais elle ne trouve jamais la réponse. Elle relit les cartes des cousins de Californie, ceux de Chamorin...

Parfois, elle se surprend à chantonner la valse de son mariage, quand elle est sûre que personne ne l’entend. C’est le souvenir du dernier événement où sa vraie personnalité s’est exprimée. Souvent, elle regrette que cette air soit associé à ses retrouvailles avec Frédéric.

Quand elle repense à son mariage, de nouveaux détails lui apparaissent : l’excitation ressentie en voyant tant d’émerveillement dans le regard du musicien qui “ embrassait la mariée ”, Julien et sa mère se tenant la main comme “ mari et femme ”, les cousins qui pleuraient de rire dans leur mouchoir en racontant des histoires, sa danse avec Jeanne, joue contre joue, le baiser fougueux à la sortie de l’église. “ Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé ? C’est ça, vieillir ? ”.

Elle regarde les autres vivre la vie qui l’aurait comblée. Alors, parfois, elle les jalouse, et devient agressive dans ses paroles. Elle les critique dans leur façon d’élever leurs enfants, étale ses connaissances intellectuelles pour les rabaisser, s’entoure d’un mystère qui la protège des critiques. “ C’est une marginale. ”.

Un jour, elle se souvint de son plongeon, nue, devant Frédéric médusé. Le crayon qu’elle tenait dans ses mains se brisa net.

On frappe à la porte.

Delphine jette un regard sur la pendule. Les minuit vont sonner. “ Frédéric m’a pourtant dit qu’il ne rentrait pas !... ”.

La lumière pâlotte, au-dessus de la porte, éclaire le sourire niais d’Alphonse.

   _ Je peux entrer ?

Delphine s’efface, bouche bée.

   _ Qu’est-ce que vous faites ici, à cette heure ? Où est Frédéric ?

   _ Il dort, à la Briandière.

Delphine referme la porte.

   _ Qu’est-ce que vous voulez ?

   _ Je suis venu boire un verre avec vous, discuter.

   _ Discuter ? A cette heure ci ?... Mais... mon fils dort, et...

   _ Calmez-vous, pourquoi êtes-vous si nerveuse ? Vous avez peur du “ Qu’en dira-t-on ”, si on me sait ici ?   

   _ Vous dites n’importe quoi ! Vous avez bu !

   _ Il faut avoir bu pour venir vous affronter comme ça, chez vous, dix ans après...

Delphine s’assoit.

   _ Qu’est-ce que vous voulez dire ? De quoi parlez-vous ?

Alphonse s’assoit face à elle, à l’autre bout de la table.

   _ De quoi je parle ? Mais vous le savez bien. Je parle de ce qu’on ne s’est jamais dit.

Delphine baisse la tête.

   _ Qu’est-ce que vous voulez dire ? A quoi cela servirait-il, maintenant ?

   _ Si au moins ça pouvait vous faire sourire en ma présence. Il y a tellement longtemps que je ne vous ai pas vu sourire !

   _ Sourire ? Mais, de quoi vous mêlez-vous ?...

Delphine hausse le ton, en veillant toutefois à ne pas réveiller Raoul.

   _ ...  Vous venez chez moi, comme ça, pour me dire que je ne souris pas ! Que cherchez-vous à la fin ? Vous n’avez pas changé : vous vous croyez toujours supérieur parce que vous avez l’argent.

Delphine se lève et se dirige vers la porte.

   _ L’argent n’a rien à voir là-dedans. Vous me chassez ? Vous ne voulez pas profiter de cette occasion pour...

Il se lève et la rejoint.

   _ C’est vrai que j’ai bu... mais ça m’a donné du courage. Je pars, mais avant,  je veux vous dire...

Il avance sa main pour relever la tête de Delphine qui fixe le carrelage.

   _ Laissez-moi, vous perdez la tête ! Sortez !

Elle se dégage violemment et ouvre la porte. Alphonse est à la fois surpris et peiné par cette attitude. Il cherche ses mots, un instant.

   _ Partez, et ne recommencez jamais une chose pareille !

La porte se referme brutalement derrière lui. “  Ce n’est plus la même ! ”.

Delphine retourne s’asseoir, croise ses bras sur la table et enfouit sa tête au creux d’un coude. Elle pleure doucement devant les images de sa jeunesse, les projets qu’elle y avait bâtis. “ J’ai tout raté, sauf mon fils !... Et lui qui ramène tout ça à la surface !... Il se prend pour qui ?... ”.

 

Quelques mois plus tard, Raoul contemple la porte sculptée dans le chêne. Sa main est fermement tenue par celle de sa mère qui attend qu’on lui ouvre. La gouvernante d’Alphonse sourit et les invite à entrer.

   _ Monsieur Brigand est dans son bureau, vous pouvez y aller.

Sur le visage fermé de Delphine, le ton sec de son “ Bonjour ! ” ne laisse pas de place à l’humour. Alphonse ne sourit pas non plus, et son salut plutôt ferme surprend Delphine. Il passe derrière son bureau. Ils s’assoient.

   _ Donc, vous souhaitez me rencontrer en vue d’un échange, entre votre ferme, les bâtiments avec les champs, et la maison que je vous loue, plus de l’argent, bien sûr... ?

   _ Bien sûr... c’est cela.

   _ Je n’y vois pas d’inconvénient. Votre mari est d’accord ?

   _ Ces terres sont à moi, vous le savez... mais il est d’accord. Je vous ai fait une proposition dans ma lettre. La somme vous convient-elle ?

Alphonse regarde Raoul qui l’observe.  Les avant bras sur les cuisses, les mains sur les genoux, légèrement penché vers l’avant, il semble ressentir l’atmosphère pesante qui règne depuis qu’ils sont entrés.

   _ C’est une proposition raisonnable... je ne demanderai pas plus... je dirai  à mon notaire de tout préparer.

Un court silence s’installe. Raoul regarde sa mère se lever. "Ils ont déjà    fini ?".

A la porte de la maison qu’il tient ouverte, Alphonse leur sert la main.

   _ Bonjour à Frédéric. Votre fils a encore grandi depuis la dernière fois que je l’ai vu. C’est gentil de me l’avoir amené.

Delphine ne se retourne pas.

 

Pendant le dîner, Delphine annonce simplement à Frédéric que la maison sera bientôt à eux, à la façon de quelqu’un qui savait qu’Alphonse accepterait.

A l’énoncé de ce prénom, les silences sont plus longs, les récits plus réfléchis, les précisions plus banales. “ ... Il était content de voir Raoul... ”.

   _ Il est bizarre ce monsieur. Qui c’est ?

   _ Mais, Monsieur Brigand, tu le connais bien quand même ! Pourquoi dis-tu qu’il est bizarre ?

   _ Il n’arrêtait pas de me regarder. C’est qui ?

Frédéric vient au secours de Delphine.

   _ C’est quelqu’un qui a aidé ta mère pendant que j’étais à la guerre... enfin... qui nous a aidé, quoi...

Raoul regarde chacun de ses parents qui semblent figés, suspendus à un fil.

   _ Il a eu raison de ne pas aller à la guerre, lui. Pourquoi tu n’en a pas fait autant ? Hein, papa ?

Delphine se lève et s’approche de la cuisinière.

   _ Raoul, il est l’heure d’aller te coucher.

   _ Laisse  moi  au  moins  lui  expliquer pourquoi on est obligé d’aller à la guerre.

   _ “ Obligé d’aller à la guerre ” ! Tu veux que je te laisse du temps pour expliquer ça à mon fils !? Raoul, va au lit ! C’est la dernière fois !

   _ Je peux quand même lui dire que ce n’est pas bien, mais qu’on ne peut pas faire autrement !

Cette fois encore, Raoul se sent au centre d’une dispute entre ses parents. Sous le regard menaçant de Delphine, il quitte lentement la table.

   _ Moi, j’irais pas ! C’est les méchants qui vont à la guerre !

La porte de sa chambre claque.

Frédéric se tait. Il ne veut pas envenimer la situation. Delphine semble tellement énervée ! “ C’est pourtant là qu’il faudrait que je lui parle... ”.

Delphine nettoie la vaisselle bruyamment. Frédéric fume une cigarette en bout de table. Il pense à tout, à rien. Lorsqu’il la voit s’installer dans son fauteuil et ouvrir un livre, comme tous les soirs, il sait qu’elle n’acceptera plus d’aborder une conversation.

Avant de se coucher, il regarde en soupirant le lit de Delphine, qu’il ne partage plus depuis quelque temps, déjà.

 

 

 

La Creuse se faufile au pied des ruines de Crozant, contourne les falaises de Bonnu, fait un pied de nez au village de Gargilesse, lézarde à partir du Vivier, là où la vallée s’élargit. Autour d’elle, les saisons alternent le jaune des genêts et l’odeur de la violette, la rudesse du granit et la douceur des prés, l’ombre des falaises et l’éclat des peupliers.

Inexorablement, elle sépare ses deux rives tout en les réunissant à jamais.

Delphine et Frédéric sont ces deux berges, côte à côte et face à face, ensemble et séparées, avec le temps qui coule au milieu.

Des années de travail comme exutoire, histoire d’oublier l’inoubliable, d’espérer sans y croire.

Des années qui auraient dû, qui pourraient, qui pourront peut-être, plus tard. Des années qui ne comptent pas et qui ne seront jamais remplacées.

La vie défile au rythme des événements qui ponctuent celle de Raoul : sa communion, son certificat d’études...

Son départ dans une école de Tours provoque sa première séparation d’avec ses parents. Il en est enchanté.

Sur le quai de la gare, il écoute les dernières recommandations de Delphine, effrayée à l’idée d’oublier un détail. Il sourit de la voir secouer son col de veste. “ Ecoute-moi !... ”.

A deux pas, Frédéric les observe. Pendant leur retour, personne ne parle. Ils ignorent la présence de l’autre, mais évoquent cependant dans leurs pensées, une époque où ils étaient ensemble.

Frédéric s’est habitué à ces silences. Parfois, il les entretient. La plupart du temps, Delphine ne lui fait que des reproches, des remarques, et quand cela dégénère en disputes, lorsque Delphine frise l’hystérie, il part en marmonnant “ Bot, bot, bot... ”.

Ces soirs là, il va chez un voisin boire un verre de rouge, ou jouer à la “ coinchée ”, le seul jeu de cartes qu’il connaisse. Personne ne lui pose de question. Tout les villages connaissent le mauvais caractère de sa femme. “ C’est dommage, lui est si gentil ! Le fils prend le chemin de sa mère : il se donne un air... ”.

Delphine connaît tous ces ragots. Elle sait qu’ils se trompent, qu’elle n’est pas comme ça, au fond d’elle-même. Mais elle n’a pas envie de leur faire comprendre. Elle se sent victime du destin, et eux ne savent pas ce que c’est, le destin. Son attitude les tient à distance. Ils ne font appel à elle que pour les piqûres délicates, les coiffures de cérémonie,  les dîners d’importantes réceptions familiales.

A travers les cartes qu’elle envoie de plus en plus rarement, elle a fait de Jeanne la complice de son isolement. Cela est d’autant plus facile que Jeanne supporte mal son statut de femme divorcée, seule à Lyon, sans famille pour revenir au pays. Jeanne comprend qu’on ne peut pas compter sur les hommes, que les gens sont en général jaloux et méchants envers ceux qui pensent différemment, qu’ils sont intolérants, bêtes quoi.

“ ...Il faut malgré tout supporter la misère. Quand tu penses que Raoul va bientôt faire son service militaire... la vie ne me laisse pas de répit... ”.

 

Elle a encore changée, depuis le premier jour où le mot “ guerre ” est revenu dans les conversations. Les permissions de Raoul sont de plus en plus rares.

Delphine s’enferme dans un monde auquel personne n’a accès. Elle est souvent plongée dans de longues méditations, bouche ouverte, ses yeux  ronds fixant un objet imaginaire. Elle sursaute à la moindre phrase, au moindre bruit, à table en déjeunant, dans le jardin en ramassant les légumes, appuyée sur le mur, près de la fenêtre..

Frédéric se garde bien de lui demander à quoi elle pense

Il a toujours voulu lui dire qu’il la sentait s’éloigner, pire, s’ennuyer, malheureuse avec lui... Il est toujours trop tôt pour aborder certains sujets. Ou... trop tard... “Elle ne m’aime plus”.

Il veut lui raconter les moments où il s’est senti “de trop”. A la communion, lorsque tous les enfants en aube sortirent de l’église, et que Raoul vint à elle.

A l’école, à la remise du certificat, où ils parlèrent des sujets en le tenant à l’écart... comme s’il était incapable de comprendre. Au concours d’entrée à l’école vétérinaire...

Pour le départ au service militaire, il était la cause de l’arrivée de l’armée sous leur toit.

 

Quand la guerre éclate, la maison est enveloppée d’un grand silence que seuls les crépitements de la cuisinière troublent, avec le bruit de la vaisselle que Delphine échappe, souvent.

Quand il rentre tard du travail, Frédéric la retrouve assise, prostrée. Alors seulement, elle prépare le dîner.

Tous les jours, elle guette le facteur. Les mois qui passent sont une succession d’angoisses, de battements de coeur accélérés, de crampes d’estomac.

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Les jours où il ne travaille pas dans les fermes, Frédéric s'adonne à son loisir préféré : le jardin.

Il bêche.

Dans la cuisine embuée, la lessiveuse vrombrit sur la cuisinière en crachant de la vapeur. Delphine revient de la chambre, un torchon à la main. Lorsque le chien aboit, elle essuie machinalement une vitre. Un grognement rauque sort de sa bouche. D’ un revers, sur la buée qui couine, elle s’assure de ce qu’elle vient de voir, tout en essayant en vain de l’oublier.

Lorsque les gendarmes entrent, après avoir frappé sans réponse, Delphine est tournée vers eux, appuyée sur l’évier, le menton dans la poitrine. Elle pleure, et répète tout bas : “ Papa...! ”.

 

Au premier cri, les jambes de Frédéric chancellent. Il s’appuie sur le manche de sa fourche.

Ce sont des cris de torture, des cris d’un déchirement profond, des cris qu’il connaît, pour les avoir imaginés, redoutés... les cris de Delphine.

Frédéric lâche sa fourche et s’avance vers la grange, la traverse, s’approche de la porte : les gendarmes sont là.

Raoul est mort “au champ d’honneur ”... “ Il y a des champs pour ça ! ”.

Raoul est mort, et la terre s’effondre sous les pieds de Delphine hystérique.

Raoul est mort, et emporte avec lui l’espérance de “ lendemains qui chantent ”.

Un gendarme aide Frédéric à la coucher sur le lit, l’autre va chercher le docteur. Déjà, les voisins envahissent la maison.

Lorsqu’elle revient à elle, elle balbutie des phrases incompréhensibles à Frédéric qui tente de la calmer en lui caressant les joues, le front, les mains. Parfois, elle est prise de convulsions, et raidit son corps en frappant autour d’elle, avec ses bras, comme pour se défendre des démons qui la hantent.

La piqûre fait son effet.

Frédéric se réfugie dans le fond de la grange. Il est assis sur le “cheval” qui lui sert à tenir les pièces de bois quand il rabote. Les coudes appuyés sur l’établi, la tête entre les mains, Frédéric pleure. Il pleure comme un enfant qui vient de perdre ce qu’il a de plus cher au monde. 

C’est un enfant.

Il pleure Raoul, son fils, la seule réussite de sa vie. 

Celui au côté duquel il marchait fièrement, lorsqu’ils allaient en ville. 

Celui qu’il aimait épater pour se sentir “ regardé ”. “ Dis donc, papa, tu es leste ! Tu peux me refaire ça ? ”. Ou encore : “Tu n’as pas mâché tes mots auprès du gars, au café, qui disait que les Boches, c’était des ordures, qu’il fallait tous les tuer ! Pourtant, tu as fait la guerre, toi ?! ”.

Il pleure celui qui était le seul à provoquer le rire de Delphine.

Il pleure parce que Delphine ne rira jamais plus... Jamais... Il le sait.

Il pleure parce qu’elle rêvait d’une vie qu’il ne lui a pas donnée, parce qu’elle n’a jamais plus poussé ce cri de plaisir, un jour de mariage, dans l’eau d’une rivière.

Il pleure parce qu’elle va lui reprocher la mort de Raoul. Elle va le regarder comme cela, désormais.

Sans elle, il n’est rien. Il vit pour elle, par elle. Sans Delphine, les courants d’air de portes n’auront plus le même parfum, la même légèreté.

Delphine est morte, et il l’a tuée, lui.

Lui, que les parents ont abandonné, dont il ne connaît rien de leur existence, qui fut ballotté de familles brutales en familles profiteuses.

Lui qui n’est qu’un homme “ de petits boulots ”. “ Même les livres, je la regardais les lire... ”.

L’émotion qu’il ressent lui éclaire cette ligne brisée qui le séparait de sa famille. Ce petit rien qu’il eût fallu oser pour la franchir.

Une émotion qui lui ferait tout tenter, maintenant, s’il n’était pas  trop tard......

On vient le chercher car Delphine “ semble calmée ”.

“ Calmée ...  Delphine ... ”.

Les voisins restent les trois premiers jours, et les trois premières nuits. : le temps qu'il faut pour que Delphine reprenne possession de ses moyens, en se murant totalement.

Pendant la visite d'Alphonse, elle est prise d'une violente crise, jusqu'à ce qu'il parte, désorienté. 

Lorsqu'ils sont seuls, Frédéric est honteux et craintif.

Il ne la console pas, car elle lui reproche de n'avoir pas autant de peine qu'elle. "Tu ne l'aimais pas !".

Il ne pleure pas, car cela accentue ses crises de désespoir.

Il ne fait ni ne dit plus rien, et il en a honte.

Il la surveille lorsqu'elle se lève brutalement, regarde où elle se dirige, la suit discrètement. Si elle passe derrière lui dans ses moments de folie, il tourne la tête pour voir ce qu'elle fait. Il perd confiance et commence à craindre ses gestes. Mais rien ne se passe.

Delphine est perdue dans un monde immense qu'elle ne maîtrise plus. 

Au début, elle a éprouvée la douleur d'une mère qui perd son enfant, cette douleur physique, comme si on lui arrachait un lambeau de chair. Puis, peu à peu, elle est devenue "Delphine qui a perdu son fils", comme elle était "Delphine qui attend son mari pendant la guerre", ou encore "Delphine qui attend son père, au fond du jardin".  

Elle revoit ce garçon, arrivé le jour où elle aurait préféré se jeter dans les bras de son mari, ainsi qu'elle l'avait si souvent rêvé, préparé même. Quelle déception ! Quelle bonheur !

Elle repense à la guerre, ce monstre invisible qui dévorait les âmes et les chairs, alors qu'elle luttait contre le scintillement de plaisirs défendus, des idées secrètes... Alphonse, peut-être...

Elle rejoue, près du muret écroulé, à l'ombre du rosier grimpant, là où elle était quand Julien est venu annoncer à sa mère qu'un accident...à la carrière...

Alors, tout se mélange. Elle est parfois l'une, parfois l'autre, et se voit changer de peau. 

Elle ne peut plus être elle-même, cela la dévoilerait, et elle ne le veut plus. Elle essaya, autrefois, mais elle considéra toujours qu'il était trop tôt, puis... trop tard, pour dire à Frédéric ce qu'elle désirait. 

Peu importait, Raoul était là.

    En fait, elle ne sait plus qui elle est. 

    Elle sait simplement que tout irait mieux si son ventre se dénouait, un jour.

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Les saisons se succèdent au rythme des couleurs vertes et ocres, des gris Toussaint à l’or paille-de-blé, du blanc des pétales aux rouges vifs de l’automne.

Delphine et Frédéric sont devenus deux ombres qui se croisent, s’observent, se jugent. 

Delphine ne reproche plus à Frédéric ses retours tardifs, après le travail.

Dès qu’elle dispose de temps, elle fait de longues promenades, seule, sur les chemins de la commune. Les gens qui la croisent la saluent discrètement. Ils pensent qu’elle n’a pas envie de parler. “ Elle a tellement changée ! ”.

Delphine, elle, se réjouit qu’ils n’aient rien à lui dire. “ Depuis la fin de la guerre, tout le monde semble heureux...heureux... ”.

 

Frédéric quitte ses sabots. Delphine lève à peine les yeux. Elle lit. Il met son couvert et fait réchauffer le reste de la soupe.

   _  J’étais aux Maraîchaux, aujourd’hui... Ils baptisent le petit dans quinze jours... On est invités...

Il avale sa soupe. Delphine lit.

   _ ...J’ai dit qu’on irait...

Delphine se lève en claquant son livre.

   _ Je t’avais dit que je ne voulais pas y aller !... Mais qu’est-ce que...?... Mais pourquoi tu...?...

Il continue d’avaler sa soupe.

   _ ... J’ai dit qu’on irait... On peut y aller, tout de même, c’est pas parce que c’est un baptême... Ca leur ferait plaisir...

   _ ... Et moi, ça ne me fait pas plaisir ! Vas-y tout seul !

   _ Toi, rien ne te fait plaisir, jamais... Je ne vais pas te laisser là toute seule...

Il y a un silence pendant lequel Delphine s’est approchée de Frédéric.

   _  Rien ne me fait plaisir, jamais ?...

Il sursaute. Pourtant, elle a presque chuchoté. La cuillère posée sur le rebord de l’assiette, il reçoit un choc en voyant le visage de Delphine se transformer, se tordre de peine, de rage aussi.

   _ ... Rien ne me fait plaisir, jamais...?... Mais qu’est-ce que...? Comment peux-tu dire ça toi ?... Hein ?... Comment peux-tu dire ça ?... Toi... Toi...

Elle hurle. Frédéric se lève doucement. Il ne l’a jamais vue dans cet état. Une main sur la barre de la cuisinière, l’autre fermée en poing, elle martèle la table.

   _ ... Toi... toi que j’ai attendu... attendu... comme j’ai toujours attendu... tout le monde... tous les hommes... mon père, mon fils, et toi...et... et... tout le monde m’a abandonnée... tout le monde !...

Elle respire difficilement. Frédéric ne la reconnaît plus. Elle trépigne.

Frédéric la saisit par les épaules. Elle explose de colère en criant.

   _ Ne me touche pas !

Elle saisit la queue de la poêle, sur la cuisinière, et le frappe violemment. Frédéric ne peut contenir un cri de douleur. Il se tient l’épaule et recule.

Le temps d’un éclair, Delphine mesure l’ampleur de son geste. Elle met une main devant sa bouche, en étouffant un cri de douleur, de regret. Puis, poussant un hurlement inhumain, elle assène un formidable coup de poêle sur le visage de Frédéric qui s’ écroule.

Ses cris se perdent dans les rues du village, dans la nuit. Le clair de lune projette sur les murs, l’ombre des démons qui la poursuivent. Les fenêtres qui s’allument sont des feux qu’elle provoque sur son passage.

 

Frédéric se réveille dans les bras de ses voisins. La pommette est éclatée et le sang coule sur son épaule. “ Où est-elle ? ”. On cherche Delphine : les gendarmes, les pompiers, les voisins...

“ Perdue... Delphine... ”.

Delphine est retrouvée assise sur le bord d’un chemin. Devant ses yeux grands ouverts, s’est refermé un rideau plus noir que la nuit qui l’entoure. Sans un mot, sans un regard, elle se laisse conduire dans une maison “spécialisée”.

Sur son lit, dans la clinique où il a été emmené, Frédéric comprend qu’il ne la reverra plus.

 

De retour chez lui, la maison lui paraît laide, et sale. “La maison d’un raté”.

A l’intérieur, il ressent une présence permanente. Pas celle de Raoul, ni celle de Delphine, mais celle de la malchance, de l’échec.

Désormais, lorsque les travaux durent plusieurs jours au même endroit, il accepte l’invitation à rester coucher. Très vite, cela devient une habitude qui fait de lui le nouveau membre de plusieurs familles.

On le trouve charmant, discret. On évite soigneusement de lui parler de sa femme, mais on chuchote dans son dos. “Elle ne veut plus le voir... Elle est devenue folle quand son fils est mort... Il n’a pas eu de chance... Pauvre homme... D’ailleurs, il dit qu’il n’ira plus...”.

Personne ne lui parle de la guerre, la sienne, celle qui fut la cause de tout, selon lui.

Pendant les premières années, après l’armistice, il s’énervait à prêcher la paix à ceux qui racontaient la guerre. Jamais il ne parla de ce qu’il avait vécu.

Lorsque la seconde se dessina, il ne comprit plus rien. “  Ceux qui commandent ont forcément connu la première... Comment l’ont-ils       connue ?... Pas comme moi, ce n’est pas possible... ”. Ensuite, on ne parla que de la dernière.

Un jour, il se demanda s’il n’aurait pas dû tout raconter, “ Au moins à Delphine... ”.

Lorsqu’il se décida à lui rendre visite pour lui parler, elle sortit de sa torpeur, et les médecins durent l’évacuer. Depuis, elle refuse de le recevoir.

“ Perdue... Delphine... ”.

Il pense à tout cela parce qu’il est seul. Il aimerait connaître les joies des familles chez lesquelles il travaille, les peines aussi..., “ Mais pas comme la mienne... ”.

Il délaisse sa maison, et le jardin n’a jamais été aussi négligé, pour ne pas dire abandonné. Lorsqu’il vient passer la nuit, on le voit enfourcher sa bicyclette aux aurores, et traverser tranquillement le village à peine éveillé.

C’est là qu’il se sent le mieux : chez les autres. Il arrive toujours le premier, pour la taille de la vigne, la cueillette des prunes... les mariages, les communions...

 

Celle-ci revêt un caractère particulier : c’est la communion du petit Dominique, le fils des Granger, des Maréchaux. Frédéric s’y rend avec plaisir.

De tous les enfants qu’il connaît, ce garçon est celui qu’il préfère. La manière dont il l’appelle “ Tonton Frédéric ” est emplie de gentillesse. “ On dirait qu’il veut se faire pardonner le jour de son baptême... ”. Il n’y a pas encore si longtemps, Dominique l’appelait “Tonton Lala ”, depuis le jour où sa mère essaya de lui faire prononcer son nom. Et puis, Dominique semble tellement heureux de le voir. Lorsqu ’il était plus jeune, il courait au devant de lui, lorsqu’il apparaissait au virage du chemin.

Il est arrêté sur le bord de la route. Il regarde la nature de Mai s’éveiller. Une pie se laisse promener sur le dos d’une brebis...

“ ... Déjà douze ans que Delphine est enfermée... ”.

Nous sommes en 1960, Frédéric a soixante six ans.

 

La salle à manger des Maraîchaux n’est pas assez grande. La grange a été décorée en salle des fêtes. De grands draps blancs piqués de roses, recouvrent les murs.

Les tables sont disposées autour de la pièce, réservant ainsi une place pour danser.

Du coin de la table où il se trouve, Frédéric observe Dominique entouré de ses deux cousines. Lorsque leurs regards se croisent, les extrémités de ses moustaches blanches se soulèvent, et ses épais sourcils froncent sur son regard bleu. Dominique répond par un signe.

Le repas se prolonge, s’étale, se répand dans la cour à l’heure de l’eau de vie et de la partie de boules.

Au pied des deux acacias qui tiennent la balançoire, Frédéric rejoint Dominique.

   _ Alors, comment va le communiant ?

Dominique soulève sa bouille malicieuse.

   _ Bien. Ca devrait être comme ça tous les jours ! T’as vu les cadeaux ?

Il tend ses bras et contemple sa montre, sa chevalière.

   _ J’ai un cadeau pour toi, moi aussi, viens.

Frédéric pénètre dans une remise suivi de Dominique en chemise blanche, cravate, et pantalon de costume. “ Tiens ”. Frédéric lui tend la réplique d’un fusil de chasse, en bois.

   _ C’est toi qui l’a fait ?

Frédéric sourit en reniflant.

   _ Hé, ma foi oui.

   _ Oh il est chouette !

   _ Comme ça tu pourras chasser et tu ne seras pas dangereux.

   _ Oh merci, merci. Tu dis ça parce que j’ai planté une flèche dans la meule, sous ton nez ? T’as vu, ça fait drôle de voir la grange comme ça !

   _ Oui, ça me rappelle un mariage, il y a longtemps. Allez zou !

Dominique fait le tour de la cour. “ C’est le cadeau de tonton Frédéric... C’est lui qui l’a fait... Il est beau, hein ? ”.

Frédéric le suit du regard en souriant. Il tire sur sa roulée, le pouce accroché à la poche de sa montre. “Là, Frédéric, vous avez fait un heureux !”

Dominique s’est habitué à la gentillesse de ce vieil oncle solitaire qui apparaît périodiquement à la maison. Lorsque sa venue est annoncée pour certains travaux, il est déçu si son oncle est retenu dans une autre ferme. Pendant la période des foins, il suit toujours l’équipe dont Frédéric fait partie.

Frédéric entasse le foin sur les remorques. Pendant les voyages à vide, ils sont assis sur le même coté, les jambes pendantes. Pour les retours, Dominique se fait hisser sur le foin.

On lui demande d’attendre sur le chemin car la sortie à la barrière est en pente. Le chargement se dandine et glisse brutalement sur le coté. Frédéric jette sa fourche et s’agrippe aux ridelles. Emporté par le foin, son corps décrit un demi-cercle et il lâche prise. Arrivé sur le sol, il roule et se relève.

Dominique se précipite vers lui.

   _ Tu n’as rien ?

   _ Ben... non !

   _ Tu as fait une de ces roulades ! Tu es leste !

Frédéric sourit. “ Mais ce n’est pas Raoul... ”.

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Depuis le départ de Dominique en pensionnat, ils ne se voient que pendant les vacances.

Au cours d’un déjeuner, le téléphone sonne aux Maraîchaux. “Bonjour, on est les voisins du père Lavenu. Pensez, on s’inquiète : son vélo est dans la cour depuis trois jours, et les volets sont toujours fermés. Il est chez vous ? ”.

Renseignement pris dans les fermes qui ont l’habitude de le recevoir, Frédéric est nulle part.

Lorsque les Granger poussent la porte d’entrée, celle-ci résiste, comme elle avait résisté aux voisins. Ils forcent les volets et la fenêtre. Frédéric gît inanimé, dans son fauteuil, près de la cheminée. Son ventre est énorme.

La nouvelle est annoncée à Dominique par sa mère, dédramatisant un sujet qui semble l’affecter.

   _ Tonton Frédéric a voulu nous quitter. Il avait la prostate... Il a rentré du bois, il s’est assis... et il a attendu la mort... Il était temps... Il est à l’hôpital. Il va bien... On lui a dit qu’à sa sortie, on l’accueillera dans plusieurs maisons puis il en choisira une... Il a répondu que puisque c’était ça, il voulait finir ses jours chez nous... C’est bizarre, la vie...

“ Tonton Frédéric ” arrive donc, un jour, aux Maraîchaux, définitivement. On ajoute un lit et une armoire dans la chambre de Dominique, “ Puisqu’il est en pension... ”.

Ils se croisent le week-end, l’un réveillant l’autre en se couchant tard, l’autre peinant à s’endormir à cause des ronflements.

Un dimanche matin, Dominique aperçoit les jambes de Frédéric qui se lève.

   _ Oh ! c’est quoi cette cicatrice ? C’est impressionnant !

   _ Ma blessure, à la guerre. C’est pareil à l’autre.

Frédéric découvre ses jambes en soulevant la longue chemise en coton avec laquelle il dort. Deux trous de part et d’autre de ses cuisses, les font ressembler à des diabolos.

Dominique relève la tête. Il sont assis face à face sur leur lit. Frédéric sourit. “ Hé, hé... ”.

   _ Ca s’est passé comment ?

  _ C’est la même balle... Je crois que c’est elle qui a tué celui qui m’accompagnait...

Il y a un silence. Frédéric ne sourit plus.

   _ Tu le connaissais bien ?

   _ Non, pas plus que ça... Mais il y en avait un autre, que je connaissais bien... un homme, un vrai, qui était contre la guerre, et qui savait le dire...

   _ Et il est mort ?

   _ Oui, tué par notre capitaine...

Frédéric raconte, raconte, entrecoupé par les questions de Dominique. Ils s’habillent, prennent le petit déjeuner, puis s’installent en bout de table. Dominique termine un exercice de Mathématiques à rendre le lendemain.

   _ ... Mais... le capitaine... la première fois que tu l’as revu ?...

   _  ... On s’est regardé, il m’a salué et j’en ai fait autant...

   _  Et ... le dénoncer ?

   _ Le dénoncer ? Cela n’aurait servi à rien, c’était la guerre. Il y avait des choses bien pires... C’est de la guerre qu’il ne faut plus.

Dominique ne regarde plus ses devoirs. Frédéric lâche difficilement ses phrases. “ Hé, hé... Oui... Voilà... La nuit, je rêvais que les poux allaient me dévorer...  Hé, hé... Oui... Si c’est pas malheureux, se mettre dans des états pareils...”.

Dominique écoute silencieusement Frédéric suivre le cours de ses souvenirs.

   _ ... De toute façon, pendant les attaques, on n’y voyait rien... la mort était partout... et ça sent mauvais, la mort... Oui, ça sent mauvais... Maintenant, les choses ont bien changées... C’est tant mieux... Il aurait fallu la télévision, tiens, à l’époque...

Il marque un temps, regarde les feuilles sur la table...

   _ ... Maintenant, vous apprenez des “ x ”, et des “ y ”... Je ne comprendrai jamais rien...

   _ Ben... ce n’est pas compliqué, pourtant. Tu as deux pommes, il t’en faut “ x ” pour en avoir cinq...

   _ Hé, hé... ben il en faut trois !

   _ Voilà, c’est tout.

Leur regard est empreint de complicité : ils s’avouent la longue amitié qui les lie, comme une barrière franchie.

Madame Granger entre dans la cuisine. Elle semble soulagée.

   _ Frédéric, il ne faut pas que vous alliez dans votre maison, aujourd’hui. Votre femme s’est échappée de l’hôpital. Elle a été vue au Péchereau... elle est armée d’un revolver... C’est le vôtre, sans doute ? Vous en avez un, chez vous ?

   _ Oui...

Il baisse la tête et souffle.

   _ ... Hé bien... C’est la deuxième fois qu’elle s’échappe... Mais là...

   _ ... Elle veut tuer le pompier qui l’a conduite à l’hôpital...

Dominique reste muet. “ Il est marié !? ”.

 

Delphine se souvient qu’un jour, elle faillit trouver celui qui l’avait faite enfermée. Elle essaiera encore et le tuera. “ Il n’y a que la mort qu’ils comprennent  !” Mais pour cela, il lui faut chasser ces visages qui nourrissent sa douleur. Alors elle se bat contre eux, et on l’attache, pour qu’elle ne se blesse pas, en attendant la drogue... Pour éviter d’être endormie, elle se concentre, et supporte dans le calme, les images qui la torturent. Elles passent ses journées à la fenêtre du couloir, dans son fauteuil. Elle attend qu’un événement, dans le parc de la clinique, vienne la distraire. Mais il ne se passe jamais rien, et elle s’ennuie, et les démons la gagnent.

Mais un jour, elle le sait, elle aura une nouvelle chance, et la saisira. Elle le dit à tout le monde, et tout le monde croit “ Madame Lavenu ”.

Désormais, elle est “ Delphine qui attend Delphine ”, et personne n’attend plus rien d’elle.

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   _ C’est quoi ?

   _ Les Beatles.

   _ Bon sang, on ne s’entend plus !

Dominique repose le saphir. Frédéric l’embrasse.

   _ C’est facile de savoir que tu es arrivé. As-tu fais bon voyage ?

Dominique dit qu’il a horreur du train. Le bac est en poche et les vacances sont là.

   _ Moi non plus, je n’aime pas les trains, ça vieillit les gens.

   _ Ca quoi ?

   _ Ca vieillit les gens : tu prends une personne, tu la mets dans un train, quand elle revient, elle est plus vieille... et ceux qui l’attendent aussi.

   _ Et bien, j’espère que je fais comme toi : que je vieillis bien.

   _ Hé, hé, pas sûr, pas sûr... Tu peux remettre ton “ engin ”, si tu veux. Mais pas fort, qu’on puisse causer.

Dominique range, trie, se déplace de l’armoire à la penderie, des cartons au bureau. Il pose une petite malle sur le lit, l’ouvre, et en sort un accordéon.

   _ J’ai fini par l’acheter à un copain. Je n’ai plus qu’à apprendre à en jouer.

   _ Je connais une valse, une très jolie valse. Ca fait : la... la, la, la... Je connais même quelques paroles... Il y a longtemps que je ne l’ai pas entendue.

Dominique tentent quelques notes en chantonnant

   _ Désolé, il faut vraiment que j’apprenne.

   _ C’était la valse de mon mariage...

Dominique repose l ’accordéon.

   _ Ca s’est passé comment, ton mariage ?

   _ Bien, ça s’est bien passé. On a fait une bonne fète.

Ils se retrouvent assis, face à face, comme deux ans auparavant, lorsque la femme de Frédéric s’était échappée.

Aucune autre occasion depuis ce début de découverte. L’un et l’autre le souhaitait, pourtant. Mais, la pudeur, la honte...

Là, l’occasion est trop belle et le désir trop présent.

   _ Avec mon mariage, ma vie commençait plutôt bien. Puis il y a eu la guerre... Delphine, ma femme, ne l’a pas supportée... puis, après, quand notre fils est mort...

   _ Tu as eu un fils ?!

   _ Oui, il a été tué en quarante... Elle est devenue folle. C’est pour ça qu’elle est...  C’est pour ça aussi que quand la maladie est arrivée... Je me suis dit que je n’embêterai plus personne... Au lieu de ça, me voilà maintenant à votre charge...

   _ A notre charge ?! Mais c’est toi qui apporte une note de gaieté, ici ! Je n’en reviens pas... Je te connais depuis que je suis né, et je ne sais rien de toi, sinon la guerre.

   _ Tu ne sais pas tout... On ne sait jamais tout de ce qui s’est passé, ni pourquoi c’est arrivé, mais le fait est que... une chose est sûre, c’est la faute des hommes.

   _ Est-il vrai que vous ètes partis “ la fleur au fusil ” ?

   _ Si c’était le cas de certains, ce ne fut pas le mien. Quand j’étais jeune, je trouvais ridicules ceux qui se battaient. J’avais honte pour eux de les voir se comporter comme des coqs de basse-cour. Alors tu parles, aller à la guerre... quitter la femme que je venais d’épouser... ça a été dur, oui. Là-bas, je me sentais comme un grain de sable, qui ne dit rien, qui se pose là où on le met... Tout ça pour le pouvoir et l’argent de quelques hommes.

   _ Pour la liberté aussi ! Si vous n’aviez pas été là...

   _ Mais la liberté, mon petit gars, il n’y a pas besoin de se battre pour l’avoir. L’homme a inventé la guerre, pas la liberté.

_ On était menacé de perdre la nôtre, tout de même.

   _ Oui, menacés par des pauvres gars comme nous, embobinés eux aussi. Tu n’as pas à me remercier. La preuve, il y en a eu une autre, ça ne leur a pas suffit. Il disent que c’est la deuxième, tu parles, tout le monde s’est toujours battu, jusqu’à aujourd’hui. Et puis, maintenant, tu entends dire, des fois, qu’il faudrait une petite guerre pour que les affaires reprennent. Foutaise, tous dans le même panier... Ca n’aura servi à rien... Peut-être parce qu’on n’a jamais rien dit. En fait, il faut le dire, surtout à des jeunes comme toi.

Les yeux de Frédéric pétillent. Le vieil oncle fait une pause.

“ Il me parle comme il a dû le faire à son fils ”.

Dans le silence qui s’est installé, Frédéric savoure un sentiment indéfinissable. Il sent des fourmis dans tout son corps, et son coeur bat plus fort. Sa vue se brouille légèrement, il renifle et gratte ses moustaches.

   _ Hé, hé... oui. Dis donc, c’est la fète en ville, aujourd’hui, et demain. Tu y vas ?

   _ Oui, tout de suite, et je t’y emmène.

   _ Oh, qu’est-ce que j’irais faire là-bas ?

   _ T’y promener, avec moi.

 

Les sons se mélangent dans la fête foraine. De l’accordéon-musette aux accents de Glen Miller, du “ Encore un gagnant !” à la sirène des avions qui décrochent.

   _ On en fait un tour ?

   _ T’es pas fou ? Je ne suis jamais monté là-dedans !

   _ Je m’en doute, et raison de plus !

Il y a un temps pendant lequel leurs regards marquent la confusion et le plaisir, l’amour et l’incrédulité, le défi et la confiance.

   _ Hé, hé, pourquoi pas ? Allez zou !

 

En fin d’après midi, le retour traverse les coteaux de vignobles, les prés et les pépinières de fruitiers. Le soleil de Juin est encore haut dans le ciel. Dominique parle de ses études, de son entrée à l’école vétérinaire.

   _ Comme Raoul  !

   _ C’est le prénom de ton fils ?... Il voulait être vétérinaire, lui aussi !... Il était qui par rapport à moi, je veux dire... les liens familiaux ?... Toi par exemple...

   _ Moi, mais je ne suis rien. C’est toi qui m’a appelé “ Tonton ”, parce qu’on t’a dit de m’appeler comme cela. Mais on n’a aucun lien de parenté, enfin, indirectement peut-être, par ta grand-mère maternelle, mais... pff...

Dominique en reste là. Cela semble compliqué et peu important. Frédéric fait partie de sa famille, point.

   _ Ton fils, comment était-il ?

   _ L’inverse de toi : taciturne, fuyant, renfermé... sauf avec sa mère...

Dominique perçoit un trouble dans la voix de Frédéric.

   _ Ne crois pas que cela me gène d’en parler. Ca me touche, bien sûr, mais j’ai dépassé le stade de m’apitoyer sur ma vie. C’est comme ça, hé oui... hé,hé... c’est tout... Je ne sais pas si c’était écrit, mais il faut faire avec. Et puis, quand tu regardes les mauvais moments, tu te dis qu’il y a toujours eu des bons, après. Alors, c’est à toi de les chercher, et de les rendre meilleurs... Puis, bon, ça fait du bien de t’en parler, comme ça... La pluie arrive, les hirondelles se posent dans la cour... mais il fera beau ce soir, hé, hé... pour la fète.

Leur tour de manège alimente les conversations. 

“ Votre coeur, Frédéric ! Y avez-vous pensé ? ”.

“ Tu as fait un heureux. Il l’a raconté partout. Il t’aime bien, tu sais. ”

Leurs réponses ne révèlent pas les secrets de leur amitié.

“Oh, mon coeur, il ne craint rien, il en a vu d’autres ! Hé...

 

Lorsqu’ils se retrouvent, ils s’aménagent toujours un moment d’entretien en tête à tête. Ils délibérent sur tel ou tel ouvrage, que Frédéric à choisi dans la bibliothèque. Parfois, aussi, Frédéric avoue son ignorance : “ J’ai arrèté, je ne comprenais rien. Mais, de toute façon, à quoi ça me servirait ? Hein ? Zou ! ”.

Ils préfèrent refaire le monde, dans leurs conversations. Le refaire, pour qu’il soit meilleur. Frédéric argumente avec les épisodes de sa vie, et en tire des leçons. Dominique l’écoute, joue parfois le candide, et apprend, au fil des révélations, ce qu’est le destin.

Le choix des sujets qu’ils abordent n’est pas chronologique. C’est selon leur humeur, l’endroit où ils se trouvent, la saison, les questions qui leur viennent lorsque,  une fois seuls, ils repensent à leur dernière entrevue.

Les récits de la guerre révèlent les faiblesses de l’homme, la spirale de la haine, l’horreur qui en découle, la lâcheté de ceux qui regardent, et qui laisse faire.

   _ Dis-moi un peu : quelle éducation, quelles idées a-t-il reçues... pour tuer un de ses compatriotes, comme on donne un coup de bâton à une vache, pour faire avancer tout le troupeau ?... Et qui les lui a données ?... Hein ?... Il s’en est rendu compte après, je l’ai lu dans ses yeux... Ca veut dire qu’au fond de lui, il se sentait coupable... Ca doit être terrible de se sentir coupable d’un tel acte... Je suis certain qu’il pensait que j’allais le tuer... Il avait fait dans son pantalon, ça sentait... Dis moi un peu... Hein ?

   _ Tu crois que ça pourrait arriver encore, de nos jours ?

   _ Mais, ça arrive de nos jours ! Ceux qui donnent ce genre de leçons sont toujours là... L’argent, mon petit gars, l’argent. Ca mange, une armée, ça s’habille, il lui faut des armes, des munitions... Ils deviennent tous riches...  nous, on n’est pas riche, mais on est quand même bien. Bon, dis moi, ça te fait quoi d’avoir vingt ans aujourd’hui... vingt ans... Hein... ? Ho là là...

   _ Ben... c’est un compte rond.

   _ Hé, hé, ne rigole pas avec ça, le temps passe vite.

   _ Tu te souviens du jour de tes vingt ans ?

   _ Pas du jour même, mais quelques jours avant, j’étais au pied d’un escalier, dans une cour de ferme, et j’ai demandé la main de ma femme à sa mère, et elle a dit oui.

   _ C’était où ?

   _ Ah... près d’Eguzon... une ferme, sur le bord de la vallée... La Bergerie, ça s’appelait.

Dominique observe la manière dont il frotte ses moustaches, de haut en bas, sous le nez, les rides du coin de ses yeux qui se creusent, son regard devant lequel passent des images... “C’est vrai que je l’ai toujours vu en vélo... aussi loin que je me souvienne... Peut-être que... ”. 

   _ On y va ? Je t’y emmène en voiture ?

   _ Hein ?

   _ Il y a longtemps que tu y es allé ? Tu me montres ? Allez “ zou ! ”, comme tu dis si bien.

   _ Tu es sûr que tu n’as pas mieux à faire, que d’emmener un vieillard en promenade, le jour de tes vingt ans ?

   _ En emmener deux ? 

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Au début du trajet, Frédéric reste silencieux, prononçant seulement du bout des lèvres “ Ben alors ça ! ”, en s’installant dans la voiture. Puis, il commence à indiquer plusieurs itinéraires pour se rendre à la ferme. “ La rive droite, où la rive gauche... C’est beau des deux cotés... Mais passe par  Gargilesse, le village de George Sand ”.

La voiture enroule lentement  les bords escarpés de la vallée de la Creuse.

Frédéric parle de Delphine, de sa longue et incompréhensible descente aux enfers. “ Comme un volcan : elle a toujours tout gardé à l’intérieur, alors, quand ça a lâché... ”.

Il demande de stopper sur le bas-coté.

   _ Tu vois là, je venais m’y baigner avec elle. Elle adorait cet endroit. Il y a une ruine de forteresse au-dessus, et là, en bas, un moulin. Tu l’aurais vue, quand elle avait ton âge... Tu as le temps de tomber amoureux, hein ? Ca ne se passe pas toujours comme on veut.

   _ Qui te dit que je n’y suis pas déjà ?

   _ Humm... la petite Michèle, vue à la fète. Allez zou !

 

A l’approche de la ferme, Frédéric devient plus nerveux. Il scrute, à gauche et à droite de la route. “ Comme ça a changé...  c’est même goudronné... ”.

Ils s’engagent sur le chemin qui mène aux bâtiments, jusqu’au dernier détour.

   _ Arrête-toi. On ne va pas plus loin. Regarde, il y a du monde dans la cour. Je n’ai pas envie de leur parler.

   _ Tu les connais ?

   _ Non, ce sont les locataires de Madame Brigand, si c’est toujours à elle.

   _ Madame Brigand ? Qui est-ce ?

   _ La veuve d’Alphonse Brigand. Il est mort, il n’ y a pas très longtemps. Il a fait de bonnes affaires. Il n’aura pas profité de son argent... Le jour de mon mariage, on avait tendue une bâche sur des piquets, là bas... dessous, on avait installé un parquet. Je te dis qu’on a dansé, oui. Hé, hé... Tiens, il n’y a plus les accacias, au milieu de la cour... Ha, dans le jardin, ils ont aussi arraché le rosier grimpant de ta tan..., de ta tante...

Ils se sourient. En faisant demi-tour, Dominique pense que c’est un bel exemple de lapsus révélateur.  Frédéric constate également que personne ne lui a jamais demandé d’appeler Dominique “ Mon neveu ”, et pourtant, combien de fois...

Leur sourire est resté sur leurs lèvres. En silence, ils apprécient ce moment précieux, où ils se sentent transparents aux yeux de l’autre, et aimé de lui.

   _ Tourne là, ça descend à la rivière... Je vais te dire quelque chose: j’ai toujours été persuadé que Delphine et Alphonse Brigand avait de l’attirance l’un envers l’autre.

   _ Ma tante, enfin, je veux dire, ta femme ? Ils se connaissaient bien ?

   _ Oui, ils faisaient des affaires ensemble, pendant la guerre, la première, la mienne. C’est lui qui l’a accompagnée, lorsqu’elle est venue me voir à l’hôpital.

   _ Et tu crois que... tous les deux...

   _ Oh non... hé hé... non. Ce n’était pas dans sa nature de faire ça ... Mais, de se refermer sur ses sentiments... oui... ça, elle aurait pu... et l’ajouter au reste.

   _ Au reste ?

   _ Oui, la mort de son père, de sa mère, de Julien... de notre fils... Son père lui manquait, et cela ne l’a pas aidée pendant mon absence... Voilà, on y  est ! C’est là qu’on est venu se baigner le jour de notre mariage, en douce, et tout nu...

   _ Hé, mais dis donc... Elle aimait ça ?

   _ Ho ho... Oui... ce jour là, oui... Après, ce ne fut pas pareil, et je n’ai jamais exactement su pourquoi... Enfin... Déjà, nous avons dû faire lit à part, à mon retour. Je faisais des cauchemars, et il m’arrivait de la frapper en me débattant... Mais, ce n’est pas ça... mais ça n’a rien arrangé...

Frédéric est assis sur une souche d’arbre. Il trempe ses pieds dans la rivière, les jambes de pantalon relevées. Dominique se déhabille et se jette à l’eau. Frédéric l’observe, la canne en travers sur ses cuisses, la casquette relevée sur son front luisant.

   _ Elle est bonne... Il y avait un tronc, là... ça faisait des remous.

   _ Tu as parlé de Julien, tout à l’heure. Qui était-ce ?

   _ C’était quelqu’un à qui j’aurais bien aimé ressembler : il comprenait tout. Maintenant je peux le dire, c’était... le remplaçant du père de Delphine. Ils n’ont pas voulu qu’elle le sache... mais elle le sentait, et elle était parfois aggressive envers sa mère.

   _ Pourquoi n’ont -ils pas voulu lui dire ?

   _ Le jour du décès de son père, elle a fait une telle crise, elle était tellement malheureuse !... Au début, ils n’ont pas osé lui en parler, ils se cachaient... après, je crois qu’ils ont eu honte de s’être caché et... voilà, c’est resté comme ça.

   _ J’aimerais la connaître.

   _ Tu fais comme tu veux, tu peux aller la voir, mais... ce n’est pas elle, ce n’est pas ma Delphine, celle à qui je pensais quand j’étais à la guerre.

Dominique sent que Frédéric ne souhaite pas cette rencontre. “ Il veut que je la vois telle qu’il me la dépeint... Il semble en avoir honte... ”. Il décide de ne pas y aller, mais ne le dit pas.

Lorsqu’ils reviennent aux Maraîchaux, la mère de Dominique prépare le dîner d’anniversaire. Michèle, la petite amie, aide à la cuisine. Une odeur de marinade flotte agréablement. “Un cuisseau de chevreuil, tué par ton père. ”.

Frédéric chuchote à l’oreille de Dominique :

   _ Je crois que je t’ai mis en retard .

   _ En retard ? Moi je ne crois pas, je dirais plutôt l’inverse.

Entre les “langoustines à l’armoricaine” et le “nègre en chemise”, gâteau en chocolat posé sur une crème anglaise, la mère de Dominique tente d’en savoir plus sur leur escapade de l’après-midi.

   _ Alors, Frédéric, vous avez revu Chamorin ? Vous avez fait un retour sur votre passé ?

   _  Oui, oh, pour ce qu’il a d’intéressant... Mais ça m’a fait plaisir, oui. Hé, hé.

Pas un mot du bonheur qu’il connait. Il sait que l’absence de son fils l’a attiré vers ce garçon, mais il y a autre chose. “Jamais je n’aurais pu tout dire à Raoul. D’abord, il ne m’aurait pas écouté... Puis, ça me fait du bien de parler à quelqu’un qui s’intéresse à moi... ”.

Frédéric peine à s’endormir. Il pense à son fils, aux raisons inexpliquées qui cultivaient cette distance entre eux deux. Bien sûr, elles avaient pour origine l’éducation que Delphine lui avait donnée. Pourtant, ce n’était pas volontaire, mais le résultat est là, implacable : son fils ne l’a jamais connu. Parfois, avec horreur, il crût reconnaitre de la pitié et en identifiait l’origine. “ Tu vois Raoul, malgré ses blessures, papa va travailler dur chez les Michelet. C’est pour toi, pour que tu puisses aller à l’école... Il faut bien travailler à l’école, si tu ne veux pas finir comme papa, dans les fermes des autres. ”...

...“ Pourtant, elle m’aimait. ”...

 

Une nuit de Février, Frédéric n’arrive pas à se rendormir. En se retournant, il constate que le lit de Dominique est vide. Il se lève, enfile un pantalon, un paletot, et sort dans le froid de la nuit. Il s’arrête devant la bergerie, écoute un court instant, et entre en actionnant bruyamment la porte. 

Dominique est assis sur un sac de couchage, au bout de la meule de foin.

   _ Je me suis souvenu que tu avais proposé de surveiller l’agnelage, ce soir. Je n’arrive pas à dormir. J’ai hésité, Michèle pouvait être avec toi...

   _ Elle vient de partir, prends son sac sur tes épaules.

   _ Comment ça se passe ?

   _ Je surveille celle-là. Elle ne laisse pas têter un de ses deux agneaux. Il a fallu que je l’aide, ça tardait trop. J’ai eu la chance de m’apercevoir qu’une des deux pattes sur lesquelles je tirais, appartenait au deuxième... ça doit pas arriver tous les jours !

   _ C’est le métier de vétérinaire qui entre.

   _ Tu parles, c’est du bol, oui. La pauvre, elle en a vu long. Je tirais, tirais, rien ne venait. Je me suis dit que ce n’était pas normal. J’ai suivi la patte la plus courte, et hop, je sens une autre tête... tu te rends compte, avec mes grosses mains !... Vivants tous les deux... et ça a l’air de bien se passer.

   _ Au moins, ton futur métier te plaît.

   _ Oui, quoique... parfois je trouve que c’est un peu dégueulasse.

   _ Tu as toujours eu envie de le faire ?

   _ Non, quand j’étais jeune, je voulais être instituteur, mais... je rêvais aussi de faire autre chose...

   _ Et quoi donc ?

   _ Ah, c’est une folie, tu vas te moquer... Je rêvais de faire du cinéma, mais pas devant la caméra, derrière... faire des films, raconter des histoires...

   _ Et alors ?

   _ Et alors ? Quoi, et alors ? Mais ce n’est pas sérieux... t’imagine... pff...

   _ Il y en a qui le font, pourquoi pas toi ? Tu aurais des raisons de me répondre : “ Ca te va bien de dire ça ! ”. Mais justement, ça me va bien de te le dire.

   _ Je ne vois vraiment pas comment je pourrais faire, maintenant. Et toi ? Tu avais un rêve, aussi ?

    _ Oui, plus modeste : je voulais conduire des trains. Mais, pendant la guerre, j’ai été dégoûté...

Quelques brebis mangent du foin dans les râteliers, pendant que leurs agneaux têtent. Elles sont intriguées par les chuchotements des deux hommes, enveloppés dans leur sac, épaule contre épaule. Quatre lampes pâlotes éclairent le troupeau, parqué autour de la meule. “... C’est la dernière fois que j’ai vu le père Julien... ”. Médor, le vieux chien des Maraîchaux, ronfle contre leur dos. “...Tu comprends, si j’avais su, je serais resté dans le train, jusqu’à La Souterraine... C’est dans un train que j’ai appris que j’avais un fils... ”

   _ ... Enfin, j’avais envie de voyager, de voir la mer.

   _ Tu n’as jamais vu la mer ?

   _ Non. Je n’en étais pourtant pas loin, à une époque, mais je ne l’ai jamais vue.

Dominique retire le sac de ses épaules et se tourne vers Frédéric en riant.

   _ Tu n’as jamais vu la mer ? Mais c’est génial ça, c’est génial ! Yeah !

Le chien sursaute et s’assoit, quelques brebis se relèvent.

   _ Je ne vois pas ce qu’il y a de génial là-dedans.

   _ Si, parce que tu vas la voir, la mer, et c’est moi qui vais t’y emmener.

Frédéric sourit. “ Il va le faire, il m’a déjà emmené à La Bergerie... Ca a l’air de lui faire tellement plaisir... ”. Il renifle et secoue la tête.

   _ Hé ben... hé,hé... Zou !

Dominique tend sa main, la paume vers le haut.

   _ Tope là !

   _ Ce n’est plus de mon âge de “ toper là ”.

   _ Quand tu en avais l’âge, tu ne l’as pas fait.

Frédéric tope.

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Les odeurs de café chaud et de pain grillé enveloppent la lumière vive du néon de la cuisine. Dehors, dans le gris-bleu foncé des premières lueurs du jour, se dessinent peu à peu les contours des arbres et des bâtiments.

   _ Alors, comme ça, tu l’emmènes voir la mer... Tu es vraiment très gentil avec lui, et je suis fière de toi... Il faut quand même que tu fasses attention à ses crises...

   _ Quelles crises ?

   _ Il fait... des crises d’épilepsie... pas trop fréquemment, mais... quand même...

   _ C’est à dire ?

   _ Une, deux par an.

   _ Ca se passe comment ?

   _ Je ne te souhaite pas d’en voir une. Il faut le tenir pour lui éviter de se faire mal, et veiller à ce qu’il n’avale pas sa langue.

   _ A quand remonte la dernière ?

   _ Environ un mois. Il fallait que tu le saches, c’est tout. Il est tellement heureux d’y aller avec toi. Un jour, il t’entendait travailler sa valse, à l’accordéon... Il s’est tourné vers moi et m’a dit : “ Hé, hé, qu’est-ce que je lui ai fait ? ”. Je n’ai pas su lui répondre. Il avait l’air ému, ému de plaisir. Je te jure, c’était beau à voir... Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ?

Dominique tient sa tartine beurrée au-dessus de son bol. Sa mère, debout, surveille le lait sur la cuisinière.

   _ Tu connais sa vie, maman ?

   _  Je sais... tout ce qui lui est arrivé, oui... la mort de son fils, sa femme qui devient folle...

   _ Oui, les dégats de la guerre, quoi.

   _ Hein ? Les dégats de la guerre ?... Ah oui, oui, si on veut... Elle était pas facile, à ce qu’il parait... Certains disent qu’elle le battait...

Madame Granger regarde son fils déjeuner, en jetant des coups d’oeil vers la chambre de Frédéric. Le lait déborde, et elle jure.

   _ ... En fait, la seule fois où il m’a confié quelque chose, c’est justement ce jour là, quand tu jouais de l’accordéon... Il m’a dit... Il m’a parlé de son fils... et... qu’ils ne s’étaient pas connus... il a dit : “ ...On ne se fréquentait pas... ”... Le jour de son départ pour la guerre, son fils lui a dit qu’il allait terminer son travail... A ce moment là, il a su qu’il l’avait mal éduqué... Tu savais tout ça ?

   _ Non...

   _ C’est fou, quand même... Il a eu de la chance de tomber sur toi.

   _ Il n’est pas tombé sur moi, il m’a choisi. 

Madame Granger sourit.

   _ Choisi...hum... Alors, pour une fois, il a fait le bon choix.

 

Frédéric marche difficilement sur la plage déserte, les yeux fixés sur l’écume des vagues. Dominique le suit en le surveillant du coin de l’oeil. Arrivé sur le sable humide, il le laisse aller seul vers l’eau où il mouille ses chevilles. Dominique s’assoit, Frédéric revient près de lui. Il s’allonge, appuyé sur un bras, ses yeux sont humides, ses lèvres tremblent, et il sourit.

   _ Tu me fais un grand plaisir, petit. D’avoir vu la mer, bien sûr, mais surtout le plaisir de constater que je pouvais éprouver ça, tout ça... tout ça...

Frédéric décrit des cercles avec son bras, en inspirant profondément.

   _ ... Après tout ce temps... Tu sais ce que je me dis ?... Que ça valait le coup d’attendre jusqu’à aujourd’hui... J’aurais dû comprendre ça plus tôt !... Je ne me suis pas assez battu...

Il s’allonge lentement sur le dos et éclate d’un rire cristallin.

   _ Tu me fais un drôle de garçon, toi. Tu commences ta vie à rebrousse-poil par rapport à moi... Hé, hé... tu sais déjà regarder le bon coté des bonnes choses... moi avec la guerre,  toi avec le... le... Yé-yé... Hé, hé... Le yé-yé...

   _ C’est toi qui m’a appris tout ça, non, tu ne crois pas ?

Frédéric sourit.

  _ Et en plus, j’aurais fait une bonne action...Tu sais ce qui me vient à l’esprit, là ?...

Frédéric se remet sur son bras.

   _ ... Bonne action, ça me fait penser... A l’hôpital, j’ai connu une infirmière... une bonne soeur... Julie, qu’elle s’appelait... tu aurais vu comme elle était belle !... Je me suis toujours demandé si elle n’était pas amoureuse de moi... Hé, hé... une bonne soeur !... On s’est écrit longtemps après la guerre... Elle était belle, oui...

   _ Vous vous ètes revus ?

   _ Non, jamais.

   _ Et si on la retrouvait ?...

Frédéric reste coi.

   _ On peut déjà essayer par son adresse, si tu l’as toujours, sinon ... on cherche. Tu connais la ville d’où elle vous écrivait ?

   _ Revoir Julie... mais tu es fou... mais tu es fou...

   _ Pourquoi ? Ca ne te ferait pas plaisir ?

   _ Plaisir ? Si ça me ferait plaisir ? Je n’en sais rien, c’est tellement loin... Peur, oui.

   _ Mais tu as pensé à elle...

Frédéric souffle en souriant.

   _ Tu es fou, toi.

   _ Elle écrivait d’où ?

   _ Rennes... Elle écrivait de Rennes... l’école Jeanne d’Arc...

   _ Ben voilà.

Frédéric s’assoit face à la mer.

   _ Ecoute, c’est très gentil, mais... ça me gène de te faire perdre du temps... enfin, tu vois... me trimbaler partout, comme ça...

    _ C’est vrai que j’ai l’air d’un chauffeur, mais je ne perds pas mon temps. c’est important d’aller là où on en a envie, alors, si je peux t’aider... Tu dis ça parce que... celà t’est difficile d’évoquer ton passé ?

   _ Non, tout est tellement clair ! Parler, voilà ce que je n’ai pas su faire. Parler avec ma femme, avec mon fils. Tu sais ce qui fait la véritable différence entre les hommes ?... Ce n’est pas l’argent... c’est le savoir... Il faut apprendre, et pour ça, il faut parler... Tu es la seule personne qui me dit “ tu ”... La seule autre personne qui me dirait “ tu ”, c’est Delphine... Mais elle est malade maintenant, elle n’a plus sa tête... quelques mois après la fin de la guerre, elle est rentrée trempée à la maison. Elle venait de se promener dans la campagne, seule, sous la pluie. Elle m’a dit : “ Je veux aller sur la tombe de mon fils. Je veux y aller seule, sans toi ”... Elle y est allée... avec une voisine... Tu vois, s’il y a un autre endroit où j’aimerais que tu m’emmènes, c’est là-bas.

 

En fin de journée, pendant le retour, Frédéric pose des questions sur les évènements qui agitent le milieu étudiant pendant ce mois de Mai 1968.

   _ ...C’est une révolte contre une certaine forme de règlement, celui qui vous a envoyé à la guerre, peut-être, contre une certaine forme de hiérarchie...

   _ Une forme de hiérachie ? Par rapport à quoi ? Par ordre d’intelligence, de fortune, de vice...? On peut tout réussir avec un seul d’entre eux. Il n’y a qu’une chose qui compte : être bien dans sa peau. Et moi, je ne me suis jamais senti bien dans ma peau, sinon aujourd’hui, parce qu’en te parlant, j’existe. Et c’est ça qui est important : sentir qu’on existe, qu’on est unique et qu’on fait des choses... même une, une fois.

   _ Pourquoi n’as-tu pas parlé comme ça à ton fils ? Il t’aurait écouté, compris...     

   _ Tu crois qu’on peut dire tout ça à son propre fils ? Il faudrait parler d’un ancêtre, ou avoir compris les choses très tôt. Ca n’a pas été mon cas.

   _ C’est ça que je veux que tu m’aides à comprendre : comment peut-on vivre avec ceux que l’on aime, sans pouvoir communiquer avec eux ?

   _ Je n’ai rien dit parce que je n’étais plus sûr qu’elle m’aimait, qu’ils m’aimaient... J’avais peur de me l’entendre dire... Répondre à cette question, c’est donner une partie de la recette du bonheur... Je ne sais pas... mais je l’ai vécu comme ça, sans m’en rendre compte... et je n’ai pas connu le bonheur, sinon là, tout de suite... et c’est grâce à toi, en te parlant... et je t’en remercie.

   _ En tout cas, avec toi, j’ai appris l’importance du moment présent. “ Carpe diem ”, tu connais ?

   _ Ma foi non.

   _ Horace : il est urgent d’en profiter. Je te paye le restaurant avant de rentrer. Celui-là me paraît bien. Hein ? Zou ?

   _ Zou !

 

 

Les gouttes de pluie s’écrasent sur les vitres du couloir. Des grincements de portes, des bruits de pas sur les carrelages, sont les seuls compagnons de l’attente. Les êtres chers sont absents et le monde est un grand silence, empli de sons désagréables, inutiles et répétitifs. Ce sont eux qui trompent, qui donnent l’espoir, en simulant l’existence de la vie. Comme les ombres, au fond du parc, qui laissent toujours penser que quelqu’un va surgir... “ Raoul... ou papa... ”.

Delphine est assise, penchée sur la fenêtre fermée. Elle scrute le fond du parc, comme chaque jour, à travers les vitres embuées, les mains jointes sur un livre qu’elle n’a jamais commencé.

Soudain, elle se redresse dans un hoquet, s’appuie sur le dossier, les yeux grands ouverts, et retombe en avant, cassant la vitre avec sa tête. Une infirmière accourt en appelant de l’aide.

 

“ La femme du tonton est morte d’une crise cardiaque. Elle est enterrée demain, à Baraizes, avec sa mère... ”.

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La charpente de la petite église est en forme de coque de bateau retournée. Naturellement, Dominique s’est placé près de Frédéric. Ils se parlent comme à l’accoutumé. Depuis l’annonce du décès, Frédéric n’a pas exprimé de peine, et personne ne semble s’en étonner. “ Ma Delphine, il y a longtemps qu’elle est morte. ”.

Devant le caveau ouvert, Dominique remarque la curiosité de Frédéric à voir les cercueils de Julien et de madame Bourgeois. “ Ils sont là... si proches, et si loin... Je serai bientôt avec eux... mais en attendant... ”. Il surprend également le regard de Frédéric vers “ sa ” vallée.

Dans les conversations qui suivent, il n’est jamais question de Delphine. Cet évènement est trop important pour qu’ils en parlent maintenant, ou, peut-être, trop négligeable au regard de l’histoire de sa vie.

 

Dominique est assis sur le parapet du Vieux Pont. Sous ses pieds, la Creuse caresse le Moulin de Bord, désormais imperturbable. La veille du départ avec son oncle vers le cimetière français de Geldsheim, en Belgique, il respire les toits qui s’enchevêtrent autour du clocher de la chapelle, les géraniums lierres qui dégoulinent des balcons, les canards qui se précipitent vers la main tendue... Il pense au voyage du lendemain, à Frédéric. “ S’ils n’avaient pas été là, ou s’ils avaient perdu... je serais qui ? ”. “ Que pense-t-il en constatant l’indifférence sur ce qui fut l’évènement de sa vie, un évènement national, international même. Personne n’en parle, ou tout le monde s’en fout ? A moins qu’on se dise que nous sommes mieux éduqués, que çela ne peut plus se produire chez nous... ”.  

 

   _ Tu vois, ta mère a tort de s’inquiéter, on est arrivé.

Les croix sont alignées sur une pelouse d’un vert tendre immaculé. Les gens qui circulent lentement dans les allées, sont silencieux et tristes, comme si, trente ans après, ils portaient le poids de la responsabilité de ce qui s’est passé. Comme eux, Frédéric et Dominique suivent le plan qu’on leur a donné. Ils passent lentement devant les noms gravés.

“ Lavenu Raoul. Mort au combat ”.

Frédéric est plus lourd sur sa canne. Ils renifle sur ses moustaches jaunies par le tabac. Il relève la tête et observe les gens arrètés devant une autre croix. “ Vu son âge, celui-là est comme moi, il a perdu son fils. ”. Il regarde Dominique qui semble ému et gèné.

   _ Tu vois, la première chose que je me dis en étant ici, c’est qu’elle est venue avant moi. C’est à elle que je pense. Elle n’a jamais voulu se mettre dans la tête que je n’y étais pour rien... Elle ne m’a jamais parlé de son voyage ici. Je crois qu’elle avait besoin de me rendre responsable de la mort de Raoul.

   _ Besoin ?

   _ Oui, je ne sais pas comment l’expliquer, mais elle semblait soulagée après avoir dit que tout était de ma faute.

   _ Tu n’as jamais essayé de lui parler ?

   _ Quand Raoul était vivant, on ne roulait pas sur l’or, et... ça aussi, elle faisait sentir que c’était à cause de moi... Avant notre mariage, elle m’avait dit que sa mère aurait préféré un gendre ayant une bonne situation... Un jour, en revenant de payer les loyers à Alphonse Brigand, elle était comme folle... Elle n’y est d’ailleurs jamais retournée... Elle s’en est pris à moi, et m’a avoué que ce n’était pas sa mère qui l’avait dit, mais elle qui y avait pensé... qu’elle s’était mariée vite, parce que je partais à la guerre... que nous n’aurions pas dû faire d’enfant... Hum...

Frédéric se retourne lentement vers le fond du cimetière. De profil, le bout de ses moustaches dessinent un sourire au coin de ses lèvres. Un peu penché vers l’avant, les mains appuyées sur la pomme de sa canne, il scrute sous ses épais sourcils, l’horizon de forêts posées sur les collines.

   _ ... Savoir où ils sont tous... Enfin, ils ont une croix, plantée à leur mémoire...

   _ Tu veux dire... qu’ils pourraient ne pas être enterrés ici ?

   _ Peut-être, mais ça n’a pas d’importance. Pour moi, il est là... C’est lui ma plus grosse déception... Je sais maintenant ce que je n’ai pas su faire avec lui. Ca peut te paraître curieux, mais en même temps que je regrette, je suis heureux de l’avoir compris.

Il regarde Dominique qui pince ses lèvres en secouant la tête. 

   _ Hé, hé...

   _ Bon. Alors confidences pour confidences, j’ai des nouvelles de Soeur Julie... elle est à Lourdes.

Frédéric sourit et ses yeux s’emplissent de larmes.

   _ Au moins, elle est encore vivante, elle. Ca va me faire plaisir de la revoir, oui.

Les deux hommes traversent le cimetière, bras-dessus bras-dessous. Les ombres des nuages, poussés par le vent, courent sur la campagne entre deux coins de ciel bleu.

 

   _ Et pour le petit monsieur, ce sera...?

   _ La même chose que pour le grand.

Sans prèter attention à leurs rires, la serveuse continue son interrogatoire.

   _ Vous prendrez du fromage ou du dessert ?

Les deux hommes répondent en choeur.

   _ Les deux.

D’un geste ample, elle arrache une feuille à son carnet, la glisse sous la nappe, et part en aboyant vers le bar.

   _ Une Suze et un Cinquante et un !

Dominique hoche la tête vers son oncle qui continue de rire.

   _ Ce n’est pas un banquet, hein !

   _ Elle m’a appelé “ petit monsieur ”... hé,hé... “ petit monsieur ”... c’est la première fois qu’on me dit ça... on a bien fait de venir...

Dominique éclate d’un rire bruyant puis l’étouffe. Frédéric est pris d’une toux interminable. Dominique tend un verre d’eau que son oncle boit par petites gorgées.

   _ “ On a bien fait de venir ” !... Tu me la copieras celle-là !

   _ Ah oui, si un jour tu fais un film sur ma vie, comme tu dis, tu pourras raconter comment le “ petit monsieur ”, a failli s’étouffer.

   _ Je dirais que c’était de plaisir, en apprenant qu’il allait revoir sa bonne soeur préférée.

Après la phase cristalline, en sac de noix qui descend l’escalier d’un étage, le rire de Frédéric entre dans sa phase de hoquets, dont les espacements grandissant, annonce la quinte de toux... et le verre d’eau.

   _ Bon Dieu, arrête, je vais mourir ! 

 

“ La souffrance est un mal nécessaire à l’appréciation de la beauté des choses ”.

Dans la cour des Maraîchaux, Frédéric est assis sur le rebord d’une jardinière, ancien abreuvoir en ciment. Il repose la lettre de Julie sur ses cuisses. “ Je ne suis pas d’accord avec ce qu’elle écrit. ”. Médor est couché à ses pieds. Il ne le quitte plus. Le vieil animal a dû le choisir parce qu’il marche lentement, ce qui le rend plus facile à suivre. Ou peut-être parce qu’il lui parle souvent, en le caressant. Quoiqu’il en soit, ils se comprennent, s’accompagnent et se surveillent mutuellement.

Ils descendent les rangs de vigne à l’heure des vendanges, se mettent à l’ombre d’un arbre dans le champ que l’on moissonne. Sinon, quand il ne pleut pas, ils sont dans la cour, près de l’abreuvoir, et Frédéric lit.

Aujourd’hui, cette lettre de soeur Julie, à quelques jours de leur rencontre au pied des Pyrénées, le transporte dans une époque où il ne voit que son sourire et sa gentillesse. “ Elle s’est occupée de moi plus que des autres, ça c’est sûr... elle m’aimait pour ce que j’étais. ”.

Frédéric replit la lettre, la troisième qu’il reçoit d’une soeur Julie qu’il ne connait pas. “ Elle ne parle que de la foi ”. Elle n’écrit rien qui la concerne, rien qui puisse laisser croire que sa pensée délaisse Dieu, ne serait-ce que le temps d’évoquer sa jeunesse, leur rencontre... le souvenir qui en reste.

Alors, ce trait d’union qui les unissaient, qui les rendaient complices, confidents... n’existe-t-il plus ? Frédéric en est persuadé.

A travers la narration d’une longue vie d’abstinence, aucune lumière ne filtre sur les mois qu’ils ont passés ensemble. “ Comme la vie nous change, jusqu’à nous faire oublier les bons et les mauvais moments. ”.

Frédéric est déçu de constater cette forme d’indifférence. Lui a su garder le souvenir de Julie, comme on sauve, à chaque rangement, des objets inutiles évocateurs d’un bonheur passé.

Parfois, abasourdi par les disputes de Delphine, une voix intérieure lui disait qu’il aurait été plus heureux avec Julie. “ Comment peut-elle avoir oublié le jour où elle m’a dit que j’avais une peau de bébé ? Je sens encore son souffle dans mon oreille, pendant qu’elle m’aidait à enfiler une chemise. Ce jour là, j’étais tellement confus... Je savais que je n’avais qu’à tourner la tête... Mais, celà aurait été... Et puis, la façon dont elle s’est tenue distante après la visite de Delphine... Elle m’a juste dit : comme votre femme est   belle !... Enfin, Dimanche, je vais la revoir en vieille, comme moi... ”.

 

Les clapotis du gave aident au recueillement. Le soleil pâle et rasant, éclaire les pelouses derrière le banc des deux hommes. En silence, ils contemplent sur l’autre rive, face à eux, la grotte des apparitions, surmontée de la Basilique, ancrée sur la roche. Ainsi, c’est là, à l’abri de la chaîne de montagnes, que la Vierge a choisi de rassembler ses fidèles. Les pélerins se répandent dans les allées, s’arrètent longuement pour méditer, allument un cierge sur les chariots de fer.

Chacun de leur coté, Frédéric et son neveu observent les religieuses qui se promènent. Le rendez-vous est précis, immanquable : “ Face à la grotte, sur un banc de l’autre berge ”.

Sa tenue marron et grise, la fait se confondre aux couleurs de l’hiver, si ce n’est le blanc immaculé du devant de sa coiffe. Sa démarche est assurée et droite. Elle soulève légèrement son aube d’une main, et tient, dans l’autre, un livre qu’elle presse sur sa poitrine. Quelques feuilles mortes virevoltent ou flottent sur les courants.

Les deux hommes se lèvent. Soeur Julie est devant eux.

   _ Dieu nous a réunis une seconde fois...

Julie sourit. Son visage, à peine ridé, inspire la douceur et la bonté. Elle embrasse Frédéric qui l’étreint.

   _ ...Tu t’es un peu tassé, je suis presque aussi grande que toi. Vous ètes Dominique, bien sûr. Je vous embrasse... c’est très gentil ce que vous avez fait, je vous remercie.

Frédéric ne trouve pas ses mots. Il balbutie. “ Bonjour... heureux de te revoir... oui... hé, hé... ah, sans mon neveu... ”. Il parait fasciné. Dominique ne quitte pas Julie du regard. “ Elle devait être belle ! ”.

Ils sont assis tous les trois sur le banc. Ils parlent de leur santé, du temps. Les silences sont fréquents, mais n’ont rien de pesant. Ils ont la légèreté et la timidité de ceux d’un premier rendez-vous. Les souvenirs prennent seulement la place des projets les plus fous.

Frédéric parle de sa “ famille d’accueil ”, Julie raconte sa vie de labeur au service de Dieu. Elle commence à leur reprocher de ne pas être pratiquant, évoque la sagesse du pape, la volonté du Seigneur, et s’arrète au milieu d’une phrase qu’elle seule peut terminer.

Une feuille fait demi-tour dans un remous. Un promeneur s’est arrèté sur le pont. Julie regarde vers la statue, éclairée par la lueur des cierges.

   _ ... Je crois aux signes que Dieu nous adresse... Je suis très heureuse de te revoir, après toutes ces années...

Ils s’étreignent.

   _ Tu te souviens, l’hôpital ?... on souffrait... enfin, vous... mais on trouvait tout de même le moyen d’être heureux, de temps en temps... 

   _ Si je me souviens de l’hôpital ? Je pense, oui. Je donnerais bien une de mes jambes pour retourner à cette époque !

   _ Ne dis pas des choses pareilles.

   _ On peut toujours rêver.

   _ Rêver de perdre une jambe ?

   _ Non, rêver de te retrouver en soeur infirmière, d’être dorloté...

   _ Je n’étais pas infirmière... je n’étais pas soeur non plus... je suis venue les aider parce qu’elles avaient besoin. Vous assister, vous soigner, j’aimais ça, voilà... après, je suis allé à Paris, puis j’ai pris ma décision, et je suis arrivée ici... C’est comme ça que Dieu l’a voulu.

   _ Tu n’étais pas soeur ? Tu n’étais pas soeur, et tu me l’as caché...

   _ Cela aurait changé quoi ?

   _ Rien, rien... mais aujourd’hui, je suis heureux d’apprendre ces choses là.

   _ En nous réunissant, Dieu veut que je te les apprenne. Un jour, tu m’as dit que je m’occupais de toi plus que des autres...

   _ Et tu m’as répondu que je te rappelais quelqu’un, mort à la guerre...

   _ Oh, tu as une bonne mémoire !

   _ Ma mémoire, elle est comme celle des autres, elle ne se souvient que de ce qu’elle veut bien.

Au début de la conversation, Dominique s’est demandé s’il n’allait pas trouver un prétexte pour les laisser seuls. Maintenant, il ne songe plus à partir. Il se sent accepté, témoin privilégié qu’on fini par oublier.

Soeur Julie sourit sous ses lunettes rondes, à petits carreaux. Son teint rose met en valeur ses dents courtes, impeccablement alignées, et ses yeux noirs, surmontés de sourcils en accent circonflexe.

   _ ... Tu as une bonne mémoire,... et je t’ai menti... je n’avais jamais eu quelqu’un dans ma vie avant.

   _ Avant ?

   _ Avant d’être à l’hôpital.

   _ Et après ?

Si Dominique avait eu à poser une question, c’eut été la même.

   _ Après non plus, je n’ai jamais eu d’homme dans ma vie. J’ai eu Dieu, et une grande affection pour toi. C’est une révélation ça, hein ? Et puis, je te savais heureux.

Frédéric, appuyé sur sa canne, balance sa tête d’avant en arrière en reniflant. “ Elle m’a aimé. Elle m’a aimé pour ce que j’étais. ”.

Il propose de marcher “ pour se dégourdir les jambes ”. La conversation reprend sur les allées, mélange de curiosité et de pudeur. “ Tu sais, je ne regrette rien, j’ai eu la vie que je voulais, au service des autres... Il y a eu un vide quand tu es parti, un grand vide... ”.

Frédéric avoue, en quelques mots, que sa vie n’a pas été aussi heureuse que Julie le pense. Il espère avoir le temps de la raconter, plus tard, lors d’une visite dans le Berry, qu’elle a promis de faire au printemps. Pour l’instant, il préfère évoquer le moment présent, profiter du plaisir de cette rencontre à un moment où “ le plus dur est fait ”, dire que “ la boucle est bouclée ”.

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L’hôtel-restaurant qu’ils ont choisi, au coeur du Quercy, contient l’ambiance chaude de la pierre, des poutres en chêne, et du feu de cheminée. Une lumière diffuse éclaire les vitrines de conserves de foie gras et de confits. Une musique de Jazz se répand agréablement dans la salle.

Depuis qu’ils ont quitté Lourdes, Frédéric est empli d’une joie intérieure révélant confusément toutes les cicatrices de sa vie. Quelques larmes dites “ de bonheur ”, lui échappent de temps en temps.

   _ Je t’ai juré que je ne te dirais plus merci, mais là... c’est la dernière fois, promis... Merci... Je voudrais que tu comprennes, je viens de renouer avec une autre partie de ma vie, si lointaine... si... essentielle... Imagine que tu retournes au carrefour ou tu t’es trompé, là, tu vois d’où tu viens, qui tu es. Le reste n’est que hasard, ou laissez-aller... Hé, hé, oui... on s’assoit sur son cul, et on se laisse aller... et on se réveille trop tard, si on se réveille...

   _ Tu penses que tu t’es laissé aller ?

   _ Oui, jusqu’à me laisser mourir. J’avais oublié ce qu’on lit dans le regard de ceux qui font tout pour sauver votre vie. Je me suis promis de ne jamais recommencer. J’ai compris que c’était lâche, égoïste, que c’était la preuve que je n’étais plus capable de faire un pas... alors que moi, j’ai mes deux jambes... Ma foi, il est pas mal ce petit Cahors !

Le vin rouge tache les poils de sa moustache. Après avoir bu, il tend son verre à Dominique qui trinque.

   _ A soeur Julie, à nos retrouvailles... On a bien fait de venir.

Rebondissant sur quelques éclats de voix ou de rires contenus, leur complicité se remarque aux tables voisines, dont les clients sourient lorsqu’ils croisent leur regard. Cette complicité entre un vieillard et un jeune homme semble les amuser, les attendrir, les surprendre.

Après la Suze et le cinquante et un, c’est au début de la troisième bouteille de Cahors, que l’atmosphère se détend franchement.

   _ ... Mon sang n’a fait qu’un tour !... J’ai cru qu’ on allait verser... Et elle criait “ Zou, zou ! ”, en riant... Elle est bien conservée, hein !... Tu t’en fous, toi, c’est des histoires de vieux, ça !

   _ ...

   _ ... Pardon, c’est vrai que toi, les histoires de vieux, ça t’intéresse.

   _ La tienne m’intéresse.

Les derniers clients partis, la salle rangée, le patron leur propose un digestif.

   _ Hé, hé, il faut quand même faire attention, il y a quelques marches à monter pour aller à la chambre ! Si je continue, je vais finir par chanter !

   _ Au fait, te rappelles-tu des paroles de la valse de ton mariage ?

   _ Oh, je te vois venir !

Frédéric commence à fredonner l’air en rythmant sur son verre, avec son couteau.

   _ ... Moi... dans mon pays... j’ai trouvé... une fée... un bijou... pour la vie... hé,hé, je n’en sais pas plus...

Dominique applaudit doucement, imité par le patron, derrière le bar.

   _ Voilà, le petit neveu à fait prendre une cuite à son vieil oncle, et le fait chanter.

   _ Mais tu n’es pas sâoul !

   _ Pas encore, mais je sens que la tête ne va pas tarder à me tourner.

Frédéric se penche vers Dominique et lui parle à l’ oreille.

   _ Tu sais ce qu’on dit quand on a la tête qui tourne ?... qu’il faut en profiter pour passer son derrière en revue... hé, hé...

Les rires ricochent sur les nappes aux carreaux rouges et blancs, s’écrasent sur le crépi ocre des murs, réveillent les tableaux et la douce lumière des appliques.

   _ Propre ou figuré ?

   _ Je me figure qu’il est propre.

   _ Ha, ha, alors, c’est propre.

Soulagé de voir sa quinte de toux terminée, Frédéric se lève avec précaution, en laissant échapper quelques hoquets de rires.

Ils saluent le patron et montent lentement à l’étage.

   _ Hé, tu vois, j’en ai un petit coup !

   _ Mais non, tu tiens mieux que moi !

   _ Hé,hé, pourquoi, tu ne te sens pas bien ?

   _ Ca t’amuserait, hein ?

   _ Ma foi, je ne serais pas mécontent.

Dans la chambre au papier fleuri, les deux lits sont côte à côte. Frédéric est assis sur le rebord du sien, Dominique est couché.

   _ Pourquoi t’intéresses-tu à ma vie ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? On est des millions a avoir vécu ça. Je n’ai rien d’exceptionnel. Tout le monde s’en fout.

   _ D’abord, le style de la guerre que tu as connue, me fascine. Vous avez été les victimes du changement technique de la guerre. Charges de cavalerie contre chars d’assauts. Et puis, cet acharnement, cette déchéance... l’homme poussé dans ses dernières limites... la vie et la mort n’étaient que le fait du hasard. Il y a beaucoup de choses, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est de connaitre les raisons pour lesquelles les gens s’en foutent, pourquoi ils ne parviennent pas à tirer les bonnes leçons de ces choses là. Le pire est que tout le monde est conscient de tout. Il y a quelque chose de collectif qu’il est difficile de changer.

Frédéric hoche la tête et se couche.

   _ Je crois comprendre, mais c’est trop pour moi, ce soir. Bonne nuit, et excuse les ronflements.

   _ J’ai préparé mes chaussures. Bonne nuit. 

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Les bâtiments de chaque compagnie sont disposés autour d’une grande cour rectangulaire. Il y règne une activité particulière : les élèves gradés de la dernière incorporation ont subi leur piqüre de bienvenue. Celà provoque chez certains des réactions incontrôlées, parfois violentes. Les ambulances interviennent régulièrement et emmènent les victimes de malaise.

Dominique tourne autour du bâtiment de sa compagnie, un balai dans une main, un seau dans l’autre : corvée d’abords.

Il observe l’agitation, et se souvient avoir vécu les même moments lors de son incorporation, il y a deux mois. “ Ils rentrent dans le moule... ”.

Depuis son arrivée, il étudie le fonctionnement de cette société en sommeil, qui ne vit réellement qu’à la faveur des conflits. Il avale avec dégoût les films sur les symptômes provoqués par les gaz, en remarquant toutefois, que les images utilisées, sont loin de la vérité de la chair rongée jusqu’à l’os. “ On apprend à se protéger, mais où apprend-on à l’empêcher ? ”.

Mais il a décidé de jouer le jeu, de passer son année dans les meilleures conditions qu’il se créera. Pour l’instant, celà lui réussit bien, et il l’écrit à Frédéric, dont l’état de santé s’est dégradé, et qu’il est heureux de revoir lors de la permission du week-end.

Son collègue de corvée improvise, en racontant leur travail, sur l’air de la chanson de Brassens, “ Les copains d’abord ”. Lorsqu’ils se croisent, il leur arrive de se saluer, ou de “ présenter les armes ”, avec leur balai.

Le brigadier “ de semaine ” annonce à Dominique que le commandant de compagnie l’attend dans son bureau. “ Merde, il m’a vu faire le con ! ”.

Vu le nombre de mains qui s’occupent à cirer les parquets dans ce bâtiment, il est difficile d’imaginer qu’on puisse faire plus brillant. Pourtant, dans le bureau du commandant, c’est le cas. Le parquet grince sous le salut et la présentation règlementaire. “ ... A vos ordres mon... ”.

   _ J’ai reçu un télégramme ce matin, je dois vous prévenir du décès de votre oncle, Frédéric Lavenu.

Dominique s’attendait à cette nouvelle, mais pas à l’instant où elle lui est annoncée. Il ne bronche pas.

   _ C’était une personne agée ?

   _ Oui... mon...

   _ Elle était proche de vous ?

   _ Oui...

Par dessus ses lunettes, les yeux du gradé ne quittent le regard du “ soldat Granger ”, que pour se poser sur le télégramme qu’il triture entre ses mains.

   _ Ce n’est pas la personne qui vous a élevé ? Vous n’avez jamais été recueilli chez lui ?

   _ Non... c’est plutôt... mon...

   _ ... Alors, le règlement ne m’autorise pas à vous accorder une permission pour assister à l’enterrement, qui aura lieu demain après midi à ... au cimetière de Baraizes, dans l’Indre. C’est chez vous ?

   _ Oui... Mais, il vivait chez nous... c’était...

   _ Désolé, nous n’accordons que les décès de parents, et des grands parents, dans certains cas. Il ne vous en voudra pas. Ce sera tout.

Salut, demi-tour, et Dominique se retrouve dans le couloir.

Il vient d’apprendre deux nouvelles : une qu’il redoutait, malheureusement, et une autre, qu’il n’avait pas imaginée. “ Je ne t’accompagnerai pas, mon pauvre vieux... Je sais que tu vas aussi le regretter... En plus, si je ne peux pas y aller, c’est à cause de l’armée... C’est tout de même fort, après tout ce qu’elle t’en a fait voir... ”.

   _ Tu t’es fais aligner ?

   _ Non, un décès dans ma famille : Un vieil oncle avec lequel je m’entendais bien.

Des brancardiers chargent un soldat agité dans une ambulance.

   _ Il m’a raconté la guerre quatorze. Aujourd’hui, parce que je suis là, je ne peux pas aller à son enterrement, le règlement ne l’autorise pas. Je les emmerde... En plus, demain, on crapahute, je ne peux pas m’échapper un après-midi sans que ça se remarque... Tant pis, je lui rendrai visite ce week-end... Ca fait chier !

 

Dans la grise froidure de l’hiver, le cimetière est figé. Dominique sert contre lui le cadeau, soigneusement enveloppé, que sa mère avait pour mission de lui remettre.

Il imagine son oncle reposant près de sa femme. Tant de mystères entre ces deux êtres, tant de chaos dans leur vie... “ Pour laisser quoi ? ”.

Les larmes coulent sur ses joues.

   _ Excuse-moi d’être en retard... C’est un problème d’armée... tu sais ce que c’est... J’ai ton... cadeau d’adieu... Je l’ouvrirai à la maison...

Les chuchotements se perdent dans le brouillard qui gomme l’horizon. La vallée s’immobilise sous l’hiver. Le silence du cimetière dénonce les pas de Dominique qui s’éloigne. Le bruit de la grille qui se referme, résonne comme une offense.

 

Dominique est assis sur son lit et ouvre soigneusement le volumineux paquet. Il en sort une enveloppe, posée sur un sac en jute dont il extrait un énorme album à la reliure fragile. La couverture cartonnée est recouverte de tissu. Un motif de roses en relief entoure les deux mots “ Cartes postales ”. Sous la couverture qu’il soulève, quelques photos glissent sur ses genoux. Des mariages, des élèves...

Chaque place contient une carte, dont les coins disparaissent dans des encoches adaptables à tous les formats. “ Gargilesse... Argenton sur Creuse... Ypres... Mâlo les Bains... ”.

Il repose l’album et ouvre l’enveloppe.

Mon très cher Dominique,

Quand tu liras ces lignes, il ne fera pas bon là où je suis.

Je profite de ce que j’ai encore toute ma tête, pour te remercier une dernière fois, de tout ce que tu as fait pour me rendre la vie plus facile. Tu y es arrivé, et je te souhaite, tout au long de la tienne, le bonheur que tu m’as fait connaitre. Je te laisse de quoi penser à moi de temps en temps. Mon testament est l’histoire de ma vie. Je n’ai toujours pas compris pourquoi elle t’intéressait tant.

Je te souhaite plus de chance dans la tienne.

Merci encore, ainsi qu’à tes parents.

Je t’embrasse.

L’écriture est tremblante, mais exprime cependant une certaine fermeté, une grande conviction, une impressionnante lucidité.

 Trois octobre 1972.

“ Trois jours après mon départ à l’armée... Tu as peur que je t’oublie ?... Je ne crois pas moi, tu vois...Comment oublier la personne qui m’a fait prendre conscience de la fragilité des hommes, de leur lâcheté, de leur courage aussi ? Qui m’a appris que la vie est un bien précieux, dont il faut savoir profiter, jusqu’à apprivoiser l’absence des êtres chers qui ont disparus. ”.

Dominique reprend l’album et tourne les planches une à une. Les cartes sont classées par thème : les “ poisson d’Avril ”, les anniversaires, les voeux, les régions... Certaines son brodées, d’autres sont en relief... Quelques unes sont marquées d’une croix, indiquant une fenêtre où un personnage. Ce sont les premières que Dominique lit. “ ... C’est la fenêtre de ma chambre... ”, “ ... Si Jeanne Aubard ne m’avait pas parlé, je n’aurais pas été en retard, et on m’aurait reconnue sur la photo... Delphine Bourgeois... ”.

Un trêfle à quatre feuilles est collé aux cartes... un trêfle à quatre feuilles qui traversent les époques, porteur de la magie d’un moment d’espérance. “ Trêfle de 1910 Année d’innondation ”.

Dominique tient entre ses mains une feuille de papier qu’il a dépliée, et qu’il lit.

Moi

Dans mon pays

J’ai trouvé

Une fée

Un bijou

Pour la vie

...

 

    FIN

 

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